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Espace

Sous un ciel étoilé

04-01-2018

Il y a 10 ans, à l’initiative du parc national du Mont-Mégantic, de scientifiques et de citoyens, la région de Mégantic se plongeait dans le noir pour mieux voir les étoiles.

Pour atteindre le sommet du mont Mégantic, cette nuit-là, nous suivons un chemin éclairé par de petits ronds et étoiles phosphorescents, dispersés çà et là au sol, qui nous guident dans la pénombre. Ici, pas d’éclairage superflu. Tel un bien précieux, l’obscurité est préservée pour laisser toute la place aux astres. Et c’est réussi : le ciel est un spectacle où la Lune scintille au milieu des étoiles.

Nous sommes dans la réserve internationale de ciel étoilé (RICEMM), dont le cœur est situé dans le parc national du Mont-Mégantic. Elle a été la toute première dans le monde, en 2007, à obtenir ce statut décerné par l’International Dark Sky Association, un organisme à but non lucratif créé il y a une trentaine d’années pour contrer la pollution lumineuse. Ce phénomène est causé par la présence de lumière artificielle si importante qu’elle fait « disparaître » les étoiles. Alors qu’il existe présentement 11 réserves de ce type dans le monde, la RICEMM reste la seule en Amérique. S’étirant sur 5 275 km2, elle comprend les villes de Lac-Mégantic et de Sherbrooke, ainsi qu’une trentaine de municipalités.

« La création de la réserve a consolidé ces sentiments de fierté et d’appartenance de la population à leur région, la seule où, depuis 10 ans, on peut vivre sous un ciel étoilé qui est préservé, souligne Chloé Legris, une ingénieure qui a piloté la mise en place de la réserve. Mais l’héritage de la réserve dépasse les limites de notre région. Elle a permis d’aboutir à une norme sur l’éclairage extérieur pour contrôler la pollution lumineuse, une bonne pratique préconisée à l’échelle du Québec. Sans oublier qu’on dispose ainsi d’un lieu où l’astronomie est pratiquée dans un milieu naturel d’une qualité exceptionnelle pour les astronomes amateurs et les chercheurs », ajoute-t-elle.

Car tout en haut du mont Mégantic, à plus de 1 100 m d’altitude, s’élèvent deux observatoires astronomiques. Le plus petit, l’Observatoire populaire, construit en 1998, est réservé à la découverte du ciel par le grand public. En cette soirée d’octobre, les vêtements chauds ne sont pas de trop car le vent souffle au sommet. On ouvre une partie du toit ainsi que les deux portes de part et d’autre de l’observatoire, afin de laisser le champ libre au télescope. L’instrument possède un miroir de 61 cm, qui doit être à la même température que l’extérieur, « sinon le mouvement d’air plus chaud dans l’ouverture du dôme engendrera des turbulences et diminuera grandement la résolution des images », explique Rémi Boucher, garde-parc technicien et biologiste au parc national du Mont-Mégantic.

Le télescope pointe son miroir vers la Lune, bien visible dans le ciel sans nuages; l’œil de l’instrument révèle ses immenses cratères et sa surface rugueuse. Encore éblouis par l’astre, on se dirige ensuite vers l’Observatoire du Mont-Mégantic (OMM) où des scientifiques travaillent sans relâche dès le coucher du soleil. Avec son miroir de 1,6 m de diamètre, le télescope, couplé à des instruments de haute précision, est suffisamment puissant pour rechercher des exoplanètes et faire des découvertes étonnantes. Ainsi, en combinant les données recueillies par le télescope de l’OMM et celles du télescope américain Kepler, les chercheurs ont réussi, en 2011, à démontrer la future désintégration d’une planète située à 1 500 années-lumière d’ici.

L’observatoire populaire accueille les visiteurs pour contempler les merveilles du ciel.

Assombrir la nuit à tout prix

Lors de l’inauguration de l’OMM en 1978, on s’inquiétait déjà de la pollution lumineuse aux alentours. « Le mont Tremblant avait aussi été envisagé comme site potentiel pour accueillir le futur observatoire, mais on avait calculé que la pollution lumineuse nous envahirait moins rapidement ici, dans la région de Mégantic, que dans les Laurentides », explique Sébastien Giguère, coordonnateur scientifique au parc national du Mont-Mégantic.

Néanmoins, même dans cette région moins populeuse, scientifiques et astronomes amateurs ont remarqué une hausse significative de la pollution lumineuse vers la fin des années 1990. Ils n’avaient pas la berlue : en 20 ans, l’éclairage artificiel a augmenté de 50 %, selon une évaluation de Martin Aubé, chercheur en physique et professeur au Cégep de Sherbrooke. Ce phénomène, qui croît chaque année, met en péril la qualité des observations astronomiques, car il réduit le contraste entre le ciel et les objets célestes, les rendant alors plus difficiles à distinguer dans la lunette du télescope. « La pollution lumineuse était alors un concept peu connu. On avait l’air d’être des extraterrestres lorsqu’on en parlait, mais il fallait absolument agir pour la contrer », se rappelle Pierre Goulet, ancien directeur du parc national du Mont-Mégantic et leader de la RICEMM.

Après des rencontres réunissant des gestionnaires du parc national du Mont-Mégantic, des chercheurs de l’OMM et d’autres acteurs du milieu, l’idée de créer une réserve étoilée fait son chemin. En 2003, le comité de lutte contre la pollution lumineuse est formé. Le plan d’action est coordonné par Chloé Legris qui expose le projet aux municipalités et sensibilise les habitants dont certains redoutent des problèmes de sécurité. Mais le but de la réserve n’est pas d’éteindre toutes les lumières. « Il existe une façon de préserver le ciel nocturne sans faire de compromis sur la sécurité. La littérature scientifique n’a pas trouvé de lien entre l’augmentation de l’éclairage et la diminution de la criminalité », soutient Sébastien Giguère.

Les premières inquiétudes se sont rapidement dissipées pour faire place à un enthousiasme contagieux, tant chez les élus que les citoyens. Même la toponymie reflète ce sentiment de fierté : en circulant dans la région, on peut passer près de l’école de la Voie-Lactée, traverser le chemin du Croissant-de-Lune ou dormir au chalet l’Étoile de la Montagne. Évidemment, les activités touristiques de la région reposent en grande partie sur l’astronomie. « Les gens ont activement participé pour protéger le ciel au mont Mégantic. Il y avait un sentiment d’appartenance qu’on n’avait pas soupçonné », raconte Pierre Goulet.

Pour renouer avec l’obscurité, les municipalités de la région ont d’abord adopté une réglementation imposant un éclairage extérieur orienté vers le sol. Grâce à des subventions d’Hydro-Québec et du ministère des Ressources naturelles du Canada, la conversion de l’éclairage s’est amorcée, sans frais pour les citoyens. Sur une période de deux ans, 3 300 luminaires de moindre intensité sont mis en place et 700 interventions (rencontre avec les résidants, visites d’un électricien) sont menées pour obtenir un meilleur éclairage. « Cela représente 1,9 million de kWh d’énergie économisée en une seule année; c’est énorme, s’exclame Sébastien Giguère. C’était une super belle réussite. Selon les mesures que nous avons effectuées, nous avons réduit la pollution lumineuse de 35 % entre 2007 et 2009. »

Les observatoires astronomiques sont situés au sommet du mont Mégantic qui culmine à une altitude de plus de 1 100 m.

L’effet sur l’environnement nocturne a été immédiat. « Je ne voyais pas la Voie lactée près de chez moi, à Notre-Dame-des-Bois mais, lorsque la réserve a changé tous les luminaires de la région, j’ai pu l’admirer comme jamais auparavant », dit Bernard Malenfant, fondateur du musée scientifique l’ASTROlab et du Festival d’astronomie. Aujourd’hui, peu de gens en Occident peuvent en dire autant. « Les oasis de ciel étoilé deviennent rares. Dans ma classe, s’il y a deux étudiants qui ont déjà vu la Voie lactée, c’est exceptionnel », se désole Martin Aubé.

Ainsi, peu à peu, l’observation d’étoiles devient un plaisir en voie de disparition. D’après les données satellites de l’Atlas mondial de la luminosité artificielle du ciel nocturne, publiées en 2016 dans le journal Science Advances, 99 % des habitants en Amérique du Nord et en Europe vivent sous un ciel pollué par la lumière artificielle et 80 % des Nord-Américains ne verront jamais la Voie lactée. Dès la nuit tombée, on éclaire rues, stationnements, parcs, immeubles, commerces, etc. Les grandes villes sont ainsi entourées d’un vaste halo lumineux, visible à des kilomètres de distance. Celui de Los Angeles est perceptible à plus de 300 km de la Terre, selon l’International Dark Sky Association. Voilà pourquoi les nouveaux télescopes sont désormais construits en régions éloignées, comme Hawaii ou le désert d’Atacama, au Chili.

Le côté sombre des DEL

Même si la mission de conversion est réussie autour du mont Mégantic, le combat contre la lumière artificielle est loin d’être gagné. L’arrivée massive sur le marché des diodes électroluminescentes (DEL) blanches en 2010, plus économiques, moins énergivores et plus durables que les lampes à sodium classiques, a presque réduit à néant les efforts des années précédentes. En effet, la DEL blanche génère de deux à quatre fois plus de pollution lumineuse qu’une DEL de couleur ambrée, l’option privilégiée par la RICEMM pour remplacer les vieilles ampoules.

En revanche, la DEL ambrée est plus dispendieuse, et les municipalités qui la choisissent ne sont pas admissibles cette fois-ci à des subventions d’Hydro-Québec. Mais petit à petit, la DEL ambrée s’impose. Depuis 2013, partout dans la réserve, on n’installe qu’elle.

Et les résultats sont encourageants : malgré le développement urbain de la région et la popularité des DEL, la pollution lumineuse n’a pas entamé le ciel de la réserve. En 2007, une équipe menée par l’université du Colorado et du National Park Service aux États-Unis a mesuré, avec une caméra de grade scientifique, la qualité du ciel et a répété l’opération en 2017, à peu près à la même période et dans les mêmes conditions. Une fois comparées, les données démontrent que la pollution lumineuse est restée à un niveau stable.

Chloé Legris peut en témoigner: « J’habite à Sherbrooke et je vois les retombées positives de la réserve. Par exemple, les nouveaux centres commerciaux et les stations d’essence respectent la réglementation mise en place.» Toutefois, prévient-elle: «C’est un effort constant qui doit se poursuivre. »

On ne peut qu’espérer que ces initiatives aient des effets au-delà des limites de la réserve, afin que d’autres puissent réapprivoiser la nuit et ses trésors.

Chloé Legris a mené le projet de lutte contre la pollution lumineuse pendant cinq ans. Son travail a été récompensé par le prix Scientifique de l’année 2007 de Radio-Canada.

Photos: Rémi Boucher, Alamy Stock photo.

Réserve internationale de ciel étoilé, un titre qui se mérite !
Pour obtenir ce fameux titre, il faut garantir un environnement nocturne d’une qualité exceptionnelle sur un territoire habité. La réserve doit avoir une superficie minimale de 700 km2, être accessible au public et être protégée notamment pour des raisons « scientifiques, naturelles, éducationnelles et culturelles ».

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