Les régimes carnivores, issus du mode de vie paléolithique, sont à la mode. Parfois associés à la virilité, ils sont loin d’être la panacée sur le plan nutritionnel.
C’est un drôle de paradoxe de notre époque. Plus la science de la nutrition évolue, plus on idéalise l’idée de manger comme à l’âge de pierre. Du régime paléo à la « primal diet », des assiettes carnivores au mouvement du lait cru, plusieurs courants alimentaires gagnent en popularité en promettant un retour à la simplicité et au « naturel », gages de santé. Mais quand on les regarde de plus près, les habitudes alimentaires des temps anciens n’ont rien d’un guide de nutrition.
Cette idée de manger comme nos ancêtres ne sort pas de nulle part. Elle remonte aux années 1980, quand des scientifiques ont proposé une théorie qu’ils ont nommée le « décalage évolutif » (evolutionary mismatch). Selon eux, notre génome, notre système digestif et, plus largement, notre biologie, auraient été façonnés par des millénaires de chasse et de cueillette. Puis ils ont brusquement été exposés à des aliments modernes pour lesquels ils ne seraient pas adaptés. Nos ancêtres auraient été épargnés par les maladies chroniques et c’est la modernité, avec ses produits transformés, qui nous aurait rendus malades.
Quarante ans plus tard, l’idée n’a plus rien de marginal. Mais dans le milieu scientifique, ses propres auteurs l’ont largement nuancée, et plusieurs travaux ont montré que la théorie de départ ne tenait pas la route. Mais dans la sphère populaire, l’hypothèse s’est fondue dans une mosaïque de courants alimentaires qui idéalisent un mode de vie « authentique » ou « traditionnel ». Aujourd’hui, l’idée va même encore plus loin ! Elle alimente des mouvements sociaux et politiques en quête d’un retour à un passé supposément plus simple, des tradwives aux promoteurs du « virilisme ancestral », jusqu’à certains milieux pro-MAGA où le steak devient un symbole d’identité et le suif de bœuf un manifeste anti-woke.
Mais derrière ces récits virils ou nostalgiques, les preuves d’une meilleure santé sont pour le moins fragiles. Les rares études cliniques sur la diète paléo, souvent de courte durée et menées sur de petits groupes, montrent surtout les bienfaits de réduire la consommation d’aliments ultratransformés. Et, à long terme, ces régimes qui bannissent les céréales, les grains entiers, les légumineuses, les produits laitiers, certaines huiles végétales, le sel et même les aliments fermentés exposent à un risque accru de carences en fibres, en calcium et en plusieurs vitamines du groupe B.
Quant à l’idée que les chasseurs-cueilleurs étaient en meilleure santé, elle se heurte à un simple fait : ils vivaient beaucoup moins longtemps. Les maladies chroniques étaient rares, certes, mais parce qu’on ne vivait pas assez longtemps pour en faire l’expérience. L’espérance de vie dépassait rarement quarante ans, écourtée par les infections, les famines ou les blessures. Mourir jeune, c’est une manière radicale d’éviter un diabète de type 2.
Nos ancêtres n’étaient ni des modèles de longévité ni des exemples à suivre pour planifier un repas équilibré. Leur alimentation répondait à la survie. La nôtre, au contraire, peut conjuguer diversité, sécurité et plaisir, trois luxes qu’ils n’ont jamais connus. Comme quoi la nostalgie du passé aura toujours la cote chez ceux qui n’ont jamais eu à chasser leur déjeuner.