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Jean-Francois Cliche

CRISPR: les deux pieds sur le frein

16-05-2019

Illustration: Vigg

Avons-nous besoin d’un moratoire mondial sur l’édition génétique de l’être humain?

L’idée de changer le génome non seulement d’un individu, mais aussi de générations futures relevait de la science-fiction il n’y a pas si longtemps. Or, elle est maintenant à nos portes, ce qui amène bien des chercheurs et éthiciens à appliquer les freins. Avons-nous besoin d’un moratoire mondial sur l’édition génétique de l’être humain?

C’est la technique CRISPR-Cas9 qui nous a menés au point où nous en sommes parce qu’elle permet de modifier l’ADN (humain ou autre) avec une précision inédite. Et c’est un chercheur chinois, He Jiankui, qui a mis le feu aux poudres à l’automne 2018, lorsqu’il a annoncé avoir modifié le génome de deux bébés humains afin de désactiver un gène, le dénommé CCR5, d’une manière qui devrait les protéger contre le VIH.

Depuis, les chercheurs sont divisés. Les uns demandent un moratoire mondial sur l’édition génétique héritable. Les autres craignent que le mot moratoire vienne cimenter les inquiétudes existantes et qu’une fois adoptée une interdiction soit difficile à lever ce qui nuirait à la recherche et aux applications bénéfiques de CRISPR. Même les deux «mères» de la technologie sont en désaccord sur ce point : la Française Emmanuelle Charpentier a cosigné une lettre ouverte publiée en mars dernier dans Nature réclamant un moratoire, alors que l’Américaine Jennifer Doudna se déclare contre.

Le fait est qu’il est déjà interdit d’aller «jouer» dans les gènes de cellules reproductrices humaines dans à peu près tous les pays qui en ont la capacité technique. Au Canada, par exemple, l’article 5 de la Loi sur la procréation assistée et la recherche connexe dit clairement que «nul ne peut sciemment […] modifier le génome d’une cellule d’un être humain ou d’un embryon in vitro de manière à rendre la modification transmissible aux descendants».

À la fin des années 1990, nombre de pays européens ont adhéré à la convention d’Oviedo, qui est légalement contraignante et dont l’article 13 ne permet la modification du génome humain que pour «des raisons préventives, diagnostiques ou thérapeutiques et seulement si elle n’a pas pour but d’introduire une modification dans le génome de la descendance». Et ceux qui ne l’ont pas paraphée ne voient pas la chose d’un bon œil pour autant l’Allemagne n’est pas signataire, mais considère qu’il s’agit d’un crime passible de cinq ans d’emprisonnement.

Tant mieux, car il y a plusieurs excellentes raisons de vouloir avancer avec une grande prudence dans cette voie. Pour l’heure, la technologie CRISPR-Cas9 ne semble pas encore tout à fait au point, introduisant parfois des mutations non voulues il n’est pas clair que ces dernières soient néfastes, mais il faudra y voir.

Chaque gène peut remplir plusieurs fonctions à la fois, si bien que, en corrigeant un problème, on peut en créer un autre. C’est d’ailleurs le cas de CCR5, dont la désactivation peut prémunir contre le VIH, certes, mais en même temps accroître le risque de complication des autres virus, comme l’influenza. Comme nous sommes encore loin de comprendre entièrement le ou les rôles de chacun de nos quelque 20 000 gènes (sans compter leurs interactions ainsi que les fonctions des autres portions du génome), c’est un point majeur. Et il y a aussi l’utilisation de CRISPR non pas pour guérir, mais pour «améliorer» le bébé à naître (le rendre plus fort, plus intelligent, etc.) qui soulève de très lourdes questions éthiques.

Bref, c’est avec une grande circonspection qu’il faut aller de l’avant dans ce dossier, tout le monde s’entend là-dessus. Mais je pense aussi qu’il faut imposer cette prudence… avec prudence. Comme chaque pays prévoit déjà une forme quelconque d’interdiction, non seulement il ne sert à rien d’ajouter un moratoire international, mais cela peut finir par être contreproductif. Car s’il est vrai qu’il y a encore de sérieuses questions auxquelles nous devons répondre avant de nous servir de CRISPR sur des embryons humains, il ne faut pas perdre de vue qu’il y aura des applications qui ne poseront aucun problème d’éthique comme éradiquer des maladies héréditaires graves. En multipliant les «couches» d’interdiction, on retarde (en partie inutilement) le jour où certains malades pourront profiter des grandes promesses de CRISPR.

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