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Jean-Francois Cliche

Le sens de l’exagération

On reproche souvent aux journalistes de pêcher par sensationnalisme. Les scientifiques font-ils de même?
22-08-2019

Je suis fasciné par les liens de parenté qu’on peut voir, parfois, entre le métier de journaliste et la publication d’articles scientifiques.

« Morbidement fasciné », devrais-je dire, parce que je pratique un métier que je trouve, disons-le diplomatiquement, extrêmement perfectible. On reproche souvent aux journalistes de pécher par sensationnalisme, d’exagérer l’importance de leurs exclusivités et de faire un tri dans les faits et les données pour ne retenir que ce qui vient appuyer une trame narrative choisie à l’avance. Tout cela est, dans l’ensemble, pas mal vrai : les médias ont tous ces travers, plus ou moins prononcés.

À priori, on ne s’attendrait pas à trouver ce genre de comportement dans des publications savantes, où des comités de pairs veillent au grain. Et il est vrai que, grâce à leur travail, les mauvaises habitudes des médias de masse n’y sévissent pas (du tout) au même degré. Mais il y en a peut-être plus qu’on pense, si l’on se fie à une étude publiée cette année dans le Journal of the American Medical Association.

L’article a analysé des essais cliniques en santé cardiovasculaire dont les résultats sont parus de 2015 à 2017 dans six revues médicales réputées, comme The Lancet et le New England Journal of Medicine, à la recherche de spins, c’est-à-dire de tournures de phrase visant à laisser croire que les résultats d’un essai sont plus concluants qu’ils le sont vraiment.

Il peut s’agir, par exemple, de résultats qui ne sont pas « statistiquement significatifs » (les chances qu’ils soient dus au hasard sont trop grandes pour qu’on les considère comme solides), mais qui sont présentés ou interprétés comme tels. Ce peut aussi être des résultats « secondaires» (qui ne faisaient pas partie des objectifs principaux de l’essai) qui sont montés en épingle même s’ils sont moins fiables que les résultats « primaires », pour lesquels l’essai clinique était expressément conçu.

L’étude sur les spins, menée par Muhammad Shahzeb Khan, de l’hôpital John H. Stroger Jr. à Chicago, a désigné 93 essais cliniques dont certains des résultats étaient «non significatifs». Du nombre, les deux tiers recelaient une forme de manipulation dans leur texte principal et pas tellement moins (57%) le faisaient carrément dans leur résumé. « Les chercheurs manipulent souvent le langage de manière à détourner l’attention de leurs résultats primaires neutres », concluent le Dr Khan et son équipe, qui avertissent que « la recension par les pairs ne prévient pas toujours l’usage d’éléments de langage trompeurs dans les articles scientifiques ».

Entre exagérer l’importance d’une primeur journalistique et grossir celle d’une découverte, la différence n’est pas si grande. Même chose pour ce qui est d’ignorer ce qui nuit à un scénario croustillant et de s’accrocher à son hypothèse de départ en dépit de résultats négatifs.

À cet égard, je ne peux m’empêcher de penser à une conversation que j’ai eue il y a quelques années avec un chercheur en géologie. Ce n’est pas dans les revues savantes les plus prestigieuses, comme Nature et Science, que paraissent la plupart des percées véritablement marquantes, me disait-il, parce que ces périodiques visent trop les recherches qui « feront jaser », qui auront une influence médiatique. Ces revues auraient donc, jusqu’à un certain point, des travers communs avec les médias de masse que n’auraient peu ou pas les publications moins connues.

Émerge alors une crainte. Dans les années 1970, autour de 70 % des Américains faisaient «assez» ou «fortement» confiance aux médias, mesurait alors la maison de sondage Gallup. Cette confiance est maintenant de seulement 40 % à 45 %. Alors, si les revues savantes partagent (un peu) les mêmes défauts que les journalistes, est-ce que la confiance du public dont jouissent encore les scientifiques va prendre le même chemin ?

Quand on constate la grande méfiance à l’égard de la science affichée fièrement par certaines personnes dans des débats comme celui sur les bienfaits de la vitamine C et quand on observe les haussements d’épaules devant les études souvent contradictoires en nutrition, il est permis de s’inquiéter.

Illustration: Vigg

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