Depuis les années 1950, les stocks de morues de l’Atlantique ont diminué de plus de 95 %. Photo : Shutterstock.com
D’une décennie à l’autre, la nature s’appauvrit et nos références sont revues à la baisse. Comment ne pas oublier ce qu’elles ont déjà été ?
En 1995, alors qu’il entrait tout juste en poste comme professeur à l’Université de la Colombie-Britannique, Daniel Pauly, un spécialiste des pêches originaire de France, a reçu le courriel d’un éminent confrère. (À l’époque, c’était un tout nouveau moyen de communication.) Son collègue le pressait d’écrire un court article pour boucler l’édition d’une revue savante.
« Il me dit : j’ai absolument besoin d’une page ! » raconte Daniel Pauly, qui, à 79 ans, est considéré comme l’une des sommités de l’halieutique dans le monde. « J’ai pris des idées qui traînaient dans l’air, et j’ai vite écrit un article, sans même consulter de sources. » Il y propose le concept de « dérive des points de référence », ou « shifting baseline syndrome », en anglais. L’article fait tout de suite sensation.
Cette dérive survient, écrit Daniel Pauly, parce que chaque génération de spécialistes des pêches accepte, en tant que référence, l’abondance et la diversité des poissons qui prévalent au début de sa carrière. À mesure que les stocks déclinent, les générations successives de scientifiques révisent inconsciemment leurs attentes à la baisse. En résulte une « accoutumance progressive à la disparition rampante des espèces ressources ».
Un bon exemple est celui de la morue de Terre-Neuve, dont la pêcherie s’est effondrée durant la seconde moitié du 20e siècle, épuisée par les chalutiers industriels. La population est maintenant en rétablissement, mais elle n’atteint pas 10 % de son niveau des beaux jours. « Le stock de morue était immense, et on ne pense même plus à essayer de le rétablir », critique le chercheur, qui croit que ceux qui fixent les quotas ont la mémoire trop courte.
Le concept du shifting baseline – aujourd’hui cité dans des centaines d’articles scientifiques – ne se limite toutefois pas aux poissons. Chacun de nous subit, à son échelle, la dérive de ses points de référence. Vous attendez-vous à entendre chanter des ouaouarons à tue-tête près d’un lac en été ? Qu’est-ce qu’une journée très froide, en hiver ? Quelle est la probabilité, selon vous, de rencontrer un lynx en forêt ? Les réponses de votre arrière-grand-mère seraient probablement différentes des vôtres.
En science, cette amnésie écologique est particulièrement criante dans le domaine de la biologie marine, où les relevés historiques s’apparentent souvent à l’anecdote. Il ne faut pas les ignorer pour autant. Daniel Pauly donne l’exemple du grand-père de l’un de ses collègues, un pêcheur qui se plaignait, dans les années 1920, des flopées de thons qui s’empêtraient dans ses filets destinés aux maquereaux, au large du Danemark. Cette information est précieuse, lorsque nous savons qu’aujourd’hui, le thon est rarissime dans cette mer.
Ne pas tenter de combattre cette amnésie, grâce à la recherche, c’est se condamner à sous-estimer l’ampleur de l’appauvrissement actuel de la nature. Heureusement, des spécialistes fouillent désormais dans les archives pour colmater nos trous de mémoire. Pour nous rappeler, par exemple, qu’en 1492, les tortues vertes étaient si abondantes dans les Caraïbes qu’elles gênaient la navigation, selon un témoignage de l’époque.
« Souvent, les récits anciens, on n’y croit plus… » constate tristement Daniel Pauly. Ce manque d’imagination, cette paresse intellectuelle, c’est un « danger », selon lui. « Si vous vous habituez, vous finissez par tout accepter. »
L’avertissement sied bien au climat : les changements provoqués par les émissions anthropogènes de carbone sont rapides, à l’échelle géologique, mais relativement lents, à l’échelle d’une vie humaine. Cela ne devrait pas nous aveugler. Savoir que nos références dérivent peut nous aider à ne pas nous laisser berner par nos impressions, et à refuser les catastrophes tranquilles.
Dans l’industrie de la pêche, même si des gens comme Daniel Pauly tirent la sonnette d’alarme depuis des décennies, les ravages se poursuivent. « On a cédé les fonds marins à une industrie capitaliste sans limite », assène le chercheur. Savoir quels étaient les stocks historiques ne suffira pas pour protéger les poissons. Il faudra aussi tracer la voie d’un avenir durable, et suivre cette voie.
Espérons qu’un jour, nos mauvaises habitudes seront chose du passé. Espérons que nos points de référence auront dérivé, mais vers de meilleures préconceptions. Et que notre nouvel équilibre avec la nature paraîtra tout à fait normal. 
Alexis Riopel est journaliste pour Le Devoir et s’intéresse aux questions environnementales.