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11-04-2020

Comment la recherche, par l’entremise des arts, du design et des langues, peut-elle permettre aux peuples autochtones de se réapproprier leur culture et de la transmettre aux prochaines générations ?

Ces mots sont ceux de la poétesse ilnue Marie-Andrée Gill. Ils parlent d’amour et de transmission ; la transmission d’une culture et d’une identité qui se sont en partie perdues dans cette « cicatrice » béante laissée par le « génocide culturel » subi par les Premiers Peuples du Canada, comme le concluait la Commission de vérité et réconciliation du Canada en 2015.

Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui tentent d’apporter réparation aux Autochtones dépossédés, y compris les chercheurs. Marie-Andrée Gill se trouve aux premières loges de ces efforts : à l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC), elle a obtenu une maîtrise en lettres en 2019 et elle travaille actuellement comme assistante de recherche à la Chaire de recherche sur la parole autochtone, dirigée par le professeur Luc Vaillancourt. Or, malgré les meilleures intentions, la réappropriation culturelle et identitaire n’est pas chose aisée. « Au sein de la chaire, on a remarqué que le volet historique qui s’intéresse à la renaissance ne fonctionne pas très bien, parce qu’il n’est pas orienté vers les besoins et les intérêts concrets des communautés », dit l’artiste.

En effet, jusqu’à maintenant, les travaux de la chaire s’intéressaient notamment à l’archéologie de la parole autochtone, ou aux traces de celle-ci dans les écrits historiques de certains colonisateurs. « Mais avons-nous besoin d’une énième analyse des écrits de Jacques Cartier ? » s’interroge Marie-Andrée Gill. Ce type de réflexion a poussé la chaire à réorienter ses travaux sur les réalités des communautés autochtones, explique Luc Vaillancourt.

« À la demande pressante de nos partenaires autochtones, nous pensons nous concentrer davantage sur l’ici, maintenant et le futur, plutôt que de tenter d’exhumer un passé souvent douloureux, voire traumatique, confirme le professeur. On n’a pas manqué de nous rappeler dès le début du projet que les héros des uns – les premiers colons, les missionnaires – sont souvent les démons des autres, mais il nous fallait ancrer nos recherches dans une perspective historique qui rendrait compte de l’évolution d’un certain rapport à la parole, de sa récupération idéologique par les allochtones jusqu’à sa réappropriation par les Autochtones. »

« Il nous apparaît plus urgent, désormais, de décoloniser la recherche et d’intégrer d’emblée la perspective autochtone avant de nous pencher à nouveau sur le passé, poursuit-il. Sinon, on risque fort de répéter les mêmes erreurs d’interprétation que lors des premiers contacts. C’est une histoire qui ne peut pas et qui ne doit pas s’écrire d’un seul point de vue. » Le scénario idéal, selon lui, serait que les non-Autochtones se retirent de l’équation : « Mon ambition, en fondant cette chaire, est de la transférer entièrement à un contrôle autochtone », révèle l’universitaire. Il souhaiterait la céder entre autres à Marie-Andrée Gill. Mais, comme le souligne celle-ci : « Je ne sais pas si je suis faite pour un travail de bureau… »

Le poids des mots

Chez les peuples autochtones, la transmission s’opère surtout à l’oral. D’où l’intérêt du milieu universitaire, qui peut certainement contribuer à la documentation et à l’archivage des savoirs autochtones en vue de les passer aux prochaines générations. Dans certains cas, les recherches sont à même de permettre à certains aspects de la vie autochtone, comme les langues, de ne pas disparaître complètement.

C’est justement ce que fait Richard Compton, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en connaissance et transmission de la langue inuit à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Il a publié un dictionnaire sur l’inuinnaqtun, un dialecte inuktitut. Ses recherches actuelles portent sur la nature de la polysynthèse dans les langues inuit, ce qui signifie que les mots de ces idiomes présentent un degré de complexité plus élevé que dans la majorité des langues. Le professeur s’intéresse donc à leur vocabulaire, leur syntaxe, leur origine et leurs différents dialectes, comme l’inuktitut.

Si son travail est utile pour l’aspect documentaire des langues, Richard Compton considère que ce n’est pas suffisant pour maintenir les liens de transmission linguistique, menacés dans plusieurs communautés autochtones au Québec. « Ce ne sont pas les linguistes qui peuvent sauver la langue. Il faut aussi qu’il y ait une volonté de la communauté et d’une génération de la parler, de la transmettre », affirme l’universitaire.

Selon lui, une partie de la solution passe par une restructuration des institutions, afin que les Autochtones puissent étudier et travailler dans leur langue. L’une des recommandations de la Commission de vérité et réconciliation du Canada est d’ailleurs de créer des cours et des programmes en langues autochtones à tous les niveaux d’enseignement. « S’il y avait des incitatifs extérieurs à parler la langue d’origine, comme des emplois ou des cours universitaires, on verrait plus les avantages de conserver les dialectes autochtones », croit Richard Compton. « En ce moment, le français et l’anglais sont les seules langues permettant d’accéder au pouvoir et de communiquer avec les gouvernements », ajoute-t-il.

Précieux objets

L’identité se façonne et évolue non seulement par l’entremise des langues, mais aussi par les objets qui peuplent le quotidien. À cet égard, « les Inuit sont considérés parmi les meilleurs designers de la préhistoire, mais personne ne m’en a parlé pendant mes études », constate Élisabeth Kaine, professeure associée d’origine huronne-wendat à l’Université du Québec à Chicoutimi. Une aberration, selon elle, alors que nous aurions tant à apprendre de la philosophie qui guide les artisans des Premiers Peuples. « La production effrénée d’une société capitaliste, qui exige le remplacement rapide des objets, nous a menés à une véritable catastrophe écologique et humaine, rappelle la chercheuse. Pour les sociétés autochtones traditionnelles, un objet n’aura pas à changer si le besoin auquel il répond ne change pas. Il sera plutôt amélioré par essais et erreurs pendant des centaines d’années, conservé et réparé, puisque l’énergie nécessaire pour le produire est précieuse. »

Cette vision du design confère aux objets un rôle d’intermédiaire exceptionnel entre les humains et leur environnement. Pensons par exemple aux grattoirs, dont la forme est parfaitement adaptée à la main de l’utilisateur, ou encore aux vêtements – et plus particulièrement aux vêtements inuit – offrant une protection contre les intempéries inégalée tout en permettant l’aisance des mouvements essentiels à la survie. « La production mécanisée a appauvri notre relation aux objets : celui ou celle qui les crée n’est pas celui qui connaît le besoin, parce que ce sont maintenant les équipes marketing qui les conçoivent », déplore Élisabeth Kaine.

La chercheuse croit aussi, comme Luc Vaillancourt et Marie-Andrée Gill, que les Autochtones doivent être au cœur des recherches qui les concernent, sur le terrain comme dans les départements universitaires. Elle y travaille au quotidien : Élisabeth Kaine est en effet cotitulaire de la Chaire UNESCO en transmission culturelle chez les Premiers Peuples comme dynamique de mieux-être et d’empowerment [autonomisation] de l’UQAC. « Notre premier objectif, c’est de donner plus de pouvoir à nos partenaires autochtones dans le domaine de la recherche », explique-t-elle. Les champs d’intervention de la chaire sont multiples : ils portent entre autres sur la transmission et la médiation par l’art, sur la formation en art et son enseignement, sur le développement économique durable, sur la formation en travail social et sur l’évaluation psychosociale du processus de résilience. Au cœur de chacun de ces thèmes se trouve l’idée qu’il faut intégrer et reconnaître les principes, les valeurs et les idéologies autochtones dans la définition culturelle des communautés, par et pour elles-mêmes.

Cependant, la gouvernance demeure une question préoccupante. « Je suis cotitulaire de la première chaire autochtone de l’UNESCO, mais comment puis-je affirmer ça quand un seul des 15 chercheurs est autochtone ? se questionne Élisabeth Kaine. Pour affirmer une telle chose, il faut que la gouvernance soit autochtone. Il faut changer les mentalités. » À la mise sur pied de la chaire, la chercheuse a donc réuni une quarantaine d’acteurs autochtones pour leur demander ce à quoi ils voulaient que le poste ressemble. « Ils n’étaient tellement pas habitués à être consultés qu’ils ne savaient pas quoi répondre », se souvient-elle.

À ses débuts dans le monde universitaire, en 1989, Élisabeth Kaine a aussi vécu un malaise. « Je ne parlais pas de mes origines autochtones dans le milieu, jusqu’à ce que je me rende compte qu’en le disant, ça changeait tout : on passait tout de suite de la méfiance à la confiance », raconte la professeure. Parler de ses racines fait maintenant partie de sa méthodologie. « Il faut toujours commencer un projet de recherche par les présentations de part et d’autre ; c’est très important. On doit réparer avant de se réconcilier, et ça ne se fera pas qu’en tendant la main : il faut reconstruire. Et ça passe par tous les domaines. La recherche peut y contribuer, surtout en donnant la gouvernance de la recherche aux Autochtones », conclut Élisabeth Kaine.

Image en ouverture: Shutterstock.com

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