Difficile de parler d’agriculture durable sans s’interroger sur l’usage des pesticides. Deux expertes dressent un constat préoccupant : lacunes dans les données disponibles, sous-évaluation des risques cumulés et cadre réglementaire inadéquat face aux réalités actuelles.
Avec près d’un million d’hectares de maïs et de soya cultivés de façon industrielle au Québec, atteindre les objectifs de réduction de pesticides pose un défi majeur. Mais avant même de parler de transition agricole, encore faut-il savoir ce que l’on épand réellement dans les champs. Pour la sociologue Louise Vandelac, le véritable angle mort du débat sur les pesticides réside dans l’opacité des données et dans les failles du système d’évaluation réglementaire.
« Il y a une sous-estimation chronique des quantités épandues », affirme la professeure au Département de sociologie et à l’Institut des sciences de l’environnement de l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Les données de Santé Canada font état d’environ 300 000 kg de glyphosate vendus annuellement. Or, d’après les informations obtenues par son équipe en 2023 à la suite de demandes d’accès à l’information, les ventes atteindraient plutôt 469 000 kg, et jusqu’à 1,17 million de kilogrammes si l’on tient compte de l’ensemble des formulations commerciales d’herbicides à base de glyphosate. Cela représenterait près de quatre fois les quantités déclarées pour la seule matière active.
En effet, le glyphosate commercial n’est pas qu’une molécule isolée. Les produits disponibles sur le marché contiennent des coformulants – surfactants, métaux lourds, comme l’arsenic, le chrome, le nickel ou le cobalt – ainsi que d’autres composés rarement intégrés aux évaluations réglementaires. Certaines de ces substances sont interdites dans l’Union européenne en raison de leur toxicité. « Nos formulations commerciales peuvent être jusqu’à 1000 fois plus toxiques que la molécule évaluée seule », précise Louise Vandelac.
À cela s’ajoute l’effet des cultures génétiquement modifiées, conçues pour tolérer des doses élevées d’herbicides. Elles peuvent recevoir jusqu’à 25 % de glyphosate supplémentaire, ce qui accroît l’exposition des sols, de l’eau et des populations. Pour la chercheuse, l’enjeu n’est donc pas uniquement quantitatif : il concerne aussi les effets cumulatifs, les interactions entre substances et les transformations ultérieures dans l’environnement. « Parler de risques “acceptables” n’a pas de sens si l’on ignore les effets cocktails, les biotransformations et les limites planétaires déjà dépassées », souligne-t-elle.
Elle remet également en cause le fonctionnement des instances réglementaires. Lors de la réévaluation du glyphosate en 2017, Santé Canada s’est appuyée sur des études souvent produites par l’industrie elle-même, dont l’une, très influente, a même été rétractée fin 2025 (en raison de conflits d’intérêts entre les scientifiques signataires de l’étude et Monsanto, producteur du Roundup et de son principe actif, le glyphosate). Les révélations des Monsanto Papers (un ensemble de documents de la compagnie rendus publics à partir de 2017) ont d’ailleurs montré comment certaines données ont pu être orientées pour soutenir l’homologation des herbicides à base de glyphosate.
Selon Louise Vandelac, la réponse ne se limite donc pas à réduire les volumes. Elle passe par une refonte complète des processus d’évaluation, une transparence accrue sur les formulations intégrales et un soutien public réel à la transition vers des pratiques agricoles utilisant le minimum d’intrants.
Les pesticides ne s’arrêtent pas aux champs
Le devenir des pesticides dans les écosystèmes préoccupe également Lise Parent, professeure en sciences de l’environnement à l’Université TÉLUQ et spécialisée en écotoxicologie aquatique. Elle s’intéresse aux pesticides depuis une dizaine d’années, après avoir constaté que les concentrations et les quantités utilisées continuaient d’augmenter.
Ses travaux menés en Montérégie ont révélé la présence généralisée de pesticides dans les rivières, mais aussi, et surtout, de leurs produits de transformation. Ces composés, formés lors de la dispersion des produits dans l’environnement, représentent une part importante de la contamination totale et peuvent être aussi, voire plus toxiques que les molécules d’origine. Or, la surveillance réglementaire se concentre principalement sur les ingrédients actifs déclarés, ce qui laisse dans l’ombre une portion importante de l’exposition réelle.
En laboratoire et sur le terrain, son équipe a également démontré que les mélanges de pesticides produisaient des effets cumulatifs chez les organismes aquatiques. Des moules exposées en aval de zones agricoles présentaient des altérations biologiques mesurables en peu de temps. « On est déjà alarmés par les concentrations, mais on le serait encore plus si on intégrait pleinement les effets combinés », souligne la chercheuse. Cette réalité remet en question l’approche classique d’évaluation substance par substance.
Lise Parent connaît bien les leviers réglementaires. Elle a travaillé au Plan d’action Saint-Laurent (PASL) à la fin des années 1980 et au début des années 1990, un programme qui a permis une réduction d’environ 95 % des rejets liquides industriels grâce à une réglementation sévère et à des exigences claires imposées aux entreprises. Pour elle, cette expérience prouve qu’une transformation rapide est possible lorsqu’il existe une volonté politique ferme.
Aujourd’hui, elle estime que la transition agricole exige le même courage. Depuis 1992, dit-elle, les plans se succèdent sans infléchir durablement la courbe des usages. Plutôt que de proposer de remplacer une molécule par une autre, elle plaide pour une réforme en profondeur : encadrer plus strictement les pesticides, soutenir financièrement les agriculteurs et agricultrices dans la transition et intégrer pleinement les effets des mélanges et des perturbateurs endocriniens dans l’évaluation des risques. « On l’a déjà fait pour l’industrie. On peut le faire pour l’agriculture. »

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Un milieu plus humain ?
Rendre l’agriculture durable, c’est aussi prendre en compte les conditions de travail des agriculteurs et agricultrices et celles des travailleuses et travailleurs migrants temporaires (TMT). Sur ce point, le Québec a du chemin à faire. « La plus grande proportion des TMT se trouve dans le secteur agricole », rappelle Jorge Frozzini, professeur à l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC) et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en communication interculturelle et technologies de gestion en contexte pluraliste. « Le permis de travail fermé [qui lie les TMT à un seul employeur], en conjonction avec le statut de résident temporaire, peut faciliter les abus. Il faudrait le remplacer par un permis ouvert, qui donnerait aux TMT la possibilité de changer d’employeur », souligne-t-il. Parmi les autres mesures à mettre en place d’urgence, il mentionne l’accès à la résidence permanente si la personne le souhaite, la possibilité de choisir un autre logement que celui proposé par les employeurs, le renforcement des contrôles en sécurité et santé du travail, et la présence de traductrices ou traducteurs indépendants dans les hôpitaux et dans les cliniques pour mieux prendre en charge les TMT en cas d’accident de travail.
— Marine Corniou
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