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Santé

Alcool et épigénétique : cocktail dangereux pendant la grossesse

04-10-2018

On a longtemps pensé que, pendant les quelques jours suivant la fécondation, l’embryon était peu affecté par l’environnement utérin, notamment par la consommation maternelle d’alcool. Il semble qu’on se soit trompé.

Vous avez célébré un peu trop joyeusement le nouvel an ou votre anniversaire, juste avant de découvrir que vous étiez enceinte? Y a-t-il des conséquences possibles pour votre futur bébé? C’est ce que cherche à découvrir le Dr Serge McGraw, du Centre de Recherche du CHU Ste-Justine.

Si la consommation d’alcool est fortement déconseillée pendant la grossesse, il y a une zone floue au tout début du développement de l’embryon, pendant laquelle les effets d’une soirée trop arrosée sont mal connus et difficiles à évaluer.

« En fait, même plus tard pendant la grossesse, les effets de l’alcool sur le fœtus sont complexes et dépendent de la dose, du moment, de la durée de la consommation d’alcool », précise ce professeur au département d’obstétrique et de gynécologie de l’Université de Montréal.

Des effets sous-estimés

Dans sa forme grave, l’exposition prénatale à l’alcool entraîne un syndrome d’alcoolisation fœtale (SAF). Celui-ci se traduit, chez l’enfant, par un visage particulier (dysmorphie cranio-faciale), un retard de croissance et un déficit intellectuel. « Dans les cas moins sévères, l’exposition à l’alcool entraîne plutôt des troubles de la mémoire, de l’attention ou d’apprentissage par exemple », rappelle Serge McGraw.

Il est difficile d’estimer la prévalence de l’ensemble des troubles causés par l’alcoolisation fœtale, qui se manifestent parfois plus tard dans l’enfance. Santé Canada estime qu’environ 1% des Canadiens sont touchés. Mais une étude publiée dans JAMA en 2018 suggère que cette prévalence est largement sous-estimée. Les chercheurs ont montré que 2 à 5% des enfants d’âge scolaire, dans quatre régions des États-Unis, étaient en fait affectés à des degrés divers par la consommation d’alcool de leur mère. D’autres études corroborent ces données.

Le seuil d’exposition a priori sans risque n’est pas connu, c’est pourquoi on recommande une abstinence totale durant la grossesse. le Dr McGraw précise que pour un groupe de femmes ayant toutes bu pendant leur grossesse, environ 15 à 20 % de leurs enfants recevront un diagnostic. « Nous ne comprenons pas encore pourquoi certains bébés exposés naissent avec des troubles neurodéveloppementaux et d’autres non», dit-il.

Adaptation d’une image NIH/National Institute on Alcohol Abuse and Alcoholism

L’épigénétique impliquée

Si l’alcool a des effets tératogènes (il induit des malformations) et neurotoxiques connus pour le foetus, les chercheurs découvrent qu’il a également des effets plus subtiles sur l’expression des gènes.

En effet, de plus en plus d’études suggèrent que l’alcool perturbe la programmation épigénétique chez le fœtus, entraînant des effets durables sur le développement. Cette programmation se met en place pendant la grossesse, et régit la façon dont les gènes du foetus s’exprimeront pendant le développement, et même plus tard après la naissance. Pour prouver l’implication de ces mécanismes, Serge McGraw expose des souris à l’alcool dans les jours suivant la fécondation, pour mimer une séance de « binge drinking ». Il regarde ensuite l’effet sur la méthylation des gènes, c’est-à-dire les marques épigénétiques qui s’accrochent à plusieurs endroits sur l’ADN pour moduler l’expression des gènes.

« Dans les tout premiers instants du développement, avant même que l’embryon ne s’implante dans l’utérus, il y a une vague de reprogrammation épigénétique. La méthylation sur la quasi-totalité du génome est d’abord effacée. Puis, vers 7 jours chez la femme, une vague de reméthylation survient pour installer de nouveaux profils de méthylation », décrit-il.

Une perturbation dans cette période, qui affecterait cette programmation épigénétique, peut donc avoir des conséquences durables en déréglant l’expression de certains gènes indispensables au développement. Autrement dit, boire de l’alcool en tout début de grossesse, avant même de savoir qu’on est enceinte, n’est pas anodin.

« On sait que l’alcool inhibe l’absorption de l’acide folique. Or, quand il est métabolisé, celui-ci forme des groupements méthyle qui sont justement utilisés pour le processus de méthylation. De plus, l’alcool inhibe les enzymes DNMT, qui jouent un rôle dans le maintien de la méthylation sur certains sites du génome qui ne doivent pas être reprogrammés », détaille-t-il.

Le chercheur travaille également à la mise en place d’un traitement préventif, par exemple une supplémentation en micro-nutriments importants pour la méthylation, qui pourraient contrer les effets de l’alcool sur l’embryon. « Au Canada, de 1 à 2% des enfants d’âge scolaire ont un trouble du spectre de l’alcoolisation foetale, mais dans certaines communautés, cela peut atteindre 10%. On pourrait donc cibler les populations à risque », espère-t-il.

Pour en savoir plus sur l’épigénétique et la grossesse, lire le reportage Et si l’avenir de chacun se jouait dans l’utérus?

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