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Santé

Brancher son cerveau, pour le meilleur ou pour le pire?

08-07-2019
cerveau

Image: Shutterstock

Apprendre rapidement une nouvelle langue, améliorer ses performances sportives, repousser la fatigue: un faible courant électrique appliqué sur la tête permettrait tout cela et même plus. Vraiment?

Le procédé relève du jeu d’enfant. Il faut d’abord placer deux éponges imbibées de solution saline sur son cuir chevelu. Puis, à l’aide d’un câble électrique, on relie ces deux électrodes, une anode et une cathode, à une source d’électricité, comme une simple pile de neuf volts. On active l’interrupteur et voilà : un courant électrique à peine perceptible − de 1 à 2 milliampères, contre environ 900 pour les tristement célèbres « électrochocs » de Vol au-dessus d’un nid de coucou − circule dans les régions ciblées du cerveau, y modifiant au passage l’excitabilité neuronale et la capacité de former de nouvelles synapses.

Fabriquer un tel dispositif à la maison coûte tout au plus quelques dizaines de dollars, soulignent de nombreuses vidéos sur YouTube consacrées à la question. Sur Reddit, une communauté de 11 700 adeptes fait aussi l’apologie de cette forme peu banale de neuromodulation : la stimulation transcrânienne à courant continu ou STCC. Sur ces forums, on échange à propos des vertus thérapeutiques qui lui sont prêtées − autisme, douleurs chroniques, dépression, tout y passe − et l’on partage des conseils sur les meilleures manières d’en tirer parti. L’efficacité même de la technique y est rarement remise en question.

Ces dernières années, plusieurs jeunes entreprises se sont mises à proposer des appareils de stimulation cérébrale pour doper ses neurones dans le confort de son salon. Halo Neuroscience, par exemple, a conçu un casque à l’allure futuriste qui excite le cortex moteur d’athlètes à la recherche de meilleures performances, parmi lesquels figurent les joueurs de baseball des Giants de San Francisco. Le dispositif de l’entreprise britannique Neurovalens, le Modius, faciliterait quant à lui la perte de poids en activant l’hypothalamus et le tronc cérébral, ce qui réduirait les fringales. Le prix de tels gadgets : tout au plus quelques centaines de dollars, livraison incluse !

La STCC n’est pas la seule technique de neuromodulation, mais c’est de loin la plus commode. Pas besoin d’ouvrir la boîte crânienne pour y implanter chirurgicalement des électrodes reliées à un boîtier, comme c’est le cas avec la stimulation cérébrale profonde. Surtout, il n’est pas nécessaire de se déplacer dans un laboratoire pour en bénéficier. Contrairement à la stimulation magnétique transcrânienne, qui consiste à appliquer une impulsion magnétique à travers le crâne afin de stimuler certaines régions du cortex cérébral, les appareils de STCC sont légers, compacts et simples d’utilisation.

L’idée d’utiliser l’électricité pour agir sur le cerveau existe depuis des siècles : les Grecs et les Romains de l’Antiquité connaissaient les vertus médicales des poissons électriques, comme la torpille, qu’ils plaçent directement sur le cuir chevelu pour stimuler le cerveau. C’est en l’an 2000 que les premiers travaux modernes sur la STCC ont été publiés, dans les pages du Journal of Physiology. Les chercheurs, des Allemands, y font état d’une hausse de l’excitabilité cérébrale de 40 % dans certaines zones du cerveau à la suite de son application. L’industrie a flairé la bonne affaire : le marché mondial des neurotechnologies destinées au consommateur − qui, du reste, ne se limitent pas à la STCC − représentera trois milliards de dollars américains d’ici 2020.

Une règlementation floue

Cet engouement n’est pas sans inquiéter la communauté scientifique. Dans un article paru plus tôt cette année dans la revue Science, le professeur de l’Université de la Colombie-Britannique Peter Reiner déplore l’absence de surveillance de la part des agences de santé publique, comme Santé Canada et la Food and Drug Administration aux États-Unis. Ainsi, les compagnies qui commercialisent des appareils de STCC en Amérique du Nord n’ont pas à prouver l’innocuité de leurs produits tant que leurs promesses restent vagues. «Elles vont parler d’amélioration du bien-être et de l’humeur générale, sans plus. En ce sens, elles contournent la règlementation et n’ont de comptes à rendre à personne », explique le neuroéthicien en entrevue.

À la défense des autorités sanitaires, les données qui concluent à la dangerosité de la STCC sont anecdotiques, voire inexistantes. Outre les brûlures de faible importance causées par l’application fréquente de courants électriques sur la peau et les maux de tête aussi bénins que passagers, la STCC n’occasionne pas d’effets secondaires. Rien qui mérite en tout cas d’accaparer les ressources d’agences gouvernementales, qui ont bien d’autres chats à fouetter.

L’absence de preuves formelles d’effets à long terme découlant d’un usage répété de la STCC ne signifie toutefois pas qu’ils n’existent pas. « On ignore ce que 5, 10, 15 ans de STCC laissent comme traces dans le cerveau. Or, au lieu d’appliquer le principe de précaution, on ferme les yeux et l’on se contente du statu quo », déplore Peter Reiner, qui plaide pour la mise sur pied d’un comité d’experts qui agirait un peu comme un chien de garde quant à ces questions afin d’éviter tout dérapage.

Vince Clark, professeur à l’Université du Nouveau-Mexique et spécialiste de la neuromodulation, se fait plus rassurant. Sans nier les risques potentiels pour la santé qui guettent les consommateurs crédules, il en minimise la gravité. « S’il y en a, on finira par le savoir tôt ou tard. À ma connaissance, les cabinets de médecins ne sont pas envahis par des adeptes de STCC aux prises avec des problèmes neurologiques… », fait-il remarquer.

Il reconnaît cependant que ces mêmes amateurs font preuve d’un optimisme démesuré à l’égard d’une technologie qui n’a pas encore fait ses preuves.

Des possibilités infinies

Troubles de l’humeur, rééducation à la suite d’un accident cérébral vasculaire, alcoolisme, stress post-traumatique : les usages médicaux possibles de la STCC sont multiples. Depuis 2015, il se publie annuellement au-delà de 600 études sur le sujet.

Difficile néanmoins d’accorder la même crédibilité à l’ensemble de ces recherches sur la STCC tant les protocoles diffèrent. Shirley Fecteau, professeure à l’Université Laval et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en neuroplasticité cognitive, donne l’exemple de la cessation tabagique, un de ses nombreux champs d’intérêt. «On sait que le tabagisme implique des processus cognitifs comme l’impulsivité. Nous stimulons donc les régions cérébrales activées pendant les épisodes de forte envie de consommation», résume-t-elle.

Shirley Fecteau, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en neuroplasticité cognitive, utilise la neuro-imagerie pour observer en temps réel l’effet de la STCC sur les régions du cerveau concernées.

Plus simple à dire qu’à faire, car les variables sur lesquelles intervenir sont infinies. Elles vont du nombre d’électrodes (de deux à plusieurs dizaines) à leur mise en place en passant par le type de courant (alternatif, pulsé, continu…), sa polarité (sens du courant), mais aussi les dispositions propres aux fumeurs. «Applique-t-on la STCC avant que le participant ait fumé ou après ? Le prive-t-on plutôt complètement de cigarettes ? Intervient-on le matin, le midi, le soir ? autour des repas ? » énumère-t-elle.

Plus fondamental encore : un doute persiste quant à l’efficacité même du traitement. Dans une étude parue l’année dernière dans la revue Nature, une équipe hongro-américaine rapporte qu’environ 75 % du courant électrique appliqué sur le cuir chevelu de cadavres animaux et humains est dissipé par les tissus mous et l’os du crâne. Faites le calcul : seul de 0,25 à 0,50 milliampère atteindrait réellement le cerveau, une intensité ridiculement basse. Ces mêmes chercheurs estiment qu’au moins 4 milliampères − l’équivalent de la décharge d’un pistolet à impulsion électrique − seraient nécessaires pour stimuler les neurones et produire un quelconque effet dans le cerveau.

Ces résultats ont fait réagir quelques scientifiques, dont Vincent Walsh, de la University College de Londres, qui a qualifié la recherche sur la STCC « d’océan de bêtises et de mauvaise science ». Les quelques métanalyses publiées sur le sujet lui donnent en partie raison : plusieurs sont pour le moins mitigées, faisant état de faibles preuves de son efficacité.

On ne peut pas se fier uniquement aux actions et émotions des participants pour confirmer l'efficacité de la STCC.

Shirley Fecteau, professeure à l'Université Laval

Séparer le bon grain de l’ivraie

Si le doute plane, ce n’est manifestement pas dans l’esprit de Vince Clark. Il n’est pas surpris par la médiocrité de plusieurs études sur la STCC, qu’il impute en grande partie à l’amateurisme des équipes qui les ont menées. « Le but de toute science est d’établir des liens de cause à effet en contrôlant toutes les variables d’une expérience, ce que ces chercheurs peinent à faire. C’est vrai dans tous les domaines scientifiques », fait-il remarquer. Même réaction de la part de Shirley Fecteau, qui attribue la grande popularité de cette technique auprès de la communauté scientifique à sa polyvalence et à son accessibilité. « Ce n’est pas tout de s’équiper et de s’improviser expert du cerveau. Encore faut-il posséder le bagage de connaissances nécessaire pour mettre au point une méthodologie rigoureuse », déclare-t-elle.

C’est ce qui explique pourquoi elle recourt systématiquement à la neuro-imagerie, comme l’imagerie par résonance magnétique, dans le cadre des travaux qu’elle effectue dans son laboratoire. Le but : observer en temps réel l’effet de la STCC sur les régions du cerveau concernées. « Cela nous permet de nous assurer de l’exactitude des paramètres de neuromodulation au regard des changements dans la manière de fonctionner du cerveau. On peut dès lors faire des liens avec les comportements observés et ainsi renforcer les liens de causalité », analyse-t-elle.

Bien que fondamentale, cette étape de validation était une chose impossible du point de vue technique il y a encore quelques années. « On ne peut pas se fier uniquement aux actions et émotions des participants pour confirmer l’efficacité de la STCC, un biais qu’on voit encore de manière fréquente », rappelle Shirley Fecteau.

Mais de tout ça, les adeptes de la STCC n’ont cure, comme en témoignent leurs discussions troublantes sur Reddit. Un homme qui souffre d’un trouble du déficit de l’attention avec hyperactivité s’y fait par exemple conseiller divers montages d’électrodes. Un autre cherche plutôt des recommandations pour mettre fin à ses épisodes d’extrême colère. Parfois, les échanges sont carrément surréalistes. « Quelqu’un a-t-il déjà soigné ses problèmes de libido avec la STCC ? » demande le plus sincèrement du monde un internaute. Et devinez quoi : des mains se lèvent dans l’assistance virtuelle…

Qui sont les adeptes de la STCC ?

Qui sont les mordus de stimulation transcrânienne à courant continu ? Une équipe de l’Université de Pennsylvanie en a brossé le portrait dans une rare étude publiée l’année dernière dans les pages du Journal of Cognitive Enhancement.

Les chercheurs ont interrogé 339 membres du grand public, majoritairement des Nord-Américains, ayant acheté un appareil destiné aux particuliers. Si la plupart sont des hommes, les adeptes sont néanmoins plus âgés qu’on pourrait le croire (45 ans en moyenne) et occupent une position élevée dans l’échelle sociale.

Près des trois quarts d’entre eux se sont tournés vers cette technologie pour accroître leurs facultés cognitives ; 40 % l’ont plutôt choisie pour traiter un trouble quelconque, comme la dépression. Quatre participants sur 10 s’en sont lassés après un certain temps, principalement par manque d’efficacité perçue et par absence de supervision appropriée.

Fait à noter : 8,4 % des répondants à cette enquête ont rapporté avoir recouru à leur appareil à plus de 100 reprises.

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