Illustration: Danielle Sayer
L’activité physique et un retour rapide, mais progressif, aux activités habituelles sont désormais préconisés. Une avancée réalisée dans le contexte difficile de la recherche pédiatrique.
Au Canada, on répertorie annuellement 200 000 commotions cérébrales. La plupart affectent les enfants, des tout-petits aux adolescents. Chez la grande majorité, les symptômes disparaissent en quelques semaines, et la vie reprend son cours normal. Toutefois, on ignore si la blessure cérébrale causée par le choc peut affecter à long terme un jeune cerveau en croissance. La science biomédicale sait, par contre, qu’une commotion cérébrale rend le cerveau plus vulnérable à la survenue d’un traumatisme ultérieur. Et que les conséquences seront alors plus graves. De plus, chez l’adulte, l’accumulation de commotions ou l’absence de prise en charge adéquate favorise l’apparition de troubles neurodégénératifs graves, comme les maladies de Parkinson et d’Alzheimer, même plusieurs décennies après.
Or, un enfant court généralement plus de risque de subir d’autres commotions cérébrales au cours de sa vie qu’un adulte. Il a plus d’années devant lui, et plus d’occasions de blessures, lors de compétitions sportives ou à cause de comportements téméraires. Par conséquent, « une commotion [chez un enfant] n’est jamais à prendre à la légère. Si on n’a pas pu la prévenir, il faut rapidement la diagnostiquer et la traiter », affirme Miriam Beauchamp, neuropsychologue affiliée à l’Université de Montréal et à l’hôpital Sainte-Justine. Justement, du côté de la prise en charge, les choses bougent. De façon contre-intuitive, l’activité physique est devenue un outil thérapeutique dans le traitement de la commotion. Un virage à 180 degrés !
Si bien, qu’en 2025, la Société canadienne de pédiatrie a mis à jour ses lignes directrices à propos des traumatismes crâniens chez les jeunes, les précédentes datant de 2013. Et toujours en 2025, le ministère de l’Éducation a publié la 3e édition de son Protocole de gestion des commotions cérébrales, destiné aux milieux scolaire, sportif et de loisir. Il cite l’Institut national d’excellence en santé et en services sociaux, qui avait actualisé, à la fin de 2024, son propre dépliant sur le sujet. Signe de changement, alors que l’édition de 2019 du Protocole du ministère comptait deux pages sur le retour aux activités normales, celle de 2025 en compte neuf, plus une annexe de huit pages.
Qu’est-ce qu’une commotion cérébrale ?
Une commotion cérébrale est une blessure au cerveau qui survient lorsque celui-ci est violemment secoué et vient heurter la paroi interne du crâne. Elle peut survenir à la suite d’un coup à la tête ou d’un mouvement violent de celle-ci. Contrairement à la croyance populaire, une commotion cérébrale peut se produire sans perte de conscience.
Par rapport aux adultes, les enfants sont plus vulnérables. Leurs neurones sont moins bien protégés par l’enveloppe de myéline, une sorte de gaine isolante. Et leur tête est proportionnellement plus grosse par rapport à leur taille. Ses mouvements peuvent donc être relativement plus violents.
Les signes et les symptômes varient selon la zone atteinte du cerveau et la force de l’impact. Les plus courants sont les maux de tête, souvent accompagnés d’étourdissements et de troubles de concentration. Viennent ensuite la confusion, une vision floue, une hypersensibilité au bruit ou à la lumière, des nausées et d’autres symptômes moins communs. Les jeunes enfants sont plus susceptibles d’être léthargiques ou irritables.
« À la fin des années 2000, la recherche a commencé à montrer que les jeunes qui faisaient de l’activité physique, encadrée bien sûr, récupéraient plus vite »
Isabelle Gagnon, physiothérapeute et chercheuse
Changement de cap
« Le gros changement survenu au cours des dix dernières années, c’est la réactivation précoce », lance Hugo Paquin, urgentologue et pédiatre à l’hôpital Sainte-Justine. La réactivation précoce ?
Auparavant, après un diagnostic de commotion cérébrale, on préconisait un repos complet à la maison jusqu’à la disparition des symptômes, puis un retour progressif aux activités habituelles. Ce repos n’était pas seulement mental, mais aussi physique. Blessé par la commotion, le cerveau relâche souvent une partie de son contrôle sur le corps, ce qui occasionne par exemple des pertes d’équilibre. L’activité physique devient alors risquée.
Toutefois, cette approche entraînait deux types de répercussions. Premièrement, un isolement social de l’enfant, accompagné d’un potentiel retard scolaire. Chez les plus vieux pouvait s’ajouter un autre retard, celui dans le développement de leur « carrière » sportive de compétition, souvent d’ailleurs à l’origine de l’accident. « Dans tous les cas, plus la période d’inactivité était longue, plus le rattrapage dans tous les domaines était difficile, d’autant que les pairs continuaient leurs apprentissages pendant ce temps », relate le pédiatre, qui est aussi directeur de la Clinique de traumatisme cranio-cérébral léger de l’hôpital Sainte-Justine.
Deuxièmement, « à la fin des années 2000, la recherche a commencé à montrer que les jeunes qui faisaient de l’activité physique, encadrée bien sûr, récupéraient plus vite », mentionne Isabelle Gagnon, physiothérapeute à l’hôpital de Montréal pour enfants et chercheuse à l’Institut de recherche du Centre universitaire de santé McGill. À l’époque, on connaissait déjà les bénéfices pour leur récupération de faire bouger les jeunes souffrant d’un traumatisme crânien modéré ou grave, comme une hémorragie cérébrale ou une blessure au cerveau lors d’une fracture du crâne. « Alors, pourquoi garder les jeunes atteints d’un traumatisme léger [comme une commotion cérébrale] au repos forcé ? » s’était demandé la scientifique.
Originellement, les physiothérapeutes intervenaient pour traiter les possibles blessures cervicales causées par l’accident à l’origine de la commotion. Ils et elles intervenaient aussi pour « rééduquer » le sens de l’équilibre, ou encore le système nerveux autonome, qui peut lui aussi être perturbé lors d’une commotion cérébrale. Notons ici que celui-ci régule, entre autres, la fréquence cardiaque, la tension artérielle et le rythme respiratoire. Son bon fonctionnement est donc essentiel pour faire de l’activité physique de façon sécuritaire.
Désormais, grâce aux recherches de l’équipe d’Isabelle Gagnon, et d’autres travaux, l’activité physique occupe une place centrale dans le traitement. Plus seulement pour recalibrer l’équilibre et le système nerveux autonome, mais aussi parce que l’activité physique constitue « un bon antidote contre les migraines [très fréquentes en cas de commotion cérébrale], ainsi qu’un stimulant pour la mémoire, la concentration et d’autres fonctions cognitives et émotionnelles, elles aussi affectées lors d’une commotion cérébrale », explique Isabelle Gagnon.
De plus, une étude pilote, dirigée par la chercheuse et publiée en 2025 dans Physical Therapy & Rehabilitation Journal, indique que l’intervention précoce des physiothérapeutes, dès la prise en charge à l’urgence de l’hôpital, améliorerait la gestion du traitement. Effet « secondaire » intéressant : elle rassurerait les parents, ce qui pourrait les aider à effectuer un meilleur suivi à la maison.
Ce que recommandent Isabelle Gagnon et Hugo Paquin, c’est de pratiquer une activité individuelle douce, comme marcher, nager ou pédaler, à une intensité qui ne provoque pas de symptômes. Progressivement, on augmente cette intensité et on inclut des exercices plus techniques.
Pour le retour à l’école, « c’est dès que possible ! » soutient le pédiatre. On prévient ainsi le retard scolaire et l’isolement social. Mais, ici aussi, le retour doit être progressif et il ne doit pas causer de symptômes. On peut par exemple prévoir des périodes de repos au cours de la journée. Et il vaut mieux éviter les examens.
Quant à la reprise de l’entraînement sportif à son niveau de risque habituel, il faudra que le ou la jeune « n’ait plus de symptômes, ait récupéré dans tous les domaines, soit de retour à temps plein à l’école et y ait même passé des examens », dit Isabelle Gagnon.
Des tests sanguins approuvés… pour les adultes
En juin 2025, Santé Canada a approuvé un test sanguin, réalisable en 15 minutes, pour aider au diagnostic et au pronostic des commotions cérébrales chez les adultes. Conçu par la compagnie pharmaceutique Abbott, ce test s’appuie sur la détection de deux protéines neuronales : UCH-L1 et GFAP, qui sont libérées dans le sang peu après une blessure au cerveau. Plus celle-ci est grave, plus la quantité sanguine de ces protéines augmente. Toutefois, cette quantité peut aussi augmenter pour d’autres raisons. Un haut taux n’indique donc pas nécessairement une blessure grave, mais un faible taux permet d’écarter cette possibilité avec un bon degré de certitude.
La recherche sur ce type de protéines, dites biomarqueurs, est un domaine très actif, comme en témoignent deux articles de synthèse sur le sujet publiés dans des revues spécialisées en 2024 et en 2025.
Le pédiatre Hugo Paquin explique que « en tant qu’urgentologue, [il doit] déterminer le plus vite possible si une blessure neurologique est grave ou non ». Un test pour les enfants équivalent à celui mentionné ci-dessus, qui permettrait d’exclure simplement et rapidement des scénarios graves, aurait d’autant plus d’utilité que les petits enfants sont limités dans leurs moyens d’expression. Il pourrait aussi éviter aux enfants d’être exposés aux rayons X d’un examen crânien de tomodensitométrie (communément appelé « scan »). Ajoutons qu’un tel examen, chronophage, est exigeant en ressources professionnelles et matérielles.
Toutefois, Isabelle Gagnon, Miriam Beauchamp et Hugo Paquin insistent sur le fait que ces tests devraient être effectués en complément, et non pas en remplacement, de l’examen clinique habituel. D’autant que ces tests ont des limitations.
Ainsi, le test d’Abbott doit être réalisé moins de 24 heures après l’accident. Il pourrait être donc trop tard si on consulte après l’apparition des symptômes, jusqu’à 48 heures après l’accident. Dans le cas de la protéine S100B, le biomarqueur le plus prometteur avec les deux mentionnés plus haut, la mesure doit même être effectuée moins de 3 heures après l’accident !
Enfin, les tests mis au point chez les adultes doivent être calibrés pour les enfants. Ce n’est pas une mince tâche. Ainsi, les taux de protéine S100B, par exemple, sont naturellement très élevés à la naissance et ils décroissent régulièrement au cours des deux premières années de vie. Cela complique la définition de taux sanguins « normaux » de référence chez les bébés, alors que c’est pendant cette période que ce genre de test serait particulièrement utile.
Les tout-petits, des défis supplémentaires
Historiquement, la science biomédicale s’est d’abord intéressée aux commotions cérébrales chez les athlètes professionnels et universitaires, par exemple, au hockey ou au football. Puis elle a élargi petit à petit son « public cible », jusqu’à atteindre les plus jeunes. Toutefois, la recherche actuelle porte encore principalement sur les adolescents et les jeunes adultes, soit la population la plus sportive et la plus téméraire. En conséquence, « nos connaissances sur les enfants sont dix ans en retard sur celles à propos des adolescents et des adultes », déplore la neuropsychologue Miriam Beauchamp.
Le retard affecte surtout la recherche sur les enfants d’âge préscolaire. Ce groupe se distingue d’abord par la principale cause de commotions cérébrales. Si « chez les ados, c’est le sport, ainsi que les bagarres et les accidents de voiture, chez les plus jeunes, ce sont les chutes. Des bambins qui tombent ou qu’un adulte échappe », explique Isabelle Gagnon. Les accidents d’auto sont peu en cause, les tout-petits étant bien protégés dans leur coquille ou leur siège adapté.
Une complexité particulière de la recherche pédiatrique, c’est que les jeunes cerveaux se développent très rapidement. Si bien que les travaux de recherche doivent être effectués sur des tranches d’âge très étroites chaque fois. Ainsi, entre un cerveau de 3 ans et un de 8 ans, il y a plus de différences qu’entre deux cerveaux adultes ayant 20 ans d’écart.
Un autre défi tient au diagnostic et au suivi d’une commotion cérébrale à cet âge. Ceux-ci dépendent en grande partie de questionnaires sur l’accident et les symptômes. Or, plus les enfants sont jeunes, moins ils possèdent le vocabulaire et la capacité de décrire ce qu’ils ressentent. Quant aux bébés, ils ne parlent tout simplement pas. Il faut donc interroger les parents sur la nature de l’accident, s’ils en ont été témoins, et sur le comportement subséquent de leur enfant. Or, plusieurs signes sont peu spécifiques. Il n’y a rien d’anormal à ce qu’un tout-petit pleure après une chute. Et, en bas âge, l’irritabilité ou les vomissements ne sont pas rares.
Une partie des travaux de Miriam Beauchamp vise donc à caractériser les commotions cérébrales en se fiant au comportement des bambins. Par exemple, une fillette porte souvent les mains à la tête et refuse de manger ? Ce sont peut-être des signes de maux de tête et de nausées, typiques d’une commotion cérébrale. La chercheuse a ainsi regroupé des outils de sensibilisation, des recommandations et des conseils destinés à tous les publics au sein du programme Communication – commotion (COCO), accessible en ligne. Elle insiste pour mentionner qu’il a été « codéveloppé sur le terrain, avec l’apport, par exemple, d’équipes de centres de la petite enfance ou de parents » afin de valider son applicabilité concrète.
D’autre part, l’équipe de la chercheuse compte aussi sur des tests cliniques pour évaluer le fonctionnement du cerveau blessé de l’enfant. Par exemple, pour évaluer la capacité du bambin à réguler ses émotions, on peut le frustrer en mettant hors de portée un jouet et observer sa réaction. On peut aussi évaluer des facultés cognitives, comme la concentration ou la mémoire. « On parle de tests de psychologie développementale et de neuropsychologie que nous adaptons au contexte des commotions cérébrales, résume la scientifique. On ne peut plus négliger les tout-petits, comme on l’a fait pendant longtemps, parce qu’on ignorait comment les évaluer. Désormais, on a des outils pour le faire ! » Et pour commencer à rattraper le retard sur les plus vieux.