Publicité
15-11-2018

Le monde du sport est gangrené par le dopage, et ce malgré l’émergence de méthodes de dépistage sophistiquées dans les dernières décennies. Retour historique sur une lutte sans trêve.

«Aveux de dopage : Lance Armstrong a beaucoup à perdre », rapportait Le Devoir en 2013, dans la foulée des confessions du septuple vainqueur déchu du Tour de France. « La Russie a mis en place un système de dopage d’État », titrait Radio-Canada à l’été 2016, après que l’avocat canadien Richard McLaren eut déposé un rapport incendiaire sur la question. « Soupçons de dopage dans le ski de fond », affirmait Le Monde à quelques jours de l’ouverture des Jeux olympiques d’hiver de Pyeongchang plus tôt cette année. Les scandales sur le dopage se suivent et se ressemblent, donnant plus que jamais l’impression qu’il a gangrené le milieu sportif.

La consommation de substances qui améliorent les performances sportives n’est pourtant pas un phénomène nouveau dans l’histoire, mentionne Laurent Turcot, professeur au Département des sciences humaines de l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR). « Il y a toujours eu des athlètes qui ont testé les limites de la légalité dans l’espoir de grignoter quelques secondes. On peut retracer des cas qui s’apparentent à du dopage aussi loin que dans l’Antiquité », souligne celui qui prépare un colloque sur la question en 2020 à l’UQTR. On sait par exemple que des soldats de la Grèce antique avalaient des concoctions d’herbes avant de livrer bataille.

Danger et placébo

Avance rapide jusqu’à la seconde moitié du 19e siècle, alors que le sport moderne commence à se développer. On fait alors état de certaines pratiques qui s’assimilent au dopage. Leur particularité : elles sont tout sauf scientifiques, comme le rappelle le cas de Thomas Hicks, vainqueur du marathon olympique de 1904, qui a reçu une injection de strychnine et d’alcool de ses assistants alors qu’il ralentissait. Dans le meilleur des cas, ces substances pouvaient procurer un certain avantage lié à l’effet placébo. Dans le pire des scénarios, elles étaient fatales. « On ne peut pas encore parler de dopage à cette époque, puisque les connaissances scientifiques et les outils qui permettent de le mesurer n’étaient pas au rendez-vous », nuance Laurent Turcot.

Il faudra attendre la seconde moitié du 20e siècle avant que les savoirs physiologiques et biologiques arrivent à maturité, en pleine guerre froide. Le choc entre les blocs de l’Est et de l’Ouest se transporte alors sur les terrains de sport. C’est dans ce terreau fertile que verront le jour nombre de pratiques dopantes, comme la prise massive de testostérone, une hormone à la fois anabolisante et psychostimulante. Et c’est lors du scandale de Ben Johnson, sprinteur canadien épinglé pour dopage au stanozolol, une autre substance qui accélère l’anabolisme musculaire − transformant ses consommateurs en culturistes −, aux Jeux olympiques de 1988 à Séoul que le grand public prend véritablement conscience du dopage. « Il est le premier athlète à faire son entrée dans les livres d’histoire non pas parce qu’il a battu un record, mais bien parce qu’il a été la première grande vedette à se faire prendre la main dans le sac », dit Laurent Turcot.

Christiane Ayotte, directrice du Laboratoire de contrôle du dopage de l’INRS depuis 1991. Photo: Nicolas Paquet

Dans les coulisses de l’antidopage

Christiane Ayotte, directrice du Laboratoire de contrôle du dopage de l’Institut national de la recherche scientifique (INRS) depuis 1991, a vécu de près la controverse soulevée par l’affaire Johnson. Alors associée de recherche au centre montréalais, elle se souvient du défi technique que représentait le dépistage de stéroïdes anabolisants, des substances qui étaient utilisées à l’entraînement pour augmenter la masse musculaire et accélérer la récupération. « Lors des contrôles, les traces qui subsistaient dans l’organisme étaient trop minimes pour être décelables. La méthode employée, basée sur la détection d’anticorps, était notoirement inefficace », raconte la sommité mondiale dans la lutte antidopage. Résultat : ces substances avaient la réputation d’être indétectables.

C’est une avancée technologique « de dernière minute et non publicisée » qui a changé la donne et provoqué la chute de Ben Johnson. Plus sensibles, les outils décelaient désormais des traces évidentes de dopage dans les échantillons soumis, coupant l’herbe sous le pied aux tricheurs. Ces dénonciations allaient se reproduire dans les décennies suivantes, pendant lesquelles l’érythropoïétine (EPO) synthétique, dont on se sert pour accroître artificiellement la production de globules rouges, ces transporteurs d’oxygène aux muscles à l’effort, allait notamment faire son apparition dans des sports comme le cyclisme et l’athlétisme. « Aujourd’hui, on peut en détecter des doses aussi petites qu’un picogramme par millilitre d’urine. C’est très, très en deçà des microgrammes par millilitre qu’on décelait dans les années 1980 et 1990 », indique Christiane Ayotte.

Si les laboratoires antidopages sont mieux équipés que jamais, ils peuvent aussi compter sur des méthodes novatrices comme le passeport biologique afin d’attraper les fraudeurs. Ce document permet un suivi personnalisé de plusieurs variables sanguines de l’athlète, lesquelles sont mesurées au fil du temps lors des divers contrôles qu’il subit. Grâce à cet outil, toute éventuelle anomalie synonyme de dopage est mise au jour. Malgré tout, des athlètes trouvent le moyen de passer sous le radar de la suspicion.

À preuve, le récent scandale de dopage institutionnel de la Russie : on a découvert que l’État a mis en place un ingénieux stratagème pour remplacer les échantillons positifs par des échantillons normaux aux Jeux olympiques de Sotchi, en 2014. En guise de punition, le pays de Vladimir Poutine a été exclu des Jeux d’hiver de 2018 ainsi que de l’Agence mondiale antidopage (AMA) en 2015 − une sentence récemment levée, puisque l’organisation a réadmis les Russes en son sein dans un revirement pour le moins controversé. « Ceux qui se dopent de nos jours le font à l’aide de microdoses plus ou moins indétectables. Est-ce efficace ? On l’ignore. Probablement que les effets sont relatifs à la récupération : on en prend entre deux compétitions ou à l’entraînement pour l’accélérer », avance la proche collaboratrice de l’AMA.

Imaginer le futur

À l’heure de la méthode d’édition ciblée des gènes CRISPR, le dopage génétique interpelle également les autorités antidopages. Il permettrait, par exemple, de transférer des copies supplémentaires du gène fabriquant l’EPO. Même si rien ne porte l’AMA à croire que des athlètes y recourent actuellement, cela pourrait en être tout autrement dans 5, 10, 15 ans d’ici. « Plusieurs études et réflexions sont déjà entamées à ce sujet. Nous serons prêts », tranche Christiane Ayotte.

Il le faut, car la lutte contre le dopage ressemble à celle menée contre d’autres crimes: on observe un écart constant entre les moyens dont disposent les « policiers » pour effectuer leur travail et ce que les « malfrats » investissent pour s’y soustraire. « On oublie que le système sportif, à l’image de la société, est teinté par l’atteinte de l’excellence à tout prix, fait valoir Laurent Turcot. C’est le système capitaliste : on fait tout ce qui est en notre pouvoir pour accéder aux plus hautes sphères, quitte à tricher au passage. »

Ainsi, la roue continuera de tourner : les grands champions risqueront encore le tout pour le tout; leurs statues ne cesseront d’être déboulonnées; et les médias en feront leurs choux gras.

Ce reportage fait partie du supplément réalisé en collaboration avec le réseau de l’Université du Québec

Publicité

À lire aussi

Santé

Un «nouvel organe» qui a maintenant un nom

Faites la connaissance de l'interstitium, un organe identifié par des chercheurs américains grâce à l'imagerie moderne.
Annie Labrecque 03-04-2018
Santé

Ebola et la route de Meliandou

On a tiré beaucoup de leçons médicales et sanitaires de la dernière épidémie d’Ebola. Mais élargir l’approche pourrait nous apprendre encore bien des choses.
Jean-Pierre Rogel 15-02-2016
Santé

Comprendre la mémoire qui vieillit

Entre 40 et 60 ans, notre mémoire subit d'importants changements. Mais ce n'est pas toujours un signe de maladie.
Ariane Aubin 15-10-2012