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Santé

Entrevue avec Madame Caca

15-02-2018

Photo: Catherine Girard

Elle s’appelle Catherine Girard mais, pour les Inuits de Resolute, au Nunavut, elle est « Madame Caca ». Ils lui ont donné ce surnom affectueux après qu’elle eut patiemment recueilli leurs selles pour mieux étudier leur microbiote intestinal. 

On aurait pu croire que, avec du phoque et du poisson au menu, les bactéries du système digestif des Inuits seraient différentes de celles des Montréalais. Au contraire, elles partagent des similitudes étonnantes, révèle une étude menée par Catherine Girard, qui vient de terminer son doctorat en biologie environnementale à l’Université de Montréal. Elle est parvenue à cette conclusion en analysant des excréments fournis par des volontaires. Retour sur cette collecte pour le moins odorante.

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Dans le cadre de votre doctorat, vous avez recueilli des selles chez les habitants de Resolute, lors d’un séjour en 2014. Pourquoi ?
Je voulais voir de quelle façon la nourriture inuite traditionnelle, riche en protéines et en gras, influence le microbiote intestinal. Est-ce que les espèces dominantes de bactéries chez les Inuits sont différentes des nôtres, par exemple ?
Le microbiote intestinal joue un rôle important pour diverses raisons : il stimule notre système immunitaire, nous protège contre les bactéries dangereuses et nous aide à dégrader les aliments que notre organisme n’est pas en mesure de digérer seul. Il peut aussi interagir avec les contaminants qu’on ingère, comme le mercure. Dans mes travaux de recherche, j’essaie aussi de voir ce qui arrive aux contaminants une fois dans le corps et de déterminer si les bactéries diminuent l’impact du mercure présent dans des aliments comme le poisson.

Comment avez-vous convaincu les gens de la communauté de participer à votre projet ?
Je les visitais et expliquais mon projet en général. Je leur annonçais ensuite que j’avais besoin de leurs selles. La plupart des gens trouvaient cela très drôle. C’est bon pour briser la glace ! Ils se sentaient très à l’aise d’accepter ou non. Certains me disaient : « Je mange beaucoup de phoque, ça m’intéresse de savoir ce que ça va faire à mon microbiome. »

S’ils acceptaient de participer à l’étude, je leur laissais un pot de la taille d’une tasse à café, une paire de gants et un papier avec les instructions. Je revenais ensuite le lendemain en leur demandant s’ils avaient terminé. Certains me disaient : « I have shy anak » (anak signifie « caca » en inuktitut, donc : « J’ai le caca gêné »). Je repassais alors le surlendemain pour récupérer l’échantillon et je les questionnais sur leurs pratiques alimentaires. Que mangez-vous habituellement ? À quelle fréquence consommez-vous de la nourriture traditionnelle ? Achetez-vous souvent des céréales à l’épicerie ? Je me dépêchais ensuite de transférer mon échantillon dans un des congélateurs à -80 °C d’une base de recherche du gouvernement fédéral, près de Resolute. Il faut être sûr que cela reste vraiment froid pour éviter que l’ADN se dégrade, car on effectue ensuite le séquençage à Montréal. Étonnamment, même gelé, ça sent encore mauvais ! Au total, 45 personnes, dont 19 au Nunavut et 26 ici, à Montréal, ont donné un échantillon.

J’aurais certainement eu moins de succès si je n’avais pas pris le temps de connaître la communauté de Resolute – là où vivent 200 personnes – et de m’y intégrer. Cela fait plus de neuf ans que je travaille dans le Nord. Avant même de commencer mon projet sur le microbiote intestinal, j’échangeais avec la communauté pour savoir si cette recherche intéressait ses membres. On me surnomme depuis la Poop Lady ! J’aime ce qualificatif, car c’est une marque de confiance.

J’ai vu des chercheurs se heurter à des portes closes parce qu’ils ne s’intégraient pas. Les communautés nordiques sont ultra sollicitées. Ces « chercheurs hélicoptères », nommés ainsi par les communautés autochtones, arrivent en réclamant de l’information, en exigeant des entrevues, en prélevant, par exemple, des carottes de sédiments des lacs et repartent ensuite sans donner de nouvelles. Les communautés autochtones deviennent ainsi méfiantes face aux chercheurs qui travaillent avec des données leur appartenant, tout compte fait. Pour moi, c’était important de ne pas faire la même chose.

Qu’avez-vous découvert au terme de votre étude ?
Les Inuits combinent la nourriture traditionnelle avec celle du supermarché. Ils mangent du phoque, de la baleine ou du poisson pêché le jour même. C’est un régime différent du nôtre et, pourtant, en analysant les types de bactéries présentes, on a trouvé une grande similarité avec les bactéries intestinales des Montréalais. Parmi les différences, on note que les Inuits ont beaucoup moins de bactéries associées aux produits laitiers et aux agrumes. Ils possèdent aussi moins de bactéries du genre Prevotella, qui aident à dégrader les fibres, comparativement aux Montréalais qui hébergent des bactéries Prevotella diversifiées et en grande quantité. Sinon, les microbiomes se ressemblent beaucoup.

Est-ce que cela vous a surprise ?
Oui ! Puisqu’on avait prélevé les échantillons en été, on s’est demandé s’il y avait d’autres moments dans l’année où le microbiome pouvait changer. J’ai collaboré pendant deux ans avec Geneviève Dubois, une étudiante à la maîtrise, qui a récolté des échantillons de selles à Resolute une fois par mois pendant un an. Elle a observé que le microbiome des habitants est resté assez constant. Par contre, le microbiome inuit peut changer beaucoup lorsqu’il y a un apport de nourriture différent, tandis que celui des Montréalais sera toujours à peu près le même. Cela ne signifie pas que leur microbiome est meilleur ou moins bon. Il reflète seulement une diète distincte.

On constate qu’il y a une transition alimentaire qui se passe en ce moment dans le Nord. La diète s’occidentalise tout doucement. En épluchant nos questionnaires d’habitudes alimentaires, on a remarqué que la diète inuite est opportuniste : les gens mangent ce qui est disponible. S’il y a du phoque, ils mangeront du phoque, mais il n’y en a pas tout le temps. C’est une diète aléatoire tributaire des aléas de la chasse.

Est-ce que vous avez fait part de vos résultats aux Inuits ? Qu’en pensent-ils ?
J’ai eu la chance d’obtenir du financement de l’Agence polaire canadienne pour effectuer un voyage à Resolute pour y diffuser et expliquer mes résultats scientifiques. Les gens étaient étonnés de savoir que, finalement, ils ressemblent plus aux Blancs qu’ils ne le pensaient !

>>> Cette entrevue est tirée du numéro de mars 2018.

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