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22-08-2019

Mathieu Nadeau-Vallée a démontré qu’une molécule anti-inflammatoire réduit les complications liées aux naissances prématurées chez l’animal. Des résultats montrent qu’il en serait de même chez l’humain.

Les naissances prématurées font moins la manchette que la méfiance à l’égard des vaccins ou que la résistance aux antimicrobiens. Mais elles n’en préoccupent pas moins l’Organisation mondiale de la santé (OMS), pour qui la venue au monde de nourrissons avant 37 semaines de gestation constitue un enjeu majeur de santé publique. Chaque année, quelque 15 millions de bébés naissent trop tôt sur la planète, indique un rapport sur la question publié par l’OMS en 2012. Cela représente 1 naissance sur 10 à l’échelle mondiale ; au Canada, on parle d’environ huit pour cent des accouchements. Les complications qui en découlent vont du retard de croissance qui persiste parfois jusqu’à l’âge adulte au décès du nouveau-né, surtout en cas d’extrême prématurité (moins de 28 semaines), en passant par toutes sortes de séquelles neurologiques.

Pourquoi les naissances prématurées demeurent-elles un problème de taille ? En partie parce que les pratiques médicales, notamment en matière de prévention, ont peu évolué dans les 30 dernières années. Mais cela pourrait bientôt changer, entre autres grâce aux recherches de doctorat de Mathieu Nadeau-Vallée sur un composé pharmacologique qui prévient plusieurs complications dues à la prématurité. « Il y avait place pour l’innovation. C’est en partie ce qui m’a amené à me pencher sur ce sujet », raconte le jeune chercheur en pharmacologie de l’Université de Montréal qui, à l’automne 2018, a remporté le prix Jim Glionna. Cette récompense du Temple de la renommée médicale canadienne est décernée à un étudiant des cycles supérieurs qui fait preuve de leadership et de persévérance et qui s’intéresse à l’avancement des connaissances en santé.

Parce que oui, Mathieu Nadeau-Vallée étudie aussi la médecine à l’Université de Montréal, une formation qu’il a entreprise parallèlement à ses études de doctorat en pharmacologie, dont il a récemment soutenu la thèse. En outre, il est le père d’un petit garçon de trois ans, signe quantité d’articles de recherche à titre de premier auteur dans des revues de renom et engrange les prix, bourses et distinctions de prestige comme certains récoltent les pommes : à la chaudière. En un mot comme en mille, Mathieu Nadeau-Vallée est un authentique surdoué. Ou comme l’affirme son directeur de thèse Sylvain Chemtob, pédiatre et chercheur au CHU Sainte-Justine : « Il est né pour être chercheur. »

Sus à l’inflammation

Plusieurs facteurs de risque sont associés à un taux élevé de naissances prématurées, comme le surpoids et le sous-poids de la mère, le stress chronique, les infections et le tabagisme. Le fil conducteur qui relie toutes ces conditions ? Toutes ont trait à l’inflammation, plus ou moins directement. « La cigarette, par exemple, cause des dommages à la vascularisation du placenta, ce qui favorise la libération de substances pro-inflammatoires. Celles-ci stimulent les fibres de l’utérus responsables des contractions, ce qui peut déclencher le travail avant terme », explique Mathieu Nadeau-Vallée. Son idée : s’attaquer à ces médiateurs inflammatoires, dont l’interleukine-1, un important messager engagé dans tous les processus inflammatoires, qui est relâché en grande quantité lors d’un accouchement avant terme.

La solution n’est cependant pas de faire disparaître l’interleukine-1 à grand renfort d’anti-inflammatoires puissants, comme les corticostéroïdes. Cette cytokine, après tout, a aussi comme fonction de protéger la mère et le fœtus contre les infections. Dans un monde idéal, il faudrait donc en bloquer l’action de manière partielle, soit tout juste avant le travail. La molécule étudiée par Mathieu Nadeau-Vallée fait précisément cela. Son nom : rytvela, des initiales des sept acides aminés qui la constituent. Il s’agit d’un composé minuscule capable de pénétrer la barrière étanche du placenta. « Le rytvela n’est pas nouveau : l’équipe du Dr Chemtob l’avait créé et testé dans le cas de maladies inflammatoires comme l’arthrite rhumatoïde et les dermatites. Pour ma part, j’ai confirmé son efficacité pour éviter des problèmes en cas de naissances prématurées », spécifie-t-il.

Et quelle efficacité ! En administrant du rytvela à des souris gestantes chez qui on déclenche le travail prématurément, on observe que la progéniture ne souffre pas de la cascade de problèmes et de complications dus à l’inflammation. En effet, 30 jours après leur venue au monde, l’équivalent de l’âge adulte chez ce modèle animal, ces souriceaux ont un cerveau normal. Tout le contraire de leurs comparses dont la mère n’a pas reçu le traitement ; leur cerveau présentait une réduction de la microvascularisation et de sa masse globale d’environ 50 %.

Attention : malgré tout, le rytvela n’empêche pas toutes les naissances prématurées . Mais ce n’est pas l’enjeu principal, soutient le jeune chercheur. « L’important est de faire disparaître les effets secondaires provoqués par la prématurité, pas nécessairement que les mères accouchent à terme. Le nœud du problème, c’est l’inflammation qui déclenche la naissance prématurée et qui ravage la santé des petits », indique-t-il.

Les travaux de Mathieu Nadeau-Vallée ouvrent la porte à d’éventuelles études chez la femme enceinte. Quelques expériences préliminaires confirment déjà l’efficacité du rytvela sur des cellules d’utérus humain. Surtout, ces résultats ont eu pour effet de braquer les projecteurs sur les naissances prématurées et de donner un nouveau souffle à la recherche sur le sujet. C’est là la marque des grands, pense le Dr Chemtob. « Je suis convaincu que Mathieu va être à l’origine de plusieurs autres belles percées scientifiques, et pas seulement en néonatologie. Il a cette capacité formidable de formuler des hypothèses de recherche au chevet des patients, puis de les explorer en laboratoire », souligne-t-il. Le jeune clinicien-chercheur n’a d’ailleurs pas fini de faire la navette entre ces deux univers, lui qui souhaite entamer sa résidence en médecine interne dès l’année prochaine.

Photo: Christine Muschi

Les questions de Rémi Quirion, scientifique en chef du Québec*

RQ : Recommanderiez-vous aux étudiants en médecine de faire de la recherche et pourquoi ?
MNV :
Tout à fait ! Les futurs médecins sont dans une position idéale pour contribuer à la recherche biomédicale. Être confronté quotidiennement aux limites de la médecine engendre des hypothèses de recherche. De plus, la formation en recherche permet au clinicien de développer des aptitudes essentielles, comme la rigueur, la communication, la curiosité.

RQ : Comment vivez-vous la conciliation famille-recherche ?
MNV : Je ne fais pas de la recherche en dépit de mon statut de parent ; au contraire, avoir un enfant est une motivation supplémentaire à faire de la recherche ! Elle est nécessaire afin de trouver des solutions aux problèmes de santé pédiatrique majeurs tels que la prématurité ou encore la résistance croissante aux antibiotiques, les maladies chroniques et syndromes génétiques, les infections congénitales, etc. Quand mon fils sera plus vieux, je serai fier de lui expliquer en quoi consiste mon travail !

RQ : Comment l’inflammation chez la mère touche-t-elle la progéniture si ce n’est pas par le seul fait de provoquer un accouchement prématuré ?
MNV :
En fait, plusieurs études chez les rongeurs, les primates et l’humain montrent que c’est l’inflammation qui cause les dommages au fœtus, entre autres au cerveau, et non la prématurité en soi. Par exemple, lorsqu’on mesure les messagers inflammatoires dans les fluides de la mère, c’est-à-dire dans le sang, dans le liquide amniotique, on se rend compte qu’un enfant prématuré non touché par l’inflammation se portera mieux qu’un enfant à terme ayant subi de l’inflammation. C’est parce que la réaction inflammatoire se propage de la mère au fœtus que des dommages parfois irréversibles se produisent. Voilà pourquoi nous avons inventé une molécule anti-inflammatoire puissante qui pourrait être administrée chez les femmes enceintes à risque de travail prématuré.

RQ : Quels sont les avantages et les défis de faire la navette entre l’univers clinique et celui de la recherche ?
MNV :
Le réel défi est de maintenir ses connaissances à jour dans les deux domaines. Il faut à tout prix éviter que le temps passé en laboratoire nuise à l’acquisition d’aptitudes cliniques fondamentales, surtout pour le médecin en formation. Néanmoins, le jeu en vaut la chandelle. Lorsqu’un médecin acquiert un bagage en sciences fondamentales, il ne voit plus les problèmes cliniques et les modalités thérapeutiques de la même façon. Il peut non seulement diagnostiquer une maladie et la traiter, mais aussi en optimiser le diagnostic et le traitement en laboratoire. Sa pensée passe de « comment traiter ce patient » à « comment mieux traiter ce patient à l’avenir ». C’est l’essence du progrès.

* Le scientifique en chef du Québec conseille le gouvernement en matière de science et de recherche, et dirige les Fonds de recherche.

En partenariat avec les Fonds de recherche du Québec.

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