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Santé

Les stratégies de confinement: le pour et le contre

15-10-2020

Une personne passe le temps sur son balcon lors du cinfement de mars 2020 en Italie. Photo: MLWatts/Creative Commons

Un confinement, qu’il soit total ou partiel, fait des perdants : ceux qui perdent leur emploi, y laissent leur santé mentale, ou se font « voler » une partie de leur adolescence. Des éthiciens et des spécialistes de santé publique nous aident à peser le pour et le contre. 

Au cours des derniers jours, des informations ont circulé à l’effet que l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) aurait retourné sa veste pour se prononcer contre les mesures de confinement (en réalité, les propos étaient plus nuancés, mais l’envoyé spécial a bien dit que le confinement ne devait pas être la seule mesure des gouvernements). 

Et la déclaration de Great Barrington, signée par des milliers de scientifiques, a fait couler beaucoup d’encre : elle affirme qu’il vaudrait mieux confiner les plus vulnérables et permettre aux autres de reprendre une vie normale pour développer une immunité collective (elle a toutefois été décriée par certains pour avoir été initiée par un groupe de réflexion libertarien). 

Dans tous les cas, il est pertinent de se demander : après sept mois de pandémie, pourquoi faut-il encore utiliser cette stratégie qui sert avant tout à «gagner du temps»?  

D’abord, précisons qu’il n’existe pas d’études empiriques décortiquant et soupesant tous les effets des mesures de confinement : ce serait un travail titanesque! 

Les éthiciens, par contre, peuvent jouer plus aisément avec les idées. Stephen John, philosophe et chargé de cours à l’Université Cambridge, au Royaume-Uni, s’est ainsi penché sur le sujet dans un article paru en septembre dans le Kennedy Institute of Ethics Journal. Sa conclusion n’a toutefois rien pour nous aider : il affirme que statuer sur la légitimité du confinement est tellement complexe qu’on risque de ne pas y arriver avant la fin de la pandémie! 

Par exemple, on oppose souvent les jeunes et les aînés pour tenter d’évaluer si les sacrifices des uns sont plus grands que les bénéfices des autres. Mais utiliser d’autres catégories pour faire des comparaisons (hommes/femmes, villes/régions ou entre les différents groupes ethniques) donnerait un tout autre résultat. De plus, il n’est pas simple d’attribuer une valeur chiffrée à une vie humaine afin de procéder aux traditionnelles analyses coût-bénéfice, écrivait-il. 

En entrevue, il précise sa pensée: «Tant les scientifiques pro-confinement que les anti-confinement s’entendent sur le fait que les effets [NDLR: combinés] de cette stratégie sont incertains. Leur désaccord est plutôt à savoir si nous sommes “suffisamment certains” pour agir. Cela suggère que le vrai enjeu en est un de valeurs. Les valeurs citées sont souvent la santé versus l’économie, mais je ne suis pas certain que ce soit vraiment utile, car il existe des arguments de santé contre le confinement (par exemple, des personnes ne se présentent plus à l’hôpital) et des arguments économiques pro-confinement (on ne peut plus acheter des choses si on est mort!). La vraie question est de soupeser les libertés, contre les risques de nuire aux autres et contre l’égalité.» Ce n’est pas simple non plus.

Stephen John ajoute que la meilleure façon de répondre à «la très difficile question de la justification du confinement» en ce moment est d’entamer une discussion ouverte à tous. «Il faut inclure différentes expertises : par exemple, celle des employés des usines de transformation de viande, qui connaissent leur travail mieux que personne, tout comme celle des scientifiques qui fournissent les modèles de transmission. C’est très difficile, mais on doit garder en tête que la transmission d’une maladie infectieuse est intimement liée à la vie sociale humaine, et s’il y a bien une chose pour laquelle on est tous expert, c’est la compréhension et la gestion du monde social.»

Solutions citoyennes

Justement, la Dre Annie Janvier ne cesse de recevoir des idées de citoyens depuis qu’elle a publié une lettre d’opinion dans La Presse + dans laquelle elle dénonce l’imposition des mêmes mesures pour tous au Québec. Cette professeure de pédiatrie et d’éthique clinique à l’Université de Montréal croit que certaines solutions pourraient aider à renforcer la protection des plus fragiles face au nouveau virus tout en donnant un peu d’air aux autres. Par exemple, il serait possible de proposer aux employés des CHSLD «de se confiner 2-3 semaines avec les résidants en échange de quoi on leur donne deux fois leur salaire. Dans les plateformes pétrolières, ça marche comme ça, en rotation; cette recette ne sort pas de nulle part!», indique celle qui fait partie des premiers signataires de la déclaration de Great Barrington. 

À l’inverse, assouplir les mesures pour les jeunes aurait peu de conséquences sur l’épidémie, selon la chercheuse. «Je passe à côté d’un parc au moment où je vous parle. On a mis un terme aux sports organisés pour eux, donc ils jouent au soccer de façon désorganisée au parc. On se tire dans le pied: plus de jeunes vont être infectés, car ces contacts-là ne seront pas traçables, contrairement au sport organisé avec l’école. Au moins, ces jeunes jouent encore; plusieurs autres sont devant un jeu vidéo, car c’est leur manière de gérer leur anxiété…»

Elle craint que les jeunes à risque de cyberdépendance deviennent effectivement dépendants et que ceux vulnérables au décrochage laissent tomber l’école pour de bon. Pour éviter ces dommages collatéraux, elle pense qu’il vaut la peine de tester si l’immunité collective fonctionne, car en général, dit-elle, pour ce type de virus, les personnes guéries ont au moins droit à quelques mois de protection. Les cas de réinfection qui font les manchettes ces jours-ci sont rarissimes.

En réponse à la déclaration de Great Barrington, les quelque 12 000 membres de l’Infectious Diseases Society of America ont publié un autre avis: ils affirment que miser sur l’immunité collective pour combattre la pandémie est «inapproprié, irresponsable et mal informé». Un autre grand groupe de scientifiques a publié un commentaire dans The Lancet: «En plus des coûts humains, cette stratégie aurait un effet sur la main-d’œuvre en général et mettrait en jeu la capacité des systèmes de santé de fournir des soins critiques et de routine».

Louise Potvin, directrice du Centre de recherche en santé publique, concentre ses recherches sur les inégalités en santé. Elle affirme pour sa part qu’il est impossible d’isoler les individus plus à risque. « Dans une société, les gens sont interdépendants! Et les personnes vulnérables ont davantage besoin des autres. » 

Elle souligne que la piètre performance du Québec en matière de COVID-19 et le retour des mesures de confinement sont surtout liées à l’état du système de santé. « Le confinement, c’est une façon radicale de diminuer une infection. Mais ce n’est pas la seule! Ce qui est efficace, c’est les stratégies d’encerclement : identification [des cas], traçage, isolement. Ça, ça prend une main-d’œuvre et un système de santé publique alerte et bien équipé. Le gouvernement a sabré les dépenses dans ce secteur en 2015. »

Confinement en évolution

Chose certaine, le confinement, surtout s’il est strict, réussit à réduire les infections au SARS-CoV-2. Le docteur Marco Vinceti, de l’Université de Modène et Reggio d’Émilie et de l’Université de Boston, l’a bien montré dans une étude sur l’efficacité du confinement dans l’un des premiers pays à avoir goûté à cette médecine dans le monde : l’Italie.

Il assure que l’immense majorité des spécialistes appuie toujours les stratégies de confinement. Cela ne veut pas dire qu’ils ne sont pas conscients des effets pervers : « Tout refermer, c’est le cauchemar. Cette semaine se déroule le World Congress on Public Health, une conférence virtuelle. Le sujet principal est la COVID-19 : les effets sanitaires, mais aussi psychologiques. Il faut toujours soupeser les différents scénarios. Des centaines d’institutions étudient d’ailleurs les conséquences du confinement sur les plans de l’éducation, de la psychologie, de la société. » Des chercheurs de Hong Kong rappelaient par ailleurs dans un article que les individus ont un «droit à la santé mentale». 

Le Dr Marco Vinceti affirme que les stratégies de confinement sont en constante évolution. «On doit se baser sur notre expérience passée [le printemps 2020] pour déterminer où, quand, à quel point et quoi [quel secteur] confiner. Au début de la pandémie, la maison brûlait, on n’avait pas le temps : il fallait tout fermer. Mais maintenant, on a des données et de l’expérience et, malgré le manque de temps et de ressources, on doit utiliser des approches plus souples. Je pense que les choix [des gouvernements] seront plus orientés par un équilibre des effets.» 

Par exemple, il s’est formé un consensus autour des écoles primaires et secondaires : on doit leur accorder une priorité afin qu’elles ne ferment pas de nouveau. «Pour des raisons sociales et psychologiques, mais aussi parce qu’elles ne sont pas une source principale d’infection.» 

Le Dr Vinceti rappelle qu’au début de la pandémie, des scientifiques s’étaient prononcés contre le confinement, pour ensuite revenir sur leur opinion devant la multiplication des cas de COVID-19. Encore aujourd’hui, «certains individus émettent des opinions, car les infections sont actuellement moins inquiétantes. Les personnes affectées sont plus jeunes, et le nombre d’hospitalisations est bas… Quoique les nouvelles ne sont pas bonnes aujourd’hui [mardi 13 octobre] en Italie». Il juge qu’au fur et à mesure que les chiffres remonteront, le nombre de sceptiques diminuera. 

D’après le philosophe Stephen John, il faut tout autant se questionner quant aux différentes solutions de rechange. «C’est facile de dire que le confinement a des conséquences négatives, mais les autres options seraient peut-être pires.»

Surtout, il faut garder en tête que les décisions des gouvernements, même lorsqu’elles s’inspirent de travaux scientifiques, demeurent des décisions politiques. 

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