Photo: David VILLA/ScienceImage, CBI/CRCA/CNRS Photothèque
Le temps d’une expérience de science participative, notre journaliste a accueilli chez elle un blob, un organisme qui fascine autant les scientifiques que les profanes.
Contrairement à un chaton ou à un chiot à la bouille attendrissante, cette petite créature jaune d’apparence spongieuse ne possède aucun charme pouvant susciter l’affection. Pourtant, plus de 14 000 personnes, dont moi, ont souhaité accueillir ce fascinant « animal » de compagnie ces derniers mois : le blob !
À l’automne 2021, la chercheuse française Audrey Dussutour et son équipe du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) conviaient des volontaires à se prêter au jeu de la science participative avec le projet Derrière le blob, la recherche. Les candidats et candi- dates se sont inscrits en masse ! Est-ce le séjour d’un blob dans la Station spatiale internationale qui a suscité un intérêt pour ce type d’organisme ? En 2021, l’astronaute français Thomas Pesquet a mené une expérience avec un spécimen surnommé Blobi Wan Kenobi, clin d’œil à La guerre des étoiles, tandis que des milliers d’écoles françaises effectuaient les mêmes manipulations scientifiques dans leurs classes, sur Terre.
Qu’est-ce que le blob, au fait ? Il s’agit d’un myxomycète qui décompose la matière organique du sol des forêts partout à travers le monde. Ni végétal ni champignon, cet être unicellulaire dont il existe des milliers d’espèces possède des comportements étonnants : il peut acquérir des connaissances en fusionnant avec d’autres blobs et se déplacer pour s’alimenter. Pas très vite, mais assez pour que l’on puisse observer sa progression vers une source de nourriture.
C’était d’ailleurs une demande répétée du public et des élèves qu’Audrey Dussutour a rencontrés lors de conférences : examiner le blob d’un peu plus près, d’où l’idée d’en faire une expérience à grande échelle.
« Nous avons trois objectifs avec ce projet de science participative : créer de nouvelles connaissances, sensibiliser les participants aux effets des changements climatiques sur la croissance et le comportement du blob, et leur faire découvrir la démarche expérimentale », résume la chercheuse et directrice de recherche au CNRS. Son équipe – ainsi que les milliers de volontaires – est la première à s’intéresser aux effets de l’augmentation des températures sur ce discret organisme. Bref, j’allais devoir surchauffer mon nouvel animal de compagnie…
Voici le récit de mon expérience captivante et inusitée !
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Première partie : le réveil des blobs
Avant d’accueillir mon blob, j’ai reçu la liste du matériel à me procurer : boîtes de Petri, poudre d’agar-agar (gélose), lampes chauffantes, thermomètres, règle… La liste est très précise, car il faut offrir aux blobs les mêmes conditions de « laboratoire » partout pour obtenir des données uniformes et comparables entre les personnes participantes. Après tout, il s’agit d’une véritable expérience scientifique ! On va même jusqu’à nous indiquer la marque de flocons d’avoine à acheter pour nourrir nos cobayes.

Les sclérotes, qui ressemblent à de la poudre orange, sont séparés en morceaux avant d’être hydratés et placés dans des boîtes de Petri. Photo: David VILLA/ScienceImage, CBI/CRCA/CNRS Photothèque
Puis, en avril dernier, deux espèces différentes (Physarum polycephalum et Badhamia utricularis) m’arrivent par la poste sous forme de poudre orangée. Les blobs se transforment ainsi, en « sclérote », s’ils sont exposés à la lumière ou s’ils manquent d’eau. Cette stratégie de survie est la clé de leur succès au fil du temps ; les blobs existaient déjà il y a plus d’un milliard d’années, période à laquelle sont aussi apparus les premiers champignons et les premières algues.
J’entrevois alors tout le travail que je devrai accomplir… et décide de ne faire que l’expérience pour une des deux espèces, Physarum polycephalum.
Je me mets au bricolage. À partir de boîtes à chaussures et de papier d’aluminium, je construis deux maisons recouvertes d’un tissu noir pour accueillir mes spécimens. L’une des maisons servira au blob « témoin », tandis que l’autre abritera le blob expérimental. C’est ce dernier qui subira les changements de température au cours de l’expérience.
L’heure est venue de réveiller mon blob. Je trempe la poudre orange dans l’eau, divise la masse en deux morceaux et place ensuite chacun d’eux sur une gélose disposée au fond d’une boîte de Petri où ils se développeront. Je les chouchoute en leur donnant des flocons d’avoine. Ils ne les grignotent pas : ce sont les nutriments et les bactéries que l’on retrouve sur les flocons qui les intéressent. Après cinq jours de ce buffet à volonté dans leur maison respective, les blobs sont enfin prêts à vivre la véritable expérience.
À force de soins, je me suis « attachée » : je les ai surnommés Blobby et Bloblychounette (c’est cette dernière qui risque d’avoir chaud).
Deuxième partie : canicule à l’horizon
Les personnes participantes ont reçu un ou plusieurs protocoles à exécuter. Il y en a 15 en tout, chacun exigeant des variations de température différentes – sur une période de cinq ou dix jours. Heureusement, l’équipe du CNRS a créé une communauté sur les réseaux sociaux afin de répondre aux nombreuses questions des volontaires (que faire si mon blob ne se réveille pas ou s’il meurt ? Mon blob a changé de couleur et ne sent pas bon, que faire ? Peut-on s’en débarrasser dans le bac à compost à la fin de l’expérience ?) Les tutoriels vidéo aident aussi à comprendre les manipulations à réaliser.

On évalue la croissance en déposant dans une boîte de Petri un morceau de blob d’un côté et de l’avoine de l’autre.
Photo: David VILLA/ScienceImage, CBI/CRCA/CNRS Photothèque
La phase sérieuse commence : je lance deux expériences en simultané. Pour chacune, je mets en compétition un morceau de Blobby dans la maison ordinaire et un morceau de Bloblychounette dans la maison chauffée à 32 °C à l’aide d’une lampe chauffante.
Dans la première expérience, je place dans de nouvelles boîtes de Petri des morceaux de blob d’un côté et de l’avoine de l’autre. Cela sert à évaluer la croissance du myxomycète : il va croître en direction de la collation.
Dans la deuxième expérience, je découpe des morceaux et les dépose au milieu d’une gélose. Cela permet d’observer la vitesse à laquelle les blobs découvrent leur nouveau milieu sans avoine.
Pour ces deux expériences, au bout de 10 heures, j’immortalise le résultat avec ma caméra et je note les températures à l’intérieur des maisons. Je répète le manège pendant cinq jours. Je me lève même pendant la nuit pour m’occuper de mes blobs !
Les premiers jours, d’ailleurs, je retourne sans cesse observer mes « bébés » tellement il est fascinant de les voir s’étendre. Puis, mon zèle s’estompe un peu : cela représente beaucoup de boîtes de Petri à laver, de photos à prendre et de gélose à préparer.
La différence entre ma bronzée et Blobby (bien à l’aise dans sa maison témoin) est frappante : Bloblychounette peine à croître sous l’effet de la chaleur. Je me sens presque mal de lui faire subir ce sort.
La chercheuse Audrey Dussutour me rassure. « On me demande souvent si le blob souffre. Je leur réponds : quand vous mangez des légumes, des organismes plus complexes et évolués que le blob, cela vous gêne-t-il ? » Elle avoue cependant avoir contribué à humaniser le blob dans son livre Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le blob sans jamais oser le demander en l’illustrant toujours avec des yeux qu’il n’a pas. D’ailleurs, pendant mon entrevue avec elle, la chercheuse le surnomme le « gentil de la forêt ».
Ce n’est pas en raison de son amabilité qu’elle le qualifie ainsi. C’est plutôt que son rôle dans la chaîne alimentaire est si important – il décompose et fertilise le sol – que, s’il disparaissait, les forêts déclineraient également. « Loin d’être une espèce invasive, il n’embête personne. Par contre, il est embêté par les changements climatiques. »
Les superpouvoirs du blob
Pour certains, le mot blob évoque cette masse gluante qui engloutissait une ville américaine dans un film d’horreur des années 1980. Pour les scientifiques qui l’étudient, c’est un étonnant organisme : il a non seulement la capacité de se régénérer presque à l’infini, passant du stade de sclérote à blob, mais en plus, il possède… 720 sexes ! Le sexe est déterminé par trois gènes, dont on retrouve plusieurs versions différentes parmi la population de blobs. Il existe de nombreuses combinaisons possibles entre ces versions, d’où le grand nombre de types sexuels. Enfin, sans cerveau ni système nerveux, cet organisme unicellulaire peut pourtant apprendre à éviter un endroit ou encore à se faufiler hors d’un labyrinthe. Plus fascinant qu’effrayant !
Grâce à cette grande expérience, l’équipe du CNRS comparera la croissance du blob selon différents scénarios : un brusque changement de température, une hausse graduelle, de nombreuses hausses et baisses rapides, etc. « On pourra établir une courbe de croissance en fonction des différents écarts de température », indique la chercheuse. Le groupe a déjà une hypothèse : « Nous pensons que lorsque la température s’élève doucement, le blob a le temps de se préparer à affronter ces conditions », présume-t-elle.
Heureusement pour Bloblychounette, au quatrième jour de la période de canicule, c’est le retour à la température ambiante. Signe que tout va bien, elle pousse presque comme si rien ne s’était passé. D’autres volontaires ont vu leur blob mourir. « Cela fait partie de l’expérience et il est important de rapporter ces observations », explique Audrey Dussutour, qui a remarqué que plusieurs personnes participantes pensaient avoir raté leur expérience quand la Faucheuse est passée. Au contraire, cela confirme que le blob est incapable de supporter certaines conditions.

Les blobs, qui préfèrent une température aux alentours de 20 °C, peinent à croître sous la lampe chauffante.
Photo: David VILLA/ScienceImage, CBI/CRCA/CNRS Photothèque
Troisième partie : les blobs au bois dormant
Après cinq jours à prendre des photos de mes blobs, à les nourrir, à préparer des géloses et à laver des boîtes de Petri à la tonne, je ne suis pas déçue de leur faire mes adieux. Cela représentait une charge de travail de 90 minutes par jour! Il y a quelques façons de se débarrasser des blobs : soit on les congèle (et ils meurent à la suite du choc thermique), soit on les met au compost (avec des risques de multiplication des blobs dans le bac), soit on les fait sécher sur du papier-filtre où ils se transformeront à nouveau en sclérote. La dernière option est à privilégier si l’on désire leur donner une deuxième vie. J’ai opté pour cette pause en douceur.
À la fin de l’expérience, j’envoie toutes mes données et photos au CNRS. L’équipe de la professeure Audrey Dussutour analyse actuellement les milliers de données reçues. Puisqu’il s’agit d’une expérience participative de A à Z, on peut aussi donner un coup de main pour l’analyse. La chercheuse indique qu’une publication scientifique paraîtra en 2023 avec les noms des volontaires. La liste sera longue : seulement 5 à 10 % des personnes enrôlées ont abandonné l’expérience en cours de route, pour diverses raisons (manque de temps, problèmes personnels, difficulté à trouver le matériel…). J’ai failli lâcher quand la COVID-19 s’est pointée chez moi.
Cela semblera cliché, mais je perçois la nature différemment depuis cette expérience. Lors de mes promenades en forêt, j’ai constamment les yeux rivés au sol pour essayer de repérer un blob dans un coin ombragé ou sous une souche. Si je vois beaucoup de champignons et de lichens, je n’ai pas encore déniché de blobs québécois sur mon chemin. À quand ma prochaine adoption de blob ?
La science participative du 19e siècle
Monsieur et madame Tout-le-Monde ont l’embarras du choix pour s’impliquer dans un projet de science participative : photographier les papillons monarques, enregistrer la douce mélodie des oiseaux, mesurer la neige tombée au sol…
Si l’engouement est inédit, le recours aux citoyens et citoyennes pour faire avancer la science est loin d’être une nouveauté.
« Au 19e siècle, Joseph-Clovis-Kemner Laflamme, professeur de physique à l’Université Laval, avait demandé à tous les écoliers du Québec de lui envoyer des données sur la température et l’humidité de leur coin, raconte Yves Gingras, professeur spécialiste de l’histoire des sciences à l’Université du Québec à Montréal. C’était à l’époque où il était impossible d’installer des détecteurs de température à travers le Québec. » Autre exemple : à la fin de son livre La flore laurentienne, publié en 1935, le frère Marie-Victorin invitait ceux et celles qui trouvaient de nouvelles espèces végétales sur leur territoire à communiquer leurs observations à l’Institut botanique de l’Université de Montréal pour « rendre service à la science ».