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Sciences

L’«agar art» ou comment peindre avec des bactéries

18-09-2020

On dit des peintres talentueux qu’ils rendent leurs toiles vivantes. Mais ici, c’est la matière vivante qui fait l’œuvre.

Une carpe koï près d’une fleur de lotus ; une copie du Cri, de Munch ; un dromadaire au soleil couchant ; un autoportrait naïf. Voilà, pêle-mêle, les œuvres gagnantes d’un concours d’art organisé en 2019 par la Société américaine de microbiologie (ASM).

Les scènes sont hétéroclites, mais les dessins ont un point commun : ils sont tous tracés avec des microorganismes, les boîtes de Pétri faisant office de toiles. Vertes, jaunes, rouges ou même fluorescentes, bactéries et levures offrent une palette de couleurs impressionnante.

Cette forme d’art très nichée fait des émules dans les laboratoires, notamment grâce au concours annuel que l’ASM organise depuis 2015. L’an passé, le jury a examiné 347 œuvres microbiennes créées par des artistes de 43 pays ! Les réseaux sociaux contribuent aussi à publiciser l’« agar art », nommé ainsi en référence à l’agar-agar, un gel sur lequel croissent les bactéries en laboratoire.

C’est pendant son projet de maîtrise à l’Université de la Saskatchewan que Dongyun Jung a eu l’idée d’employer cette gouache inusitée. « Je prélevais des bactéries sur des légumes et épices importés au Canada et je cherchais à déceler des germes résistants aux antibiotiques, explique celui qui est aujourd’hui doctorant en agroalimentaire à l’Université McGill. Toutes les colonies avaient des formes et des couleurs différentes, et un jour j’ai essayé de dessiner un chevreuil et un arbre. Le lendemain, les bactéries avaient poussé et le résultat était vraiment beau ! »

En quelques clics, il réalise qu’il n’est pas le seul microbiologiste à manier la pipette à des fins artistiques et il apprend l’existence du concours de l’ASM. Il tente sa chance et l’une de ses œuvres est retenue parmi les finalistes en 2018. Intitulée Shine On, elle représente des poumons humains brillant sous la lumière ultraviolette. « J’ai utilisé la bactérie Pseudomonas fluorescens, qui est présente dans les sols et l’eau et qui produit un composé fluorescent appelé “pyoverdine” lorsqu’elle se trouve dans des environnements pauvres en fer », précise-t-il.

Outre la célèbre Escherichia coli, reine des laboratoires, les microbiologistes s’amusent souvent avec leurs propres sujets d’étude, à l’instar de Dongyun Jung. En 2018, un lauréat de l’ASM a utilisé des staphylocoques dorés prélevés dans le pharynx d’un de ses patients pour revisiter Les tournesols de Van Gogh… Parmi les favorites des biopeintres, citons aussi Serratia marcescens, une spécialiste des infections nosocomiales qui forme des colonies d’un rouge profond. Ou Klebsiella pneumoniae qui, quand elle ne cause pas de pneumonie, pousse en jolis cercles gris métallisé.

Pour le concours de l’ASM, n’importe quels microorganismes et supports gélatineux peuvent être employés. L’une des lauréates de 2019, qui a peint de délicates fleurs typiques des broderies hongroises, a utilisé un milieu de culture dit « chromogène », c’est-à-dire qui se colore en présence de certaines enzymes bactériennes.

D’autres artistes s’aident de la génétique pour mieux contrôler leur palette. Leslie Mitchell, qui a travaillé sur un projet de génome synthétique de levure, est une adepte du yeast art. À l’Université de New York, où elle fait un postdoctorat, elle manipule les génomes de ces champignons microscopiques pour leur faire produire du bêtacarotène (qui donne des coloris orangés, roses et jaunes), de la viola­céine (noir, gris et violet) et des protéines fluorescentes empruntées aux méduses.

Si le concours de l’ASM est désormais ouvert à tous, même aux enfants, l’art de la gélose demande un peu d’entraînement. « Il faut d’abord faire pousser les différentes bactéries pour constituer sa palette. Puis, on utilise des boucles d’inoculation [NDLR : des tiges servant à transférer les microorganismes] en tant que pinceaux pour dessiner sur de l’agar-agar propre. C’est un défi, car on ne voit presque pas ce qu’on trace ! On place ensuite la boîte de Pétri dans l’incubateur et l’on revient le lendemain pour voir le résultat », détaille Dongyun Jung. C’est seulement quand les bactéries se multiplient qu’elles deviennent apparentes.

D’ailleurs, si cette forme d’art a un objectif, c’est bien celui de révéler la beauté des organismes invisibles. Un objectif que le coronavirus a bien failli faire disparaître en condamnant le concours 2020 de l’ASM. « En raison de la pandémie, nous ne sommes pas sûrs que le public est prêt à entendre que les microbes sont beaux », nous disait la porte-parole, Joanna Urban. Finalement, l’art a triomphé de la peur : les candidatures seront acceptées dès septembre et les gagnants seront dévoilés en novembre.

Galerie

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