Publicité
08-08-2018

On jurerait des feuilles, mais ce sont bien des insectes. Une poignée de passionnés, voire d’obstinés, s’est donné pour mission d’étudier ces bestioles toujours méconnues de la science. 

Quand Stéphane Le Tirant a une passion, il ne fait pas dans la demi-mesure.

Après avoir classé des milliers de scarabées à cornes dans des compartiments anti-feu situés dans le sous-sol de sa maison à Terrebonne, cet amoureux des insectes porte son regard vers une autre famille : les phylliidae, ou « phyllies » pour les intimes, des bestioles spectaculaires qui ressemblent à s’y méprendre à des feuilles d’arbre. Sa collection compte déjà 400 spécimens épinglés dans des tiroirs. Et ce n’est qu’un début.

Car Stéphane Le Tirant fait partie d’une petite escouade internationale qui met tout en œuvre pour faire le grand ménage dans la famille des insectes feuilles, où c’est carrément le bazar ! Pendant des années, les scientifiques croyaient qu’il n’existait qu’une poignée d’espèces de phyllies. Mais c’était faute de les avoir suffisamment étudiées.

Résultat : les collections des musées contiennent des spécimens d’espèces jamais décrites ni nommées par la science; des régions où vivent des phyllies n’ont pas été explorées; et, à l’inverse, une même espèce qui arbore des variations de couleur porte parfois deux noms différents.

M. Le Tirant, qui nous fait visiter son sous-sol en pantoufles, est bien placé pour s’atteler à la tâche. En tant que conservateur de la collection scientifique à l’Insectarium de Montréal, cofondateur de Papillons en liberté, et auteur de livres et d’articles scientifiques sur les scarabées et les papillons, il a des contacts partout dans le monde – plus de 4 000 correspondants, pour être précis !

« On s’écrit trois ou quatre fois par jour », dit-il en parlant d’un collaborateur américain membre de sa « Team Phyllies », le nom qu’il a donné à l’équipe, composée de quatre autres passionnés et de lui-même, qui refait l’arbre de famille de ces insectes. Une tâche dont ils s’acquittent bénévolement, motivés par une fascination partagée et sans limites pour ces insectes captivants.

Dans des meubles à tiroirs alignés dans son sous-sol, Stéphane Le Tirant conserve une vaste collection de scarabées, tandis que sa collection d’insectes feuilles est en construction. Photo: Jean-François Hamelin

Populaires et méconnues

Il faut le leur accorder : les phylliidae sont magnifiques. Leur talent de camouflage ferait rougir d’envie un caméléon. « Regardez les “nervures” ! dit Stéphane Le Tirant, en pointant les traits minces sur le dos d’un spécimen sorti d’un de ses tiroirs. Et dans la nature, c’est encore plus surprenant; la femelle se balance pour imiter le mouvement du feuillage dans le vent. »

Leur allure singulière leur vaut les meilleures places dans les musées partout dans le monde, dont l’Insectarium de Montréal, qui présente des Phyllium philippinicum grouillantes dans des vivariums.

Cette popularité tranche avec le fait que les connaissances au sujet de ces insectes sont minimes; jusqu’à il y a quelques années, la philippinicum n’avait même pas encore de nom scientifique, comme en témoigne le panneau descriptif de l’Insectarium, où on lit simplement «Phyllium sp.».

Du pain sur la planche

La mission de Stéphane Le Tirant a commencé alors qu’il étudiait de près les spécimens de sa modeste collection, constituée au fil de ses voyages, d’échanges avec des correspondants et d’achats. Il semblait y avoir de nouvelles espèces, jamais décrites par la science !

Pour confirmer ses trouvailles, il lui fallait un partenaire connaissant bien ces insectes vivant en Asie et en Australie. Il l’a trouvé, l’an dernier, en la personne de Royce Cumming (c’est lui, le collaborateur américain ). Sa voix radiophonique, tout comme son CV, ne laisse pas deviner son âge. À 24 ans, il a déjà décrit 11 espèces de phylliidae, ce qui en fait l’un des taxonomistes les plus prolifiques pour cette famille.

Ce n’est pourtant qu’un hobby, pour lui ! La maîtrise en entomologie qu’il complète actuellement n’a pas de lien avec les phyllies et concerne les mouches, tout comme ses contrats ponctuels d’analyse d’asticots tirés de cadavres de scènes de crime. Il est également chef entomologiste pour le projet de volière à papillons de Buena Park, en Californie.

De toute évidence, le jeune scientifique a lui aussi eu un coup de cœur pour les phyllies, comme en témoigne sa collection personnelle de 950 spécimens. « En ce moment, il y a environ 80 espèces connues dans le monde, un nombre qui varie selon la personne à qui on pose la question, car il demeure des incertitudes au sujet de “synonymes” [NDLR : deux noms donnés pour une même espèce], explique M. Cumming. Je pense qu’il y a probablement encore 40 à 50 nouvelles espèces à découvrir. Avec Stéphane, les choses avancent vite. Il a des permis pour importer des insectes vivants. Il connaît aussi des gens et des collections dont j’ignorais l’existence. Il travaille en entomologie depuis bien avant ma naissance! »

Pour trouver de nouvelles espèces, et repérer les synonymes, Royce Cumming soumet des spécimens à des tests d’ADN opérés par un laboratoire de New York. « Un des gros problèmes, c’est le dimorphisme sexuel. Le mâle est très différent de la femelle, explique le jeune homme. Le but de ces tests est de “matcher” les mâles et les femelles »; et de rassembler les éventuels couples séparés par erreur.

Comme quoi la Team Phyllies a du pain sur la planche. En visite à l’Insectarium, nous avons appris que même des éléments aussi basiques que l’alimentation des insectes feuilles sont méconnus. « Les espèces ont sûrement des nourritures différentes, mais cela n’a pas été documenté. Ce serait un bon sujet de recherche ! » signale l’horticultrice spécialisée Lorraine Bluteau, qui vient de terminer l’arrosage des goyaviers dont les feuilles bien douces sont destinées aux phyllies de l’Insectarium.

«Trouver des phyllies vivantes tient presque du miracle. Ces petites bêtes se tiennent à des dizaines de mètres du sol, dans la canopée. Même si vous grimpiez là-haut, trouver la “feuille” qui est une phyllie parmi toutes les feuilles est un défi.»

Œufs surprise

Dans le petit local à l’entrée de la serre de Lorraine Bluteau, des œufs surprise reposent dans un banal contenant de plastique posé sur une étagère métallique. Ils n’ont rien à voir avec les Kinder Surprise. Il s’agit plutôt de vrais œufs, pas plus gros qu’un pois, et les « cadeaux » qu’ils renferment sont des embryons d’une phyllie inconnue de la science. C’est un biologiste allemand visitant la Papouasie–Nouvelle-Guinée pour étudier les coléoptères qui a offert ces œufs semblables à aucun autre à Stéphane Le Tirant. Ils sont maintenant entre les mains de Paul Harrison, technicien à l’élevage des divers insectes présentés vivants à l’Insectarium.

Photo: Maman Cayana (éleveur)

Vêtu d’un t-shirt orné d’une girafe, cet amoureux de la nature, dont la sonnerie de téléphone cellulaire imite le chant des cigales, nous fait visiter son antre. Dans les boîtes à droite, des larves de scarabées; sur la gauche, les cages « Occupation double » (pour l’accouplement des mantes religieuses). Puis, au fond, deux espèces de phyllies : Phyllium philippinicum qui fait partie de l’exposition de l’Insectarium, et Phyllium giganteum, figurera peut-être dans les nouveaux espaces de l’institution devant ouvrir en 2021. « C’est plus fort que moi : tout ce qui bouge, j’ai envie de l’élever ! »

Pas surprenant, donc, que Paul Harrison ait accepté de participer au projet de recherche sur les phyllies, ce qui s’ajoute à ses tâches habituelles à l’Insectarium (et avec l’accord de l’institution, bien sûr). À côté des œufs surprise, le technicien nous montre trois autres contenants qui incubent des œufs de phylliidae à étudier. Il y a des œufs de Phyllium (Pulchriphyllium) asekiense et de Phyllium caudatum, des espèces pour lesquelles on ne possède des informations qu’à partir de spécimens adultes. Enfin, il y a Phyllium monteithi, une espèce très rare, endémique d’Australie.

Pour tous ces « incubateurs », « je vérifie que les œufs ne sèchent pas; je crée de l’humidité; je vérifie s’ils éclosent », dit Paul Harrison. Il notera ensuite tous les stades larvaires et fera des tests pour l’alimentation, des informations qui aideront à produire des articles pour des revues scientifiques. Afin de bien soigner ses nouvelles protégées, Facebook lui sera fort utile, car on y trouve toute une communauté qui élève des phyllies pour le plaisir.

La Team Phyllies comprend aussi René Limoges, un autre technicien de l’Insectarium, qui refait les portraits de famille, littéralement. « On a commencé à faire des photos de tous les spécimens de ma collection et de ceux de Royce. On s’attarde aux parties génitales, à la tête, au thorax, aux variations de couleur pour une même espèce. On peut ainsi mettre à jour le site Phasmida Species File, où les chercheurs versent toutes leurs publications », explique Stéphane Le Tirant.

L’idée est de faire de même ensuite pour des spécimens précieux issus de collections à l’étranger, comme cette phyllie anonyme qui n’existe qu’en un seul exemplaire dans la collection nationale d’Australie et qui sera bientôt envoyée au Québec. Là encore, ils devront la décrire et la nommer dans une publication scientifique. Elle sera sans doute rédigée en partie par Sierra Teemsa, une Américaine, qui appuie les efforts de la Team Phyllies quand vient le temps de publier.

De gauche à droite : Lorraine Bluteau, Paul Harrison et René Limoges, de l’Insectarium de Montréal; puis, Sierra Teemsa et Royce Cumming, de Los Angeles.

Le tour des tiroirs

De par leur nature, trouver des phyllies vivantes tient presque du miracle. Ces petites bêtes se tiennent à des dizaines de mètres du sol, dans la canopée. « Même si vous grimpiez là-haut, trouver la “feuille” qui est une phyllie parmi toutes les feuilles est un défi », rappelle Royce Cumming. Alors que le mâle, attiré par la lumière, vole et s’égare parfois jusqu’au sol, la femelle est incapable de planer, et se cramponne farouchement à sa plante hôte. C’est ce qui fait que les collections actuelles contiennent surtout des mâles.

Voilà qui complique le casse-tête des phyllies. Par chance, la Team Phyllies possède de nombreux alliés. Des institutions de par le monde lui envoient des clichés de leurs tiroirs.

« J’ai reçu des photographies d’un musée en Italie, d’un autre à Singapour et d’un autre encore en Australie, raconte Stéphane Le Tirant. On a déjà commencé à identifier de nouvelles espèces. On compte demander des prêts de spécimens pour mieux les étudier. » Ses collègues et lui publient leurs résultats au fur et à mesure, ce qui a le mérite de faire connaître leur quête jusque dans les coins les plus reculés. Un entomologiste des îles Fidji doit d’ailleurs leur envoyer une phyllie qu’il a capturée et qui semble inconnue.

Les phyllies peuvent compter sur quelques autres enthousiastes, dont Paul Brock, considéré comme une sommité mondiale en ce qui concerne les phasmatoptères, l’ordre qui comprend les insectes-bâtons et les phyllies. « La vaste majorité des études depuis 1970 ont été faites par des amateurs, dont des autodidactes, comme moi », dit ce retraité du secteur bancaire, qui est associé à l’équipe scientifique du Musée d’histoire naturelle de Londres.

Pourquoi ? « Le nombre de taxonomistes décline et les phasmatoptères n’attirent pas autant d’investissements en recherche que d’autres insectes, parce qu’ils sont considérés comme un ordre “mineur”. De plus, étudier ces animaux peut coûter cher, avec tous les voyages nécessaires pour les récolter et pour visiter les collections des musées afin de voir les spécimens, et particulièrement les types [NDLR : le spécimen qui a permis de décrire l’espèce pour la première fois]. »

Francis Seow-Choen est de ceux qui y mettent toute la gomme : il multiplie les voyages pour nourrir sa passion et noircir les pages des livres sur les phasmatoptères qu’il écrit; son quatrième est en cours de production. Nous l’avons attrapé alors qu’il était sur le point de partir en Chine, non pas pour y débusquer des insectes, mais pour faire une présentation dans un congrès sur le syndrome du côlon irritable !

C’est en parallèle de son travail de chirurgien colorectal que ce Singapourien a identifié huit nouvelles espèces de phylliidae. Il a aussi identifié 143 nouveaux insectes-bâtons. « Au début des années 1990, je suis entré en contact avec des entomologistes de la National University of Singapore et avec des membres du Phasmid Study Group, au Royaume-Uni. Ils m’ont aidé à débuter mon propre travail de terrain dans les jungles et forêts de Singapour, et à documenter mes trouvailles dans des articles scientifiques et des livres. » Depuis, son apport a été considérable.

De quoi inspirer la Team Phyllies qui a plusieurs belles années devant elle. En nous reconduisant à la porte de sa demeure, Stéphane Le Tirant raconte qu’il prendra sa retraite de l’Insectarium dans trois ou quatre ans, ce qui lui permettra d’accélérer ses recherches. « Chez moi, j’ai mon microscope, mon laboratoire et ma collection. J’espère ainsi pouvoir travailler un bon 10 ou 15 ans. » Auteur de plusieurs livres sur les papillons et les scarabées, il a aussi un projet d’ouvrage, sur les phyllies, bien sûr ! « C’est ma passion du moment, je ne sais pas combien de temps ça va durer. »

Royce Cumming, qui a nommé une espèce en l’honneur de son précieux collaborateur, évoque l’idée de consacrer son doctorat aux phylliidae : « Je veux faire un si beau ménage que tout le monde pourra bien les apprécier. Et après, je passerai à autre chose. Peut-être aux cigales, qui ne sont pas bien connues non plus. » Parlera-t-on alors d’une « Team Cigale » ?

Photo du haut: René Limoges

Les espèces décrites ou découvertes par Stéphane Le Tirant

Phyllium rubrum (2018)

Originaire de la Malaisie péninsulaire, elle pourrait également être présente à Sumatra (Indonésie). Son nom réfère aux tons de rouge qui ornent certaines parties de son corps.

Phyllium shurei (2018)

Le troisième insecte feuille découvert à Java, en Indonésie, doit son nom à Max Shure, un mentor et ami de Royce Cumming. La femelle n’a encore jamais été observée.

Phyllium bourquei(2017)

Elle vit dans la province de Nueva Vizcaya, aux Philippines. Son nom est un clin d’œil au travail accompli par Pierre Bourque, ancien directeur du Jardin botanique de Montréal (et ex-maire de la ville).

Phyllium brossardi (2017)

Cette phyllie vient du nord de Bornéo. Il s’agit de la treizième espèce de phyllie repérée sur l’île. Son nom est un hommage à Georges Brossard, fondateur de l’Insectarium de Montréal.

Publicité

À lire aussi

Sciences

Aster: un observatoire cinq étoiles

Aster, la station de vulgarisation et de loisirs scientifiques du Bas-Saint-Laurent, vient de subir une cure de rajeunissement.
Québec Science 21-05-2014
Sciences

Les chimpanzés dépriment aussi

Selon le psychiatre allemand Martin Brüne, de nombreux singes de laboratoire souffriraient de stress post-traumatique, et seraient anxieux ou déprimés. La solution? Les antidépresseurs, évidemment! Entrevue.
Dominique Forget 22-05-2013
Sciences

La science citoyenne à la rescousse des monarques

La population de monarques est à la baisse depuis une vingtaine d’années, mais grâce aux efforts des scientifiques et des citoyens, il y a de l’espoir pour ces papillons.
Annie Labrecque 26-07-2018