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Sciences

Le monde fascinant des myxomycètes sous la loupe de Suzanne Béland

25-05-2020

Physarum polycephalum est une espèce de myxomycètes capable d’apprendre de ses expériences, selon des travaux menés au Centre national de la recherche scientifique, en France. Lorsqu’elle s’agglutine ainsi, on la surnomme «blob». Image: 20170060_0005 © Audrey Dussutour/CRCA/CNRS Photothèque

Cachés dans nos forêts, les myxomycètes sont méconnus au Québec. Suzanne Béland lève le voile sur ces tout petits organismes gluants au comportement étonnamment complexe.

En ces temps frénétiques, la gestuelle de Suzanne Béland est un éloge à la lenteur. « Oh, regardez. La tige de ce tout petit champignon est accrochée à une aiguille de pin. Voyez, ici, comme son chapeau est dur. Et ceux-là, là-bas, à quel point ils sont agglutinés et gluants. Et ce champignon, comme son pied est fibreux », nous montre-t-elle au cours d’une promenade automnale dans une forêt d’Entrelacs, dans la région de Lanaudière. Il pleut et nous frissonnons, mais la météo n’altère en rien le bonheur de notre guide. Dans la forêt, elle est chez elle.

De son propre aveu, parmi tous ses amis mycologues, Suzanne Béland est celle qui marche le plus lentement. « Je ne me rends jamais au sommet d’une montagne. Je dis aux autres “Allez-y, revenez plus tard. Il y a trop à voir, juste ici”. » Justement, elle nous tend une loupe, car ce qui la passionne tant ressemble à de minuscules points gélatineux fixés à un tronc d’arbre mort. « Regardez les beaux petits myxomycètes, tout fragiles, avec leurs spores. Quel bleu ! » s’exclame la femme de 62 ans.

Les « myxos » sont d’intrigants organismes que les spécialistes ont longtemps, à tort, associés aux champignons. Contrairement à ces derniers, les myxomycètes se déplacent comme des amibes − à environ un centimètre à l’heure, jusqu’à quatre en vitesse de pointe − pour se nourrir. Constitués d’une seule cellule, ils peuvent multiplier leurs noyaux et s’étendre sur une surface de 10 m2. Ces masses qu’on appelle « plasmodes » n’ont ni cerveau ni système nerveux, mais possèdent une mémoire spatiale qui leur évite de revenir sur leurs pas dans leur quête de nourriture. Ils mangent allègrement bactéries, débris végétaux et moisissures, par phagocytose, ingérant tout leur butin et rejetant les déchets. On les classe aujourd’hui dans la famille des protistes.

Pour se reproduire, ils changent de visage, se figeant en une forme analogue à celle d’un petit champignon. Poussent alors de menues structures contenant les spores, lesquelles seront disséminées au vent. Si la température et l’humidité ne sont pas favorables, les spores durcissent et attendent le retour de l’humidité. Au microscope, on dirait des bijoux qu’un joaillier génial aurait imaginés, avec des roses, des turquoises et des jaunes d’une infinie délicatesse.

Suzanne Béland s’est d’abord intéressée à l’univers des champignons, qu’elle a découvert dans la vingtaine, au cours d’une marche en forêt avec son danois. C’était le matin et la promeneuse, encore en pyjama, avait vu une femme se pencher vers le sol, un panier à la main. Ce jour-là, les parents se sont demandé où était passée leur fille : revenue à la maison quatre heures plus tard, elle avait suivi la cueilleuse de champignons à son domicile, admiré sa collection et posé mille questions. Au fil des années, Suzanne Béland est devenue une mycologue passionnée.

À gauche: Dans la forêt, Suzanne Béland est chez elle. À droite: Les myxomycètes, ici, forment des spores. Images: Donald Robitaille/OSA

Mais c’est en 2013, à une rencontre annuelle de mycologues à Rimouski, que Suzanne Béland attrape la piqûre des myxomycètes. Elle assiste à la présentation de la mycologue amateur française Marianne Meyer, autorité mondiale sur ces protistes. « J’étais absolument fascinée. Comment se faisait-il qu’on ne parlait pas de ces organismes au Québec ? Ce soir-là, plutôt que de revenir à Montréal, j’ai dormi dans mon auto pour participer à la randonnée en forêt prévue le lendemain. C’était parti », se rappelle-t-elle.

Depuis, cette technologue en santé quadrille les boisés du Québec à la recherche de ces toutes petites choses. Elle est devenue l’experte du Québec, voire du Canada sur le sujet. Il y a quatre ans, c’est à elle plutôt qu’à un scientifique chevronné que le Service canadien de la faune d’Environnement et Changement climatique Canada a fait appel pour dresser le premier inventaire canadien de ces protistes, jusqu’à ce jour absents des rapports sur la situation des espèces en péril au pays.

« J’ai entendu parler de Mme Béland en 2015, au cours d’une conférence téléphonique avec des représentants des gouvernements provinciaux en matière d’environnement. La représentante des Territoires du Nord-Ouest a fait valoir qu’il faudrait intégrer les myxomycètes à nos évaluations quinquennales sur les espèces en péril. Elle a vivement suggéré de contacter Suzanne Béland. Ce fut une révélation ! précise Rémi Hébert, coordonnateur de projets scientifiques sur la situation générale des espèces au pays au Service canadien de la faune. Il y a très peu d’experts au Canada sur les myxomycètes. Les gens sur le terrain, comme Mme Béland, nous sont indispensables. Très minutieuse, elle a fait un travail remarquable. » Légèrement « abasourdie » qu’on la sollicite, Suzanne Béland s’est joyeusement mise à la tâche. Grâce à elle, on sait qu’il existe au moins 285 espèces de myxomycètes au pays, sur les quelque 1 000 répertoriées à travers le monde.

Les myxomycètes constituent un maillon important dans la chaîne de la biodiversité, enrichissant les sols et servant de nourriture aux insectes et moisissures depuis des millions d’années. À partir du 17e siècle, leur nom a surgi sporadiquement dans la littérature scientifique. Depuis les années 1930, des Japonais mais surtout des Européens suivent leurs traces. À l’automne 2019, le Parc zoologique de Paris a fait un tabac avec l’exposition de leur « blob », référence à la masse gélatineuse que forment les myxomycètes.

Entre sa maison de Pointe-aux-Trembles, son chalet d’Entrelacs et son shack en Abitibi, Suzanne Béland a grandi dans l’amour de la nature. Avec un père chasseur-cueilleur et trappeur, les enfants étaient bercés par les mystères et beautés de la nature. Il y avait du poisson au souper ? Un bref exposé sur la vie du poisson entier précédait le repas. À la fin de l’été, les pelures des pommes cueillies sur les arbres du terrain familial étaient placées dans des sacs à dos. La fratrie les apportait aux chevreuils. Chez les Béland, on écoutait les bruits de la nature en plus de s’inventer des abris de fortune, dans les bois, pour jouer. Aujourd’hui, dans un touchant retour d’ascenseur, c’est la fille qui éblouit son vieux père en lui montrant les photos de ses trouvailles.

Loupe au cou et couteau à la main, elle recueille des spécimens, souvent sur des morceaux d’écorce pourris, les épingle avec précaution dans sa boîte à compartiments et les rapporte chez elle afin d’en faire la culture en chambre humide et poursuivre le travail d’identification. Sa sœur lui a donné un incubateur d’œufs, qui l’aide à maintenir la température souhaitée. Dans le doute, elle communique avec Marianne Meyer, en France. De solides liens unissent aujourd’hui les deux femmes. « Suzanne a fait des progrès considérables en peu de temps, résume sa mentore, qui a coécrit un ouvrage sur les myxomycètes. J’admire son énergie, sa rigueur et sa patience. Elle accomplit un important travail d’identification des spécimens. Je me souviens qu’en 2018, de retour de France, motivée par nos échanges, elle est partie camper dans les Laurentides, où elle a trouvé sept espèces de myxomycètes. C’est formidable ! Chaque découverte compte. »

Suzanne Béland ne craint ni la solitude ni le silence, mais est avide d’apprendre et de partager ses connaissances. En 2015 puis en 2018, elle a participé à des journées internationales de recherche et d’étude sur les myxomycètes en Savoie et dans les Alpes maritimes en Italie.

La récolte de ce spécimen s’effectue avec le plus grand soin. Image: Donald Robitaille/OSA

Si l’automne est la période bénie pour les mycologues, la fin du printemps est propice à la découverte de myxomycètes nivicoles, c’est-à-dire enfouis sous une croûte de neige. On ne peut les apercevoir que si les conditions hivernales leur ont permis de rester trois mois sous la neige. Voilà tout un pan auquel s’attaque actuellement Suzanne Béland. Chercher leurs traces dans les bois mais aussi en montagne permet de s’activer sans attendre l’automne ! Ainsi, pour une troisième année d’affilée, elle se rendra prochainement au parc national de la Gaspésie dans le but de dénicher de nouvelles espèces de protistes des neiges.

Puis, guidée par ce besoin de communiquer son savoir, Suzanne Béland sera conférencière en septembre à la rencontre annuelle de la Fédération québécoise des groupes de mycologues, qui se tiendra à Joliette. Membre bénévole du conseil d’administration du Cercle des mycologues de Montréal, elle a déniché l’an dernier de vieux microscopes remis à neuf et inauguré des ateliers pour le grand public qu’elle poursuivra en 2020. Elle se plaît à dire qu’elle fournit sa petite part d’efforts pour que « les Québécois s’approprient leurs forêts ».

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