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Sciences

Moustiques: une vie réglée au quart de tour

20-05-2010

Ces fascinantes bestioles naissent, meurent et se reproduisent avec grâce et ingéniosité. Sans oublier de nous piquer

Au-dessus du plan d’eau stagnante, une femelle Culex pipiens pond sans relâche une centaine de petits œufs blancs allongés. Elle les aligne patiemment pour former de minuscules radeaux, qui flotteront à la surface jusqu’à l’éclosion. Au contact de l’air, ces derniers durcissent et brunissent, devenant quasiment inaltérables. Si la température descend sous 5 °C avant leur éclosion, comme c’est souvent le cas en région tempérée, les œufs entrent en diapause. Dans cet état où leur développement est suspendu, les embryons attendent que les températures printanières réchauffent l’eau dans laquelle ils baignent.

Enfin, un beau jour de mai, alors que brille le soleil, que les pissenlits sont sortis et que les carpes frayent, l’eau des mares et marais atteint le seuil critique de 11 °C à 18 °C (pour certaines espèces hâtives et pour les mouches noires, ce seuil se situe plutôt autour de 4 °C à 6 °C) nécessaire à la reprise de l’évolution des œufs en dormance.

Comme si elles attendaient le signal, les larves d’une même portée s’extirpent presque simultanément de l’enveloppe et percent aussitôt la surface de l’eau à l’aide du siphon, la structure qui leur permet de respirer pendant leurs deux premiers stades de développement aquatique. Elles passeront les 12 prochains jours ainsi, suspendues à l’envers grâce à la tension de surface, leurs pièces buccales plumeuses filtrant les micro-organismes et minuscules particules qui abondent dans l’eau brouillée des étangs, et les portant goulûment à leur bouche dans un mouvement continu.

À la manière d’une poupée russe, le moustique contient dans son enveloppe l’ébauche de tous les organes qui serviront à chaque stade de sa métamorphose. La larve mue donc quatre fois, à mesure que les organes internes croissent et étirent son enveloppe. Au stade de nymphe, le moustique concentre toutes ses énergies sur sa croissance. N’ayant pas de bouche, la nymphe ne se nourrit pas, mais s’enfouit à toute vitesse sous la vase au fond de l’étang dès qu’un danger pointe à l’horizon.

Quand, enfin, l’adulte émerge de sa dernière enveloppe, deux jours plus tard, il n’est pas encore tout à fait mature. Mou et humide, il doit attendre que sèchent ses pattes et la fine membrane de ses ailes. Il pourra alors supporter les efforts physiques intenses que représentent le vol – à une vitesse de 5 km/h à 25 km/h – et l’acte reproductif. Ce dernier survient lorsque la maturité sexuelle est enfin atteinte, à l’âge honorable de deux à quatre jours.

Des moments comme ceux-ci, il y en a plein dans la vie des mouches noires et des moustiques. Le milieu dans lequel les larves se développent – en eau courante, là où les lacs se déchargent dans les rivières – donne ainsi lieu à un phénomène spectaculaire et rarement observé, raconte Jacques Boisvert. «Pour résister au courant, les larves se confectionnent un cocon attaché aux rochers. Lorsqu’elles ont atteint le stade de nymphe, leurs longues fibrilles commencent à amasser de petites bulles d’oxygène dissout dans l’eau froide du milieu environnant. Ces petites bulles fusionnent à l’intérieur du cocon et quand la poche d’air devient assez imposante, l’enveloppe se rompt. À ce moment précis, l’insecte peut se trouver sous un mètre d’eau. L’adulte, enfermé dans la bulle d’air, remonte alors à la surface où ladite bulle éclate, et l’insecte est expulsé.»

Jean-Pierre Bourassa cite quant à lui les travaux d’un de ses collègues de l’UQTR, Alain Maire, qui a observé que les femelles pondaient de préférence là où elles étaient nées, un peu à la manière des saumons. «Dans les mares à moustiques, il y a des bactéries qui décomposent la matière et libèrent des produits qui leur sont propres, et que les larves ingurgitent. Ce message de phéromones émis par les larves est ensuite repéré par les femelles.» Elles peuvent ainsi identifier un site propice au développement de leurs rejetons ou, lorsque le signal est trop intense, éviter les zones déjà surpeuplées où le manque de nourriture pousse parfois les larves à s’entredévorer.

Photo: Larves de Culex. A New Model for Predicting Outbreaks of West Nile Virus. Gross L, PLoS Biology Vol. 4/4/2006, e101. http://dx.doi.org/10.1371/journal.pbio.0040101

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