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Sciences

Sauver les lions blancs du Timbavati

28-03-2019

Photo: Karen Jane Dudley

En Afrique du Sud, un couple d’écologistes tente par tous les moyens de protéger ces félins rares, dont le pelage blanc et le regard bleu aiguisent l’appétit des braconniers.

«Les photos sont interdites », avertit Linda Tucker. La fondatrice et directrice de la Global White Lion Protection Trust s’adresse aux passagers du véhicule ouvert, tous magnétisés par le regard bleu acier de Matsieng, l’un des 10 lions blancs à l’état sauvage sur la planète. Le majestueux félin porte un collier émetteur pour être repéré sur cette terre protégée, au cœur du Grand Timbavati, dans le nord-est de l’Afrique du Sud. Il s’agit de la troisième réserve de biosphère en importance dans le monde, baptisée K2C, pour « Kruger to Canyon », qui, comme son nom l’indique, jouxte le parc national Kruger.

Si les photos sont interdites, c’est parce que l’image de Matsieng, une fois diffusée sur les réseaux sociaux, pousserait des braconniers à remuer ciel et terre pour venir tuer l’animal. Sa tête est mise à prix : de 75 000 $ à 200 000 $. Une somme de loin supérieure à celle proposée pour les lions fauves, ces félins au pelage sable que tout le monde connaît.

Image: Shutterstock

« Le lion blanc est unique et spécial, car il a une grande importance tant culturelle que scientifique », dit Linda Tucker, devenue la Jane Goodall des lions blancs d’Afrique du Sud bien malgré elle. En 1991, entourée d’un groupe de lions menaçants, elle fut sauvée par une médecin tsonga. Cette aventure l’a poussée à abandonner sa carrière internationale en marketing pour devenir écologiste.

Si Linda Tucker travaille de près avec les peuples tsonga et sepedi pour préserver le lion blanc, son conjoint écologiste, Jason Turner, étudie le félin de façon scientifique. Il se bat lui aussi pour protéger cet emblème, notamment pour qu’il ne disparaisse pas une seconde fois du Timbavati, qui veut dire « endroit où les lions esprits sont descendus du ciel ».

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En effet, les lions blancs reviennent de loin. Ils ont techniquement disparus entre 1994 et 2006. À l’époque, on capturait systématiquement ces animaux rares pour les exposer dans des cages ou des cirques, ou pour les livrer aux touristes désireux de les caresser. Aujourd’hui, on en trouverait 300 élevés en captivité à travers le monde, selon les estimations de la Global White Lion Protection Trust. Chaque année ou presque, quelque part sur la planète, un zoo annonce la naissance de lionceaux blancs.

En 2006, la Global White Lion Protection Trust a mis sur pied le premier programme de réinsertion du lion blanc en milieu naturel, réintroduisant en 2009 une première femelle et ses petits, dont Matsieng, sur son territoire privé de près de 2 000 hectares. L’organisme emploie 50 personnes, dont 10 gardes-chasses exclusivement voués à protéger ces lions des braconniers.

Environ 300 lions blancs sont élevés en captivité dans le monde.

Galerie

Sauver les lions blancs du Timbavati

Lions en cage

Car les lions d’Afrique, quelle que soit leur couleur, sont menacés de toutes parts. Ils n’échappent pas à l’hécatombe qui touche tant d’espèces sauvages. D’une population de plus de 200 000 il y a un siècle, il ne reste environ que 20 000 individus en liberté sur le continent. Loin d’être idolâtrés par tous, les lions sont considérés par certains en Afrique du Sud comme de simples animaux d’élevage. « Ici, le commerce des os de lion et la chasse “en conserve” sont légaux », rappelle Jason Turner. Ce type de chasse consiste à élever des lions en captivité et à les lâcher dans un espace clos, à la merci de chasseurs à qui l’on garantit une prise − et la photo au côté du gros félin mort. Une pratique choquante qui a motivé la création de la Global White Lion Protection Trust en 2002.

Il y a ainsi de 7 000 à 8 000 lions en Afrique du Sud élevés dans des conditions abominables en cage ou dans des enclos restreints, soit deux fois plus que le nombre de lions sauvages. Chaque année depuis 2008, 800 d’entre eux sont tués par des chasseurs de trophée. Et pour enfoncer le clou, le gouvernement sud-africain, en 2018, a quasiment doublé le quota de squelettes de lion destinés à l’exportation, le portant à 1 500 par année. Une décision prise sans consultation publique et sans considération des données probantes, visant à satisfaire le marché asiatique, où les os de lion sont souvent vendus comme des os de tigre, réputés pour être de puissants remèdes contre le rhumatisme et l’impuissance entre autres.

Sans surprise, les quelques lions blancs dans ce lot sont les plus prisés parce qu’ils sont beaux et rares. « Le résultat de ces élevages est que les lions deviennent stupides à cause des reproductions entre les membres d’une même famille », déplore Craig Packer, directeur du Centre de recherche sur le lion de l’Université du Minnesota, qui étudie ces félins depuis 40 ans.

Si le chercheur ne fait pas de différence entre les lions blancs et les autres, les peuples du Timbavati, eux, voient en ce pelage clair une marque d’exception. Ces félins font partie de l’histoire orale et de la spiritualité des populations du K2C depuis des siècles, où ils sont considérés comme des messagers divins. Toutefois, la première observation officielle de l’animal fut enregistrée en 1938 par la Sud-Africaine Joyce Mostert, qui habitait avec sa famille propriétaire de terres dans la réserve faunique du Timbavati. Puis, l’engouement pernicieux du public pour l’animal explosa dans les années 1970, quand Chris McBride, chercheur et écologiste, écrivit un livre après avoir vu naître deux lions blancs de lions de couleur fauve.

Ce pelage atypique est en effet dû à une mutation génétique que doivent porter et transmettre les deux géniteurs. La mutation, qui perturbe la production de mélanine, a été mise au jour en 2013, après sept ans de recherche par des scientifiques de sept pays, une étude menée avec la fondation de Linda Tucker sous l’expertise de Jason Turner. « Ce n’est pas d’albinisme qu’il s’agit, mais de leucistisme, qui résulte d’un double gène ou allèle récessif », précise le scientifique.Contrairement aux animaux albinos, le lion blanc n’est pas dépourvu de couleur : il a des yeux bleu-gris, vert-gris ou or, des traits noirs sur le nez ainsi qu’une ligne noire sous les yeux et des taches foncées derrière les oreilles. Et malgré son nom, le félin n’a pas toujours la blancheur de la neige ; il peut aussi être de couleur crème.

Photo: Shutterstock

« Le lion blanc n’a rien de spécial, si ce n’est un gène qui lui donne une autre couleur », indique Craig Packer. Ainsi, alors que le lion fauve Panthera leo est classé comme « espèce vulnérable » par l’Union internationale pour la conservation de la nature, on ne trouve sur la liste aucune mention particulière du lion blanc, qui figure pour l’instant parmi les Panthera leo. Jason Turner aimerait que ses protégés soient reconnus comme une sous-espèce à part. « Il faudrait sauver tous les lions, mentionne-t-il, mais avoir une classification distincte pour le lion blanc nous aiderait dans notre lutte. Nous aurions un argument de taille pour changer les lois. »

La situation n’est pas sans rappeler celle de l’ours Kermode, une sous-espèce endémique aux forêts pluviales tempérées de la côte nord de la Colombie-Britannique. En effet, l’Ursus americanus kermodei, variante de l’ours noir Ursus americanus, arbore lui aussi un beau pelage blond. « Votre façon de protéger l’ours Kermode est ce vers quoi nous souhaitons tendre pour le lion blanc », déclare Jason Turner. Depuis 1925, le Canada protège l’animal connu également sous le nom d’« ours esprit » de même que son territoire de 220 000 hectares, et plus largement quelque 6,4 millions d’hectares de région sauvage dans la forêt pluviale de Great Bear. « Notre ours Kermode est peut-être protégé, ainsi qu’un immense territoire, mais sa source de nourriture, qui est essentiellement le saumon, ne l’est pas, tempère Thomas Reimchen, écologiste généticien à l’Université de Victoria en Colombie-Britannique. Le gouvernement provincial gère le territoire et le gouvernement fédéral le saumon. Or, ce dernier refuse de protéger cette ressource. Il ne reste à l’ours Kermode que 15 % de ses réserves originales de saumon comparativement à il y a 100 ans. Il est certainement appelé à disparaître. » Il n’a pas de mots plus encourageants pour ceux qui tentent de conserver le lion blanc. « Ils rêvent en couleurs. Si l’ours Kermode existe toujours, c’est parce qu’il est isolé. Le lion blanc est accessible. Aucune loi, aucune mesure ne pourra le protéger », tranche Thomas Reimchen.

Ce genre de propos ne décourage pas Linda Tucker et Jason Turner. « Les lions blancs n’ont pas seulement une importance nationale ; ils font partie du patrimoine mondial », plaident-ils en chœur. Dans leur combat, les écologistes se heurtent bien sûr aux propriétaires de camps de chasse aux trophées, pour qui l’animal est une mine d’or. « L’argument principal de ces propriétaires, c’est que ce lion ne peut pas survivre en milieu naturel à cause de son pelage blanc, explique Linda Tucker. Or, c’est totalement faux. »

Ce n’est pas par hasard que les lions blancs ont survécu sur ce territoire par le passé. Jason Turner l’a d’ailleurs prouvé. Son étude scientifique, publiée en 2015, montre que les lions blancs se fondent parfaitement dans le paysage du K2C, caractérisé par des rivières aux lits de sable blanc et, en hiver, par une brousse aux longues tiges pâles. Il a comparé les taux de prédation des félins fauves et des blancs sur deux territoires et en a conclu que les seconds n’étaient pas désavantagés. « Les lions blancs sont des superprédateurs et chassent tant le jour que la nuit. Ils sont en fait meilleurs chasseurs que les lions fauves les nuits sans lune », illustre Jason Turner. Il consacre sa thèse de doctorat à l’importance biologique du lion blanc dans la région du K2C, mais aussi à son importance culturelle. « On s’est aperçus que le savoir culturel et indigène est essentiel pour nos recherches. Ces sources d’information sont de plus en plus intégrées à la science, poursuit-il. Même l’Union internationale pour la conservation de la nature accepte maintenant la raison culturelle comme facteur de conservation. Les scientifiques commencent à réaliser qu’il faut laisser la place aux autres genres de savoir − ancestral, oral, spirituel, culturel − pour augmenter les chances de conservation. »

« La solution est politique, insiste de son côté Linda Tucker. Il y a tellement de corruption dans ce domaine. Depuis la légalisation du commerce des os, nous sommes en situation de crise. » Le scientifique Craig Packer nuance : « La solution n’est pas seulement politique. Pour conserver le lion, il faut d’immenses territoires. Or, l’être humain n’arrête pas d’étendre le sien… »

Le débat est infini, le problème très complexe. Il y a un proverbe africain qui dit que, si vous tuez un lion blanc, vous tuez le monde. Peut-on imaginer un monde sans lions ? Linda Tucker et Jason Turner en sont incapables, et c’est la raison de leur lutte.

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