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Société

L’astronomie pour réunir les deux Corées

09-09-2019

Une photo hivernale du mont Paektu et du lac du Paradis, logé au creux du cratère volcanique, cinq kilomètres entre la Corée du Nord et la Chine. Un astronome sud-coréen espère qu’un observatoire d’astronomie y sera construit un jour. Image: NASA

La science pourrait-elle représenter un terrain neutre pour de premiers échanges entre les voisins en conflit depuis près de 75 ans? C’est le pari d’un astronome sud-coréen. 

« Je connais leurs noms. Mais je n’ai jamais réussi à leur parler», dit Hong-Jin Yang, d’une voix aussi douce que son regard.

« L’astronomie est apolitique; c’est de la science pure », dit Hong-Jin Yang, de l’Institut coréen de science astronomique et spatiale.

Le chercheur de l’Institut coréen de science astronomique et spatiale sait trop bien que, à quelque 335 km de son bureau, 6 professeurs, 11 postdoctorants et 6 étudiants travaillent à l’Observatoire d’astronomie de Pyongyang, en Corée du Nord. Ils font, entre autres, des recherches théoriques, de l’astrométrie, de la radioastronomie et de la géodynamique et publient principalement leurs résultats dans des revues nationales.

Mais leur écrire dans le but d’amorcer une collaboration, c’est comme envoyer un message dans l’Univers ! Il faut inévitablement passer par différents messagers, car les deux pays sont en conflit depuis leur scission en 1945, et les négociations en vue de la dénucléarisation de la Corée du Nord sont dans l’impasse. Mais « l’astronomie est apolitique ; c’est de la pure science. Voilà donc un bon sujet pour restaurer le sentiment d’harmonie entre le Nord et le Sud », croit Hong-Jin Yang, que nous avons rencontré au congrès de l’Association américaine pour l’avancement des sciences en février dernier.

Il y a de l’espoir. Signe d’une ouverture, le pays le plus isolé du monde est redevenu membre de l’Union astronomique internationale (UAI) en 2012, après une absence de plus de 20 ans. Cette année-là, le président de l’observatoire nord-coréen a même présenté les travaux de son équipe à l’assemblée générale de l’UAI, tenue à Pékin, une rencontre qui a lieu tous les trois ans. En 2015 et en 2018, les astronomes nord-coréens ont toutefois brillé par leur absence. Mais qu’en sera-t-il en 2021, alors que l’assemblée générale aura lieu tout près de chez eux…, à Busan, en Corée du Sud ?

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Héritage de 2 000 ans

Ancien vice-président de l’UAI, Georges Miley fait partie des personnes qui ont milité pour le retour des collègues nord-coréens dans le « giron familial ». Après ses premières discussions avec le directeur de l’Observatoire d’astronomie de Pyongyang, il a vite compris que l’intérêt était grand pour de plus amples échanges. Dans une missive envoyée au président de l’académie des sciences nord-coréenne en 2011, M. Miley a utilisé un argument astucieux : l’année 2012 marquait les 100 ans de la naissance du mythique (et défunt) Kim Il-sung. « En facilitant la création de l’Observatoire d’astronomie de Pyongyang en 1956, votre premier président a reconnu l’importance de l’astronomie pour la République populaire démocratique de Corée et pour le monde, écrivait-il. Je me permets donc de vous inviter à rejoindre les rangs de l’UAI lors du 100e anniversaire de sa naissance. »

Image satellite de la péninsule de Corée la nuit. Le Nord, peu développé, est beaucoup moins lumineux que le Sud, d’où l’intérêt pour un observatoire d’astronomie. Image: Wikimedia Commons

M. Miley, qui est professeur à l’Université de Leyde, aux Pays-Bas, est aujourd’hui responsable du bureau de l’astronomie pour le développement de l’UAI, qui compte 10 antennes régionales à travers le monde. « Quand on regarde la planète Terre de l’espace, ce “point bleu pâle” comme disait l’astronome Carl Sagan, on réalise que les conflits internationaux n’ont pas de sens. Les gens se ressemblent plus qu’ils s’opposent. » Il n’a pas hésité à faire venir des astronomes nord-coréens pour quelques mois à Leyde en 2014. Et il continue de communiquer avec ses vis-à-vis par courriel.

Pour les astronomes de la Corée du Sud, c’est une autre histoire. « Je pense que les Nord-Coréens ont plus de facilité à interagir avec des chercheurs européens ou chinois qu’avec les Sud-Coréens », dit Hong-Jin Yang.

Pourtant, les deux États, qui ne faisaient qu’un avant la guerre et qu’on appelait le « pays du matin calme », ont un immense bagage en matière d’astronomie. Les données communes couvrent 2 000 ans d’étude du ciel ! Et l’un des plus vieux observatoires astronomiques sur la planète est situé dans le sud de la péninsule : il s’agit du Cheomseongdae, datant du 7e siècle. La Corée est aussi connue pour ses quelque 20 000 dolmens, des structures rocheuses préhistoriques parfois gravées d’une carte du ciel. « Mais depuis 1945, il n’y a plus de communications entre nous », rappelle l’astronome.

Cet héritage commun a toujours une grande valeur pour la communauté scientifique. Le professeur émérite de l’Université de Montréal Anthony Moffat peut en témoigner. Il a fait partie d’une grande équipe internationale qui a retrouvé un duo d’étoiles à l’origine d’un phénomène observé en 1437. À l’époque, des astronomes du roi avaient remarqué un point brillant dans le ciel de Séoul qui était demeuré visible pendant 14 nuits avant de disparaître. Il s’agissait en fait d’une nova, une explosion qui ne détruit pas les deux étoiles qui l’ont causée.

Les écrits des astronomes coréens avaient situé le phénomène lumineux dans la constellation du Scorpion, ce qui fournissait des indices précieux aux chercheurs. Mais la traque ne fut pas simple pour autant ; si l’équipe internationale a publié sa découverte en 2017, elle travaillait sur ce cas depuis des décennies !

En 1985, M. Moffat et son collègue Michael Shara avaient effectué un séjour en Australie et obtenu des images très larges du télescope Schmidt. Elles couvraient la section du ciel correspondant au phénomène de 1437. « Mais il y avait trop de candidates [d’étoiles pouvant être à l’origine de la nova], raconte-t-il. La clé est venue des années plus tard, quand on a utilisé d’autres photographies sur lesquelles on voit des nébuleuses, c’est-à-dire du gaz chaud éjecté à la suite d’une explosion ou d’une éruption. Une seule des étoiles montrait cet effet-là. C’était la bonne ! » Cette quête a permis de mettre au jour l’évolution d’un tel système sur près de 600 ans.

L’histoire de l’astronomie serait donc un bon point de départ pour une collaboration entre la Corée du Nord et la Corée du Sud, croit Hong-Jin Yang, dont c’est justement le principal sujet d’étude. Et ça tombe bien : l’Observatoire d’astronomie de Pyongyang étudie aussi ce thème. « En astronomie observationnelle, puisqu’il faut des installations et de l’équipement comme des télescopes et des ordinateurs, nous serions confrontés à des obstacles liés aux sanctions des Nations unies à l’encontre de la Corée du Nord [NDLR : les sanctions interdisent l’importation et l’échange de biens et de technologies]. Également, le fossé qui existe entre les deux Corées quant à l’expérience en matière d’observation pourrait compliquer la collaboration. Étudier la tradition astronomique coréenne serait plus facile. Ce ne serait pas qu’un symbole puissant pour une collaboration intercoréenne, ce serait aussi une grande réalisation scientifique. »

L’observatoire de Cheomseongdae et ses 362 morceaux de granit empilés sur neuf mètres de hauteur ont passé l’épreuve du temps. Image: Wikimedia Commons

Il espère que les autres domaines de l’astronomie seront ensuite étudiés conjointement et il rêve même de la construction d’un observatoire commun sur le mont Paektu, en Corée du Nord, à la frontière avec la Chine. Il s’agit du plus haut sommet de la péninsule, culminant à 2 744 m − son nom signifie d’ailleurs « montagne à tête blanche ». En raison de son isolement et de l’absence de pollution lumineuse, « les conditions au mont Paektu sont excellentes pour l’observation du ciel », assure l’astronome. Les instruments qu’on y installerait permettraient aux scientifiques de travailler en réseau avec ceux de la Corée du Sud.

Le lieu est déjà au cœur d’une collaboration internationale sans précédent depuis 2011. Le mont est en fait un supervolcan ; l’éruption du Millénaire, en l’an 946, compte parmi les plus fortes de l’histoire avec ses 24 km3 de magma éjectés. Il existe peu d’information à son sujet, à l’exception de ce qui a pu être publié du côté de la Chine. L’existence même du volcan confond les chercheurs, car il n’est pas situé à la rencontre de plaques tectoniques.

Mais entre 2002 et 2005, les scientifiques nord-coréens ont remarqué que des microséismes inquiétants se produisaient. Aussi ont-ils voulu approfondir leurs connaissances sur ces secousses et cherché à imaginer les conséquences d’une éventuelle éruption. Ils ont fait appel à des chercheurs européens, chinois et américains qui, regroupés au sein du Mt Paektu Geoscientific Group et soutenus par l’Association américaine pour l’avancement des sciences, sont arrivés dans cette région doublement isolée, car difficile d’accès.

Malgré les différences culturelles, la collaboration est fructueuse, mentionne James Hammond, professeur à Birkbeck − Université de Londres. « Pour notre premier article scientifique, Ri Kyong-Song est venu passer un mois à Londres. À la fin de son séjour, on avait déjà produit une première ébauche, ce qui est plutôt rapide ! » Ri Kyong-Song, de l’Earthquake Administration de Corée du Nord, est d’ailleurs le premier auteur de l’article, qui est paru en 2016 dans la revue Science Advances.

Cependant, l’équipe est à la merci des approbations des gouvernements et des Nations unies, nécessaires en raison des sanctions. Et les organismes subventionnaires sont frileux. « C’est considéré comme un projet risqué, pas sur le plan scientifique, mais sur le plan politique », explique M. Hammond qui, après avoir travaillé aux quatre coins de la planète, n’avait jamais eu à surmonter de telles embûches.

Stabilité et instabilité

Hong-Jin Yang et d’autres scientifiques sud-coréens parviendront-ils à collaborer avec leurs voisins ? Le politologue Benoît Hardy-Chartrand pense que l’astronomie, et la science en général, est « un excellent terrain pour la coopération Nord-Sud. Toute coopération qui relèverait de l’économie, de la politique ou de la culture risquerait d’être minée par les différences idéologiques et les sensibilités politiques du régime nord-coréen, ce qui est moins le cas pour les échanges scientifiques ».

Le moment semble opportun, en tout cas. Les relations entre les deux Corées se sont stabilisées depuis l’élection du président sud-coréen Moon Jae-in, en 2017. « Il avait fait campagne en promettant un rétablissement des liens avec le Nord, rappelle le professeur de l’Université du Temple au Japon. Il y a eu trois sommets entre le leader nord-coréen Kim Jong-un et le président Moon en 2018, alors qu’il n’y en avait eu que deux précédemment, en 2000 et en 2007. »

Bien que les efforts de Moon Jae-in soient remarquables, la situation sur la péninsule coréenne est tributaire des relations entre les États-Unis et la Corée du Nord, précise Benoît Hardy-Chartrand, qui est chercheur associé à la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques de l’Université du Québec à Montréal. « Même si le risque de conflit armé entre le Nord et le Sud est minime à l’heure actuelle, l’impasse nucléaire entre Washington et Pyongyang fait en sorte que les tensions pourraient être ranimées rapidement. »

Il fallait s’y attendre : notre demande d’entrevue à l’Observatoire d’astronomie de Pyongyang est restée lettre morte. Espérons que Hong-Jin Yang aura plus de succès que nous…

La science en Corée du Nord

En matière de science, le pays de Kim Jong-un est généralement associé aux recherches de nature militaire en raison de son programme nucléaire. Sinon, de façon anecdotique, on se rappellera l’épisode du clonage de lapins en 2002 : le pays assure être le deuxième au monde à avoir réussi un tel exploit, ce qui n’a jamais pu être vérifié de façon indépendante.

Mais en réalité, la science et la technologie représentent l’un des piliers de la stratégie de développement de la Corée du Nord. « Le régime nord-coréen accorde une importance particulière aux sciences pures et appliquées, puisqu’il considère que les sciences permettront d’accélérer le développement du pays, explique Benoît Hardy-Chartrand, professeur à l’Université du Temple au Japon. Les scientifiques sont d’ailleurs traités avec une attention particulière. Ils ont droit à de meilleurs salaires et à des logements de bien meilleure qualité que les autres travailleurs par exemple. » Ces dernières années, un nouveau quartier a été construit à Pyongyang pour héberger des établissements scientifiques et leurs employés. En dehors de la capitale, une immense bibliothèque consacrée à la science a été inaugurée à Hamhung à la fin de 2018.

Différents domaines sont étudiés ; un département de science de la forêt a été créé il y a deux ans à l’Université Kim Il-Sung, selon le site de nouvelles indépendant NK News. « J’ai visité une bibliothèque à Séoul qui conserve des revues savantes nord-coréennes, et elles sont généralement plus portées sur les sciences pures que sur les sciences humaines », poursuit Benoît Hardy-Chartrand. Un inventaire des articles publiés par les Nord-Coréens dans des revues internationales mène au même constat : en 2014, ils ont fait paraître 24 articles qui concernent surtout la physique, la chimie, les mathématiques et la science des matériaux. Les coauteurs sont généralement des scientifiques de Chine, un pays ami de la Corée du Nord.

Il y a néanmoins des chercheurs en sciences sociales. Et même en science politique, affirme M. Hardy-Chartrand ! « Ils travaillent autant dans les universités que dans des think tanks [groupes de réflexion], mais, plus que dans les autres disciplines, ils sont complètement inféodés au gouvernement. Ils doivent être loyaux aux leaders, et déroger de la ligne du Parti du travail de Corée signifierait la fin de leur carrière et probablement un séjour en camp de rééducation. »

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