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29-03-2018

Depuis quelque temps, le téléphone de Karine Gentelet ne cesse de sonner. Au bout du fil, des journalistes souhaitant en savoir davantage sur le futur bureau de liaison autochtone de l’Université du Québec en Outaouais (UQO), mais aussi une foule d’organisations et d’individus désireux de s’y impliquer. « Je suis agréablement surprise par cet engouement, d’autant plus que le bureau n’ouvrira ses portes qu’en 2020 ! », dit la responsable du projet et professeure de sociologie spécialiste des questions autochtones.

Comme beaucoup d’autres universités, l’UQO redouble d’efforts pour être au diapason des étudiants issus des Premières Nations. « Nous voulons leur offrir un environnement adapté à leurs besoins pour favoriser leur épanouissement universitaire, et ainsi leur envoyer un message clair : cette université est la vôtre et nous allons tout faire pour que vous vous y sentiez accueillis et en sécurité », explique Karine Gentelet qui se désole d’entendre encore, à chaque rentrée universitaire, pendant les initiations, des remarques racistes visant les peuples amérindiens. « Pas étonnant que plusieurs étudiants n’osent pas s’identifier comme Autochtones », laisse-t-elle tomber.

Et bien des Autochtones ne songent même pas à entreprendre des études supérieures. Il faut dire que l’université reste un milieu qui leur inspire de la méfiance. « Trop longtemps, en raison du lourd bagage des pensionnats, l’école, qu’il s’agisse du primaire ou de l’université, était un monde étranger, un monde de Blancs, dont ils ont été tenus à l’écart. Il faut leur montrer que c’est possible d’aller à l’école et de conserver son identité autochtone pleine et entière, et d’en être fier », explique Carole Lévesque, professeure au Centre Urbanisation Culture Société de l’Institut national de la recherche scientifique (INRS), qui étudie depuis plus de 40 ans les enjeux qui touchent les peuples autochtones.

À cet égard, elle estime que l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC) et l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT) font figure de pionnières dans la province. « Depuis les années 1970, ces établissements ont développé des programmes qui prennent de plus en plus en considération les approches de l’apprentissage et de la transmission des connaissances propres aux Autochtones, dit-elle. Voilà pourquoi on y trouve la plus forte concentration d’étudiants autochtones aux études supérieures au Québec. »

«Les étudiants autochtones sont plus âgés et ont souvent des enfants à leur charge. Il faut qu’on leur donne un coup de pouce pour trouver un logement, une garderie, un médecin, etc., en plus des services courants comme l’aide à la rédaction et à la recherche bibliographique.»

Karine Gentelet, professeure de sociologie spécialiste des questions autochtones

En 2016, l’UQAT a franchi un pas supplémentaire en créant l’École d’études autochtones. « Ainsi, on envoie le message que les communautés autochtones sont au cœur de la mission de l’université », souligne le directeur Hugo Asselin.

L’École regroupe toutes sortes de programmes, depuis les sciences de l’environnement jusqu’à la gestion en passant par les études autochtones, les sciences de la santé et le tourisme. « Chose très importante : on enseigne ces cours dans une perspective autochtone, indique Hugo Asselin, également titulaire de la Chaire de recherche du Canada en foresterie autochtone. Autrement dit, les professeurs et les chargés de cours intègrent dans leur enseignement des exemples pertinents pour les Autochtones. Car s’ils n’entendent jamais parler de leur nation, de leur culture et de leurs enjeux, ils vont conclure que notre école n’est pas faite pour eux. Ça ne change rien à la valeur du cours ou à son niveau de difficulté; c’est simplement de le rendre culturellement adapté. »

Donner un meilleur accès à l’université aux étudiants autochtones passe également par des aménagements particuliers, qu’il s’agisse de leur enseigner dans leur communauté, de leur créditer un cours d’introduction aux langues autochtones ou de les aider à concilier travail, famille et études. « Les étudiants autochtones sont plus âgés et ont souvent des enfants à leur charge, note Karine Gentelet. Il faut qu’on leur donne un coup de pouce pour trouver un logement, une garderie, un médecin, etc., en plus des services courants comme l’aide à la rédaction et à la recherche bibliographique. »

Et pour que les Autochtones se sentent véritablement chez eux, il importe aussi de leur donner voix au chapitre. C’est ce que l’UQAT a fait en s’assurant qu’il y ait toujours au moins un membre de son conseil d’administration qui soit autochtone. « Nous sommes également la première université au Québec à avoir un représentant autochtone sur son comité d’éthique de la recherche », ajoute Hugo Asselin. De telles initiatives devront se multiplier au cours des prochaines années si le monde universitaire québécois souhaite rattraper le temps perdu. « Tout le monde sait qu’il faut en faire plus. Beaucoup plus », conclut le professeur.

Photo: Mathieu Dupuis

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