Publicité
Société

Confidentialité de la recherche sur les bancs de la justice

22-11-2018

Les éoliennes situées à Saint-Ferdinand dans la MRC de l’Érable. Photo: Annie Labrecque

Invitée comme témoin expert dans le conflit opposant Les Éoliennes de l’Érable et la petite communauté de Saint-Ferdinand, la chercheuse Marie-Ève Maillé a dû se battre contre une ordonnance de la cour qui l’aurait forcé à révéler ses données de recherche. Elle revient sur ce parcours semé d’embûches dans l’essai L’affaire Maillé.

Retour en arrière

Ce conflit environnemental ne date pas d’hier. Dès le début du conflit, en 2009, alors qu’elle était étudiante au doctorat à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), Marie-Ève Maillé est sur le terrain pour analyser l’impact de ce projet de construction d’éoliennes et la division sociale qui s’ensuit au sein de la communauté. Elle mène de multiples entrevues auprès d’une centaine de citoyens, qu’ils soient pour ou contre la construction. Ces témoignages font partie intégrante de ses résultats de recherche et y sont consignés de façon anonyme.

Quelques années après le recours collectif déposé par un groupe de citoyens, Marie-Ève Maillé accepte de témoigner en tant qu’experte. Avant même de pouvoir le faire, en 2016, elle reçoit une ordonnance de la cour la forçant à révéler ses données de recherche et du même coup, l’identité des participants à son étude. Confrontée à cette requête, elle se demande jusqu’à quel point ses données peuvent rester confidentielles.

« Qu’arrive-t-il si quelqu’un veut y accéder? Je n’avais pas la réponse à cette question lorsque je me suis engagée dans le recours collectif en tant que témoin expert à la demande des citoyens. Encore moins pendant que je travaillais sur ma thèse de doctorat », précise Marie-Ève Maillé.

C’est le début d’un combat juridique que Mme Maillé mènera pour préserver l’anonymat de ses données jusqu’en 2017, où finalement le jugement sera rendu en sa faveur. Dans le cas contraire, ce précédent aurait pu nuire aux recherches où la participation des volontaires est nécessaire. « On ne peut pas demander comme ça les données des chercheurs comme si on demandait d’envoyer une résolution d’un conseil municipal ou une copie d’un acte déjà public, indique la chercheuse. Ce ne sont pas des données qui sont banales à exiger ni à obtenir. »

Que l’histoire ne se répète pas

Sa démarche à travers les dédales juridiques est consignée dans son livre L’affaire Maillé : L’éthique de la recherche devant les tribunaux (publié en octobre 2018 aux Éditions Écosociété). « J’ai eu l’idée de ce livre quand l’histoire a été médiatisée. À ce moment, je savais que je voulais en faire le récit pour éviter que cette histoire ne se reproduise ailleurs », espère la chercheuse, maintenant professeure associée au CINBIOSE (Centre de recherche interdisciplinaire sur le bien-être, la santé, la société et l’environnement) de l’UQAM. « L’objectif en laissant des traces de cette bataille, c’est que ceux qui se retrouvent dans une situation similaire puissent avoir de meilleurs réflexes et sachent à quoi s’attendre comme processus », ajoute-t-elle. Elle souhaite du même souffle que les institutions de recherche comprennent mieux leur rôle et leurs obligations. « Si l’UQAM avait fait ses devoirs et m’avait fourni de l’aide juridique externe dès le départ, il n’y aurait peut-être pas eu d’ordonnance de la cour me forçant à communiquer mes données. On aurait pu éviter toute cette histoire », souligne-t-elle.

À la suite de cette aventure, Marie-Ève Maillé continue à se préoccuper des impacts sociaux des grands projets menés au Québec à titre de consultante et de chercheuse. « Ce qui est souhaitable, c’est que les projets se déroulent dans le respect des citoyens concernés. Si l’acceptabilité sociale était plus qu’un vœu pieux de nos décideurs, il n’y aurait pas de recours collectif comme celui du projet éolien de l’Érable », conclut-elle.

Publicité

À lire aussi

Société

Les psychopathes sont-ils heureux?

Un chercheur de l'université de la Colombie-Britannique a étudié l'état émotif des personnes ayant des traits de psychopathie.
Société

Petite histoire de l’insomnie

Les troubles du sommeil sont devenus un véritable problème de santé publique. Pourtant, l’insomnie ne date pas d’hier. Pourquoi souffrons-nous autant de mal dormir?
Marine Corniou 06-12-2011
Société

Le voile n’est pas religieux

Entrevue avec l’essayiste et historien belge Jean-Claude Bologne, qui a examiné sous toutes ses coutures le rapport des femmes à leurs vêtements. Il nous livre son opinion sur le voile.
Dominique Forget 29-11-2013