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Société

Culture générale, dites-vous ?

29-06-2011

 

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Giovanni Calabrese est président fondateur des éditions Liber, à Montréal, spécialisées en philosophie et en sciences humaines. Il a signé ce texte dans le Journal du dernier congrès de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, en novembre 2010.

Dans une gazette que personne ne qualifierait de culturelle, telle chroniqueuse a récemment épinglé l’inculture dont souffriraient les jeunes qui, selon son ami professeur dans un établissement pré-universitaire, ne comprennent plus ce que signifient, par exemple, les mots «recto/verso». Les médias sont régulièrement outrés devant ce genre d’anecdote que chaque plumitif peut toujours adapter à son sens de l’indignation. On ne sait plus conjuguer les verbes, on ne connaît plus l’histoire, on n’a plus de culture. En ces matières, qui sont aussi diverses que fécondes et où chacun peut donc piocher à volonté, se scandaliser est à la portée du premier venu. Dans le film Les visiteurs, le curé de l’église où le comte Godefroy de Montmirail est allé demander asile ne trouve mieux pour décrire l’étrangeté de l’étranger que de dire qu’il «ne sait même pas qui est Michel Drucker». C’est dire à quel point il n’appartient pas au même univers. Les «connaissances» divisent le monde en deux: ceux qui en sont et ceux qui n’en sont pas.

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Il y a sans doute là un aspect fondamental de ce qu’on appelle la culture générale qui, comme la culture tout court, est d’abord un marqueur d’identité ou d’appartenance, un critère de reconnaissance et, aussi, un motif d’exclusion. La première illusion dont il faut se défaire est donc bien celle qui consisterait à penser que la culture générale relève de l’universel. L’héritage qu’elle est censée réunir de ce que l’humanité a appris, créé, maîtrisé ou inventé est en réalité disséminé entre autant de groupes, de milieux, de générations, de peuples qui deviennent rapidement les ignorants les uns des autres. La culture générale n’est pas la chose du monde la mieux partagée et elle n’est pas fédératrice. Celle d’un Pékinois n’est pas celle d’un Carioca qui n’est pas celle d’un Algérien. Et celle du scientifique n’est pas celle de l’ouvrier qui n’est pas celle de l’artiste. En disant de quelqu’un qu’il manque de culture générale ou qu’il en a une bonne, on n’a en somme rien dit. Il faut encore demander: la culture générale de qui?

Il y a, cela dit, entre culture et culture générale, une importante différence. Là où la première résulte de la transmission des savoirs et des savoir-faire, des œuvres de la raison et de l’imagination qui constituent le groupe et passe essentiellement par l’école (peu importe qu’il s’agisse d’une école de danse, d’une école d’ébénisterie ou de l’école de tous) et par l’apprentissage en général long, exigeant et intégrateur d’un legs de connaissances théoriques et pratiques structurées, la seconde se constitue par captation aléatoire de pièces détachées de ce qui leur donne sens, portées par la rumeur et placées sous le signe de la dispersion et du morcellement.

On aura compris que j’ai pour la culture générale une méfiance moqueuse et agacée, qu’on l’envisage comme objectif (il faut acquérir une bonne culture générale) ou comme socle du haut duquel on porte des jugements péremptoires sur tout et n’importe quoi. Ce n’est donc pas l’image de Pic de la Mirandole ou des humanistes de la Renaissance qu’elle fait naître chez moi, mais celle des mots croisés, des jeux questionnaires télévisés, des jeux de société que nous pratiquons entre amis. Là on sait que «Sommet du monde» appellera «Everest» et que si «ses dirigeants sont à Kota Kinabalu», alors il faut écrire «Sabah». Parfois il y aura des questions à peine plus élaborées: «Quel philosophe a dit de l’imagination qu’elle était la folle du logis?» «Que signifient les lettres de la fameuse formule E = mc2?» «Quel responsable nazi a dit que dès qu’il entendait le mot “culture” il avait envie de sortir son revolver?» Il n’en reste pas moins que, dans la culture générale, il ne s’agit jamais de raisonnements, de connaissances intégrées dans une opération complexe, de compréhension ou d’intuition reposant sur un savoir maîtrisé et sur une expérience variée. Le plus souvent il s’agit de mots isolés mécaniquemnent mémorisés, de notions retirées du système ou de la réalité qui leur donnent sens, d’érudition qui n’est en fait qu’un index. Cela donne un lexique, mais pas encore des phrases.

Il y a dans ce type de culture un aspect mécanique, superficiel et éclaté qui la rend stérile, particulièrement lorsqu’il s’agit de comprendre une réalité inédite, d’interpréter des pratiques opaques, de repérer les faiblesses d’un projet ou de dégager le sens d’œuvres inspirées — encore plus évidemment lorsqu’il s’agit de concevoir, de créer ou de construire. Pour arriver à ces résultats, il vaut mieux à mon sens disposer de connaissances intégrées et de mécanismes assimilés de questionnement, de mise en relation, de hiérarchisation, etc. Or cela ne s’acquiert qu’en affrontant avec patience et entêtement les questions qui sollicitent le plus notre furor cognoscendi. Par l’étude donc. Peu importe qu’on entreprenne d’étudier un fait historique, une structure élémentaire de la matière, un système économique, un principe juridique, une notion philosophique ou un poème, et pour autant qu’on pose toutes les questions qui surgissent à sa fréquentation, on finit par rencontrer presque tous les autres savoirs et presque tous les mécanismes de la découverte et de la compréhension. Et c’est seulement lorsqu’on aura ainsi éprouvé la complexité du connaître et du comprendre, leur nécessité et leur limite ainsi que le plaisir qui résulte des réponses auxquelles on en arrive que le savoir devient vraiment porteur. Je veux dire transposable, généralisable, structurant.

On entend parfois dire de nos jours que l’école devrait former à la culture générale. On devine l’opinion que je me fais de cette perspective. Je ne pense pas différemment lorsque ce sont les journalistes qui évoquent la même culture générale dans leur désir de mieux faire leur travail. S’il m’est permis de leur donner mon avis, je suggérerais qu’ils se dotent d’abord d’une formation sérieuse dans quelque domaine que soit. Ils s’aviseront rapidement qu’ils auront non seulement acquis des connaissances, une culture savante, mais aussi les procédés pour intégrer celles qu’ils devront assimiler et interroger au fur et à mesure. Ce n’est pas la culture générale qu’ils auront ainsi acquise, mais le principe général de la culture.

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