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Société

Les décisions politiques peuvent-elles être basées sur la science en pleine crise?

30-04-2020

Image: Pixabay

Le premier ministre du Québec, François Legault, a assuré se fonder sur l’expertise de la Direction de la Santé publique pour le déconfinement graduel proposé. Mais est-il vraiment possible de baser les décisions sur la science en temps de crise?

Avez-vous l’impression de lire tout et son contraire sur la COVID-19, même de la part des experts, en ce moment? L’Association des pédiatres du Québec et l’Académie des sciences allemande se sont ainsi positionnées en faveur d’une reprise des classes ce printemps. Mais le Conseil scientifique de France, lui, est plutôt contre. Au fait, avez-vous vu cette revue qui avance que les enfants attrapent peut-être moins facilement la maladie? Ou alors cette histoire sur de possibles liens avec le syndrome de Kawasaki, touchant les jeunes?

L’équipe de Québec Science, en tout cas, trouve qu’il est parfois difficile de s’y retrouver! (Tout comme le journaliste scientifique Ed Yong, de The Atlantic, qui dit que le problème est trop gros pour que quiconque puisse réellement le comprendre.) D’ailleurs, des lecteurs nous reprochent parfois de ne pas réellement répondre à leurs questions sur la COVID-19, quand nous indiquons que la réponse n’est pas établie. Comment les politiciens font-ils, eux, pour avancer?

Le professeur à l’Université d’Ottawa spécialisé en biologie évolutive Rees Kassen a publié récemment un texte sur la prise de décision basée sur la science sur le site du Fonds monétaire international, notamment pour souligner que l’information utile aux décideurs est encore incomplète, malgré le fait qu’il existe une quantité incroyable de données. «J’ai regardé ce matin sur la plateforme publique GISAID et il y a plus de 15 000 séquences génomiques du virus disponibles, dit-il en entrevue téléphonique. C’est dément!»

Il juge que la crise actuelle révèle le processus scientifique au grand jour. «Au lieu de voir juste le produit final [c’est-à-dire l’article scientifique revu par les pairs], le public a actuellement accès au processus entier, à tous les débats. La science est un processus très lent. On a beau accélérer les choses en ce moment et publier des pré-papiers ou faire des revues par les pairs plus informelles, c’est long avant qu’on voit une tendance claire. Pour cela, il faut que plusieurs groupes de recherche indépendants en viennent aux mêmes conclusions. Les politiciens ne peuvent donc pas dire simplement: OK Science: dis-nous quoi faire. C’est une relation plus collaborative que ça.»

Citer ses sources

Rees Kassen estime que les politiciens ont intérêt à être «honnêtes sur ce qui est connu et ce qui ne l’est pas» (sans oublier que leurs décisions peuvent être influencées également par d’autres facteurs: économie, enjeux de libertés individuelles ou de confiance du public, dit-il).

Un propos que partage Kimberly Girling, de l’ONG canadienne Evidence for Democracy. « C’est l’occasion d’aller encore plus loin et de dire clairement au public : Voici la science que j’ai utilisée pour prendre telle décision. J’ai eu vent d’une anecdote: en Allemagne, le directeur de la santé publique a annoncé une décision par rapport à la COVID-19 au début d’une semaine pour la modifier quelques jours plus tard. Il a expliqué que la première décision était fondée sur la science, mais que cette dernière avait simplement évolué. »

L’automne dernier, Evidence for Democracy publiait un rapport indiquant que les députés fédéraux trouvent facilement de l’information scientifique, mais peinent à discerner laquelle est fiable. La moitié des participants à cette étude affirmaient de plus que la surabondance d’information représente un défi pour eux. On imagine que la situation n’est que pire en temps de COVID-19. Le meilleur guide des décideurs est alors l’expert, selon Kimberly Girling. «Ils doivent être présents, que ce soit des scientifiques du gouvernement ou de l’extérieur, pour que l’information soit compréhensible pour les décideurs.»

Elle sent que c’est le cas au Canada, citant le Groupe d’experts sur la COVID-19 qui soutient la conseillère scientifique en chef, Mona Nemer. Au Québec, l’Institut national de la santé publique semble très impliqué, tout comme plusieurs universitaires (notamment pour la modélisation de la transmission de la maladie). Le Québec peut également compter sur un scientifique en chef, Rémi Quirion, dont le rôle est d’aiguiller le gouvernement.

Confusion des genres

Éric Montpetit, professeur au département de science politique de l’Université de Montréal, affirme qu’il y a souvent une confusion autour de ce qu’est vraiment la prise de décisions basées sur la science. Il rappelle que les concepts de «science» et de «décision politique» sont des choses bien distinctes, en temps de crise comme en temps normal. «La science ne peut pas dicter de manière claire ce qu’il faut faire. La science produit rarement des certitudes absolues : elle est faite de questions, de doutes. Elle nous informe plutôt des risques encourus.» Les risques d’un confinement strict prolongé et les risques du déconfinement, par exemple.

«Le niveau de risque qu’un gouvernement est prêt à prendre reste une décision politique. Si c’était le rôle de la science de décider, on n’aurait plus besoin des politiciens! Les enjeux de changements climatiques ont mis la table pour ce discours qui veut que pour bien gouverner, il suffit d’écouter la science. Ça manque de nuances.»

De plus, différentes disciplines s’entrechoquent en ce moment: la vision d’un infectiologue quant à la marche à suivre pour les prochaines semaines peut être différente de celle d’un psychologue et d’un économiste. «Il y une course pour attirer l’attention des politiciens.»

Les décideurs aimeraient bien obtenir des certitudes, ce que la science offre rarement. Voilà pourquoi certains se tournent parfois vers les pseudosciences, ce que déplore le professeur Montpetit.

La COVID-19 suscite énormément de questions. Afin de répondre au plus grand nombre, des journalistes scientifiques ont décidé d’unir leurs forces. Les médias membres de la Coopérative nationale de l’information indépendante (Le Soleil, Le Droit, La Tribune, Le Nouvelliste, Le Quotidien et La Voix de l’Est), Québec Science et le Centre Déclic s’associent pour répondre à vos questions. Vous en avez? Écrivez-nous. Ce projet est réalisé grâce à une contribution du Scientifique en chef du Québec et du Facebook Journalism Project.

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