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Société

Du temps pour l’autre

30-11-2011

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[mks_one_half]Il est révolu ce temps où il nous fallait attendre des semaines avant de lire l’autre nous dire son amour, ses joies, ses peines ou son bonheur. Les lettres postées, puis «voyagées», puis livrées, nous parvenaient dans un délai qui nous paraissait une éternité, parfois. Nous cultivions la représentation de l’autre à défaut de sa fréquentation virtuelle instantanée. Autrement dit, nous vivions ce type de relation qui repose sur la présence intériorisée de l’autre (ce que les psys appellent une dyade primaire), parfois idéalisée, mais nécessaire­ment man­quante. Instantanéité de la communication oblige, ce type de relation est aujourd’hui une denrée de plus en plus rare. Et nous prenons des raccourcis qui nous éloignent du temps nécessaire au développement du lien et à notre propre développement.[/mks_one_half]

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En 1979, Urie Bronfenbrenner, ce psychologue états-unien dont j’ai déjà parlé dans cette chronique, publiait ce qui allait devenir une référence scientifique obligée en matière de développement, The Ecology of Human Development. Il y décrit notamment comment les humains bricolent leurs attachements, comment ils tissent les liens indispensables à leur développement. L’instantanéité ne fait pas partie du scénario. Le temps de l’observation de l’autre dans un même lieu, dans des contextes partagés, oui. Le temps de l’interaction avec l’autre dans des activités communes se déployant lentement autour d’un objet, d’une passion, d’un rêve partagé, oui. Le temps d’une réciprocité dans l’action, d’une transformation consentie et lente dans l’équilibre du pouvoir de l’un envers l’autre, oui. Le temps que se conjugue une grammaire commune des gestes, des paroles, des silences de l’autre, oui. Le temps que se manifeste une affection à l’autre, de l’autre, oui. Le temps qu’une synchronie s’installe entre les espoirs, les besoins, les désirs de l’un et les réponses de l’autre, oui.

La pratique désormais usuelle selon laquelle la mère et l’enfant cohabitent immédiatement après l’accouchement repose sur un constat fait dans les années 1970. L’observation mutuelle tout comme les interactions fréquentes et continues entre la maman et le nouveau-né contribuent à l’établissement d’une relation plus harmonieuse, durant laquelle le bébé s’attache et exerce une puissante influence sur les comportements de la mère. On découvrira plus tard, dans le suivi de ces enfants, qu’ils se développent mieux que les autres ayant été astreints à un protocole hospitalier de contacts programmés et de courte durée durant la période postnatale. Ce temps, celui de l’attachement, devient un tremplin, un puissant moteur de développement pour le reste de la vie.

Grandir, se développer, demande du temps. Du temps d’observation, d’interaction, de représentation de l’autre, du monde, de l’Univers qui nous entoure. Du temps d’attachement, de confiance dans les relations que nous tissons. Le temps de l’amitié ne se structure pas autrement. Il n’a rien à voir avec l’instantanéité virtuelle de Facebook où les «amis» se créent ou se perdent dans un effleurement de touche. Il demande de l’attention à l’autre, de la générosité, de la proximité. L’amitié demande aussi du temps d’intimité. N’y a-t-il pas un sentiment étrange qui nous envahit lorsque Facebook nous rappelle l’anniversaire d’un «ami» que l’on ne connaît pas ou si peu? Ou lorsque Facebook nous met en présence d’une détresse ou d’un bonheur qui ne nous touche pas ou qui, plus encore, nous gêne, nous embarrasse comme si nous étions un voyeur pris sur le fait? N’y a-t-il pas quelque chose de singulier à oublier complètement la quasi-totalité de nos «amis» une fois le portable fermé, à ne se les représenter qu’à la vue de leur photo sur l’écran?

L’amour, l’amitié, l’attachement, le développement ne peuvent faire l’économie du temps. Ils demandent plus que 140 caractères tapés à toute vitesse dans une cavalcade d’échanges furtifs sur Twitter. Ils se nourrissent d’autre chose que du volume de liens activés à la minute.
Renoncer à Facebook ou à Twitter pour se révolter, renverser un régime politique despote ou pourri, non. Renoncer à Facebook ou à Twitter pour se donner le temps de l’observation, de l’interaction, de l’amitié, de l’attachement, de l’intimité, du manque, oui.

Illustration: Frefon

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