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Société

Écrans: nos enfants sont-ils en danger?

28-03-2019

Illustration: Delphine Meier

En une décennie, les appareils numériques ont changé notre rapport à l’espace, au temps et aux autres. Les tout-petits n’échappent pas à la déferlante, au contraire. Que risquent-ils?

J’ai fait le compte. Ordinateurs, tablettes, téléphones intelligents et 
téléviseurs : à la maison, nous avons sept « écrans » qui sont, pour mes enfants de trois et six ans, autant de promesses de jeux, de dessins animés et de divertissement facile.

Le nombre paraît élevé, et pourtant ma famille est dans la norme, puisqu’on compte en moyenne 7,3 écrans par foyer en Amérique du Nord. Voilà qui donne le vertige, alors que le premier téléphone intelligent n’est apparu qu’en 2007 et la première tablette en 2010.

Véritables aimants électroniques, ces appareils exercent sur nos petits, comme sur nous, un magnétisme puissant. Il suffit que mes enfants aperçoivent la tablette pour lâcher la pâte à modeler ou les jouets qui les occupaient pourtant deux minutes plus tôt.

Comme (presque) tous les parents de mon entourage, je me questionne sur le fameux « temps d’écran », ce cumul des minutes passées le nez collé aux appareils numériques, quels qu’ils soient. Et comme eux, je culpabilise si jamais « j’oublie » un peu trop longtemps ma progéniture devant des épisodes en rafale de La Pat’patrouille.

La culpabilité est d’autant plus vive que, depuis quelques années, les dangers de la surexposition aux écrans occupent une place grandissante dans la sphère médiatique. Il faut dire que, entre l’âge de trois et cinq ans en moyenne, les enfants canadiens passent plus de deux heures par jour devant un écran, soit le double de ce qui est recommandé par la Société canadienne de pédiatrie. Une étude menée en 2016 au Royaume-Uni a même établi qu’environ 51 % des nourrissons de 6 à 11 mois se divertissent quotidiennement grâce à un écran tactile !

Un peu partout, l’inquiétude monte : et si ces technologies omniprésentes étaient nocives ? Si elles bousillaient le cerveau des tout-petits, à l’âge critique où les réseaux neuronaux se mettent en place ? Preuve que ces craintes sont légitimes, elles sont partagées par les inventeurs mêmes du divertissement mobile ! Plusieurs dirigeants de la Silicon Valley ont en effet affirmé protéger leurs petits des sirènes du numérique, les inscrivant parfois dans des garderies et écoles où ces appareils sont carrément bannis.

De là à diaboliser les écrans, il n’y a qu’un pas, que certains franchissent sans hésiter. Aux États-Unis comme en Europe, des pédiatres commencent à faire des liens entre le temps passé devant l’écran et la manifestation de symptômes autistiques ou de troubles du comportement. Dans une tribune du journal Le Monde, des professionnels français de la santé soulignaient, en janvier dernier, la forte augmentation depuis 2010 des troubles intellectuels et cognitifs (+24 %) ainsi que des troubles psychiques (+54 %) et du langage (+94 %) chez les enfants scolarisés. « Parmi d’autres [facteurs], quelle pourrait être la responsabilité de la surexposition aux écrans ? » s’interrogeaient-ils.

2 heures :

temps d’écran moyen des enfants canadiens âgés de trois à cinq ans chaque jour

Mais pendant que certains experts sonnent l’alarme, d’autres préconisent au contraire de garder la tête froide, à l’instar d’un groupe britannique qui a publié, début 2019, des recommandations sur l’utilisation des écrans chez les enfants. S’appuyant sur une revue de 13 articles de synthèse, les chercheurs concluent qu’il n’y a pas de preuves solides d’un effet « toxique » direct des écrans et que leur caractère nocif est souvent exagéré. Ils se gardent d’ailleurs de fixer une limite de temps d’exposition. Alors, qui croire ? Et surtout, que faire à la maison ? Faut-il tout interdire, minuter l’utilisation ou lâcher la bride ?

« La littérature scientifique sur le sujet est difficile à suivre. Elle touche à de nombreux domaines, de l’épidémiologie à la psychologie en passant par les sciences de la communication ou du développement, et les études sont loin d’être toutes de bonne qualité », indique d’emblée Jenny Radesky, pédiatre spécialiste du développement à l’Université du Michigan, précisant que, devant l’explosion des nouvelles technologies, la science ne tient pas la cadence.

C’est elle qui a piloté les lourds travaux de synthèse ayant conduit à la diffusion, en 2016, des recommandations de l’Association américaine de pédiatrie sur le temps d’écran pour les enfants de zéro à cinq ans. « Je fais partie des chercheurs de plus en plus nombreux qui pensent que nous n’aurons jamais de preuves parfaites, d’essais cliniques contrôlés permettant d’établir des liens clairs entre la technologie et le développement des enfants », dit-elle. Le hic ? D’abord, il est difficile de mettre en évidence l’effet néfaste d’un facteur parmi les milliers d’autres qui ont une influence sur la population. Ensuite, on dispose d’observations, de corrélations, mais en aucun cas de preuves directes de cause à effet. Enfin, dans ces études, le temps d’écran est estimé par les parents − avec une précision qui peut laisser à désirer.

Malgré tout, dans cet imbroglio, quelques consensus émergent (voir page 34), bien qu’ils reposent sur des études réalisées au temps pas si lointain où le seul écran était la télévision. Chez les tout-petits comme chez les adolescents, une surexposition aux écrans nuit au sommeil et favorise l’obésité. Chez les bambins, l’excès de télé compromet l’acquisition du langage. Sur le plan des effets cognitifs à long terme, les études divergent davantage. Mais les enfants qui ont passé des heures scotchés au petit écran semblent vivre plus tard certaines difficultés qui, si elles sont compliquées à quantifier, n’en sont pas moins inquiétantes.

Linda Pagani en sait quelque chose ; ses études font autorité dans le domaine. Cette psychologue et chercheuse au Centre de recherche du CHU Sainte-Justine affilié à l’Université de Montréal a suivi une cohorte d’environ 2 000 enfants nés au Québec entre 1997 et 1998, en notant le nombre d’heures qu’ils avaient passées devant la télévision à l’âge de deux ans et demi. « En moyenne, ces jeunes regardaient la télé 1 h 15 min chaque jour. Nous avons trouvé que chaque heure de télé au-delà de la moyenne était associée à des risques pour leur santé et leur bien-être physique, psychologique et social », explique-t-elle.

Entre autres, à 10 et 13 ans, ceux qui avaient été les plus téléphages à 2 ans échouaient davantage en mathématiques que les autres, étaient moins engagés en classe, couraient plus de risques d’être harcelés par leurs pairs et étaient plus agressifs. « Dans ces analyses, j’ai tenu compte de la configuration familiale, du niveau de scolarité de la mère, du statut socioéconomique de la famille et de bien d’autres facteurs pour isoler l’incidence de la télé. Cela reste une corrélation, mais on s’approche du modèle causal. »

Ces observations ont été confirmées par plusieurs études, dont une publiée fin janvier dans JAMA Pediatrics par une équipe de l’Université de Calgary. En évaluant le développement de 2 441 enfants aux âges de deux, trois et cinq ans, les chercheurs ont montré que ceux qui étaient le plus exposés aux écrans (cette fois tous appareils confondus) réussissaient moins bien les tests dans les sphères de la communication, de la motricité, du raisonnement et de la résolution de problèmes. « Nos résultats indiquent que l’excès d’heures consacrées aux écrans peut être l’une des raisons pour lesquelles il y a des disparités dans l’apprentissage et le comportement à l’entrée à l’école », résumait alors l’auteure principale, Sheri Madigan.

Les parents comme modèles

Et si l’on commençait par balayer devant sa porte? «Trop de parents ont les yeux fixés sur leur téléphone quand ils promènent leurs jeunes enfants en poussette ou qu’ils les balancent au parc», déplore la pédiatre Michelle Ponti. Les recommandations savantes sont d’ailleurs unanimes. On préconise d’établir un «plan familial d’utilisation des médias» qui comportera des moments sans techno pour tous, comme les repas. «Moi-même, je réalise que je m’occupe mieux de mes enfants quand mon téléphone est loin de moi », admet Jenny Radesky, de l’Université du Michigan.

Il ne s’agit pas que d’une impression. Avec ses collègues, en 2017, elle a interrogé 170 familles sur la façon dont les appareils portables interrompaient les interactions avec leurs enfants (d’environ trois ans). Selon leur étude, publiée dans Child Development et corroborée par d’autres travaux, plus les interruptions sont nombreuses, plus les comportements difficiles seraient fréquents, comme les crises, les pleurnicheries et l’hyperactivité. Des études tout aussi récentes ont montré que les parents rivés à leur téléphone étaient plus impatients et moins réceptifs quand leurs enfants les sollicitaient. Ce qui crée chez les petits davantage d’anxiété.

À bon entendeur…

Apprentissages manqués

Comment expliquer cette « nocivité » ? S’il y a peut-être des conséquences directes sur les structures cérébrales en développement, le principal écueil est évident : le temps passé devant Netflix ou YouTube ne l’est pas à courir dehors, à imaginer des aventures, à construire des tours de cubes, à régler des chicanes ou à nouer des amitiés avec les pairs… « C’est ce qu’on appelle l’effet de déplacement. Les écrans ont tendance à remplacer des activités qui seraient plus enrichissantes pour l’enfant », dit Michelle Ponti, pédiatre au Child and Parent Resource Institute de London, en Ontario.

Un constat qui justifie à lui seul le principe de précaution, en particulier avant cinq ans. « On sait ce dont un enfant a besoin pour se développer : il a besoin d’interactions directes, du regard de ses parents, de manipuler des objets, d’être actif, et ce n’est pas facile pour lui d’appliquer ce qu’il voit en deux dimensions aux vraies expériences de vie », ajoute la pédiatre, qui a présidé le groupe de travail de la Société canadienne de pédiatrie ayant formulé en 2017 les recommandations sur le temps d’écran pour les moins de cinq ans. En bref, les experts conseillent d’éviter tout écran avant deux ans et de ne pas dépasser une heure par jour entre deux et cinq ans. Pour les enfants plus grands, les recommandations sont en cours d’élaboration, mais deux heures par jour semblent suffire amplement… Chose certaine, à tout âge, on éteint les appareils au moins une heure avant le coucher.

Pas facile, pour les parents, de suivre ces conseils, alors que l’attention des bambins est désormais happée par une kyrielle d’écrans consultables partout et en tout temps ; un téléphone cellulaire permet de faire patienter les enfants au restaurant, dans une salle d’attente, en voiture. « Cela augmente de façon exponentielle l’utilisation des écrans, note Linda Pagani. Je suis très préoccupée. »

Illustration: Delphine Meier

Quand, où et comment

Courons-nous à la catastrophe ? Doit-on parler, comme l’a fait le magazine américain The Atlantic en 2017, de « génération détruite », sacrifiée sur l’autel de la technologie ? « L’écran en soi n’est pas un danger. Il peut même être bénéfique, rassure Michelle Ponti. C’est l’usage qui en est fait qui peut poser problème, par exemple laisser un enfant pendant des heures devant du contenu inapproprié… »

C’est notamment pour cette raison que la télévision allumée en permanence est considérée par les chercheurs comme un des usages les plus nocifs. En 2012, une étude américaine avait révélé que les enfants de huit mois à huit ans étaient soumis en moyenne à près de quatre heures de télé en toile de fond. Dans les milieux les plus pauvres, on frôlait plutôt les six heures  !

En plus d’interrompre les jeux et de réduire les échanges verbaux avec les parents, la télévision en roue libre peut exposer les petits à du contenu violent, vulgaire ou inadapté. La tablette ou le téléphone ne sont pas plus sécuritaires, car les enfants apprennent très vite à naviguer de l’inoffensif Caillou aux belliqueux Power Rangers.

Or, le choix du contenu est primordial, comme l’a montré l’Américain Dimitri Christakis, l’un des spécialistes du sujet. Il a invité plus de 500 parents pendant 12 mois à non pas réduire le temps d’écran de leur progéniture de trois à cinq ans, mais à simplement éviter tout contenu violent au profit d’émissions éducatives. « C’est une stratégie de réduction des méfaits, commente Caroline Fitzpatrick, professeure de psychologie à l’Université Sainte-Anne, en Nouvelle-Écosse, et spécialisée sur la question. Les enfants qui avaient regardé du contenu éducatif étaient moins agressifs et avaient moins de problèmes de comportement, indépendamment du nombre d’heures d’écoute. »

Les enfants de milieux plus pauvres regardent davantage la télé, mais chaque heure d’écoute entraîne aussi chez eux plus de dommages.

Caroline Fitzpatrick

Plus la science avance, plus les chercheurs s’entendent sur ce point : le temps d’écran n’est peut-être pas la variable la plus importante finalement. « Ce qui se dégage, c’est qu’il n’y a pas de règle simple qui s’applique à tout le monde. Dans les études, il faut prendre en compte le milieu socioprofessionnel, le mode d’éducation, le degré d’attachement, l’existence de conflits familiaux, le type de contenu, l’heure à laquelle l’enfant est devant l’écran. Il faut des études complexes », souligne Jenny Radesky.

Sans surprise, les jeunes issus de milieux défavorisés, moins stimulés une fois les écrans fermés, paient le plus lourd tribut en cas de surexposition. C’est ce qu’a fait ressortir Caroline Fitzpatrick avec des collègues américains en 2016, en évaluant les compétences d’enfants d’âge préscolaire dans plusieurs sphères du développement. « Les enfants de milieux plus pauvres regardent davantage la télé, mais chaque heure d’écoute entraîne aussi chez eux plus de dommages », mentionne-t-elle.

Cette hypothèse, dite de la susceptibilité différentielle, s’impose de plus en plus, confirme Jenny Radesky. « On ne peut pas faire comme si les enfants et leurs milieux de vie étaient tous identiques. » Dans ses recherches, la pédiatre essaie justement de comprendre les facteurs de vulnérabilité, histoire de personnaliser un jour les recommandations.

Ce qu’elle observe, sans qu’il y ait pour l’instant de preuves établies, c’est que les enfants qui ont des comportements plus difficiles, qui sont impulsifs ou qui ont du mal à maîtriser leurs émotions sont ceux qui ont un rapport plus problématique avec les écrans. Même chose pour les petits aux prises avec des symptômes autistiques. L’œuf ou la poule ? « Les parents utilisent souvent le téléphone ou la tablette pour les calmer, donc ces enfants sont plus exposés, remarque Jenny Radesky. Mais c’est probablement une activité plus satisfaisante pour eux que pour les autres enfants, peut-être pour des raisons neurophysiologiques, donc ils la réclament davantage aussi. Or, ce sont eux qui ont le plus besoin d’apprendre à se contenir autrement. »

Pour rompre le cercle vicieux, il faut marteler le message, répètent les chercheurs. La question des écrans doit 
s’inviter dans toutes les familles, faire partie de l’examen de routine en pédiatrie. Idéalement, pour éviter les dérives, le parent devrait être à côté de l’enfant, nommer ce qu’il voit sur l’écran et même jouer avec lui à ses applications « éducatives » préférées.

Dans les faits, rares sont les parents qui commentent systématiquement en direct les actions de Caillou ou de Petit Ours Brun. On profite plutôt de ce moment de calme (d’hypnose ?) pour préparer le souper ou prendre une douche. Mais ce gardiennage électronique ne doit pas devenir la règle, car les enfants ont besoin de solliciter tous leurs sens, de rêvasser, voire de s’ennuyer pour se construire et consolider leurs connaissances, explique Francis Eustache, chercheur en neuropsychologie à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale à Caen, en France. « Il faut pouvoir s’extraire du moment présent et de l’émotion qui l’accompagne pour synthétiser l’information. C’est de cette manière qu’on forge notre vision du monde, nos opinions, notre personnalité, notre capacité de discernement. »

Les écrans ne disparaîtront pas, dit-il, précisant que toutes les révolutions techniques, y compris la démocratisation de l’écriture, ont amené leurs lots de doutes. « Ces technologies sont aussi très positives, elles permettent l’accès à la connaissance, mais elles ne sont pas neutres. Et les plus jeunes sont plus à risque parce qu’ils n’ont pas connu l’avant. Ils doivent réaliser que le monde ne se limite pas à cela. »

Sur ce, je vais jouer dehors avec mes petits.

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