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Société

Enfants transgenres: les défis restent nombreux

26-06-2020

Photo: Valérian Mazataud/Studio Hans Lucas

Armée de données probantes, Annie Pullen Sansfaçon lutte à sa manière contre la stigmatisation dont sont victimes les enfants transgenres.

Une jolie robe. Voilà ce que l’enfant d’Annie Pullen Sansfaçon voulait porter pour sa toute première journée d’école. Exactement comme elle le faisait à la maison. Mais l’uniforme imposé par l’école était strict : des pantalons pour les garçons, des tuniques pour les filles. Bien que la nature lui ait assigné un sexe masculin à la naissance, dans sa tête, elle est une fille. Tout simplement. « “Pourquoi devrais-je porter un pantalon ?” m’a-t-elle demandé. Ç’a été un moment marquant », se rappelle Annie Pullen Sansfaçon, chercheuse en travail social.

Rien ne la prédestinait à étudier les parcours des enfants trans… jusqu’à ce qu’elle découvre qu’elle était mère d’une fille trans. Dès lors, elle a été témoin des nombreuses barrières au bien-être de ces enfants et de leur famille. Elle cherche maintenant à les faire tomber une à la fois en s’appuyant sur ses recherches et celles de ses collègues.

« Je veux que les données empiriques sortent des murs de l’université et puissent servir à ceux et celles qui en ont besoin », affirme la professeure de l’Université de Montréal et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les enfants trans­­-genres et leurs familles financée par le Conseil de recherches en sciences humaines. Entrevue avec une scientifique pour qui l’engagement et la rigueur peuvent − et doivent − coexister.

***

Québec Science : On n’a jamais autant parlé de transdiversité dans l’espace public. Cependant, quantité d’obstacles demeurent pour les personnes trans, qui sont plus à risque de discrimination, de harcèlement, de violence. Comment peut-on mieux soutenir les enfants trans ?

Annie Pullen Sansfaçon : Nos recherches confirment quelque chose qui semble aller de soi : le soutien parental est un facteur de protection vraiment fort. Or, la majorité des enfants trans n’en bénéficient pas. Il n’y a pas d’études comparatives, mais on constate par exemple que le taux de suicide diminue de façon significative chez les jeunes trans qui ont un très bon soutien parental comparativement à ceux dont les parents tolèrent l’identité de genre sans vouloir en parler davantage.

Les données montrent également que le bien-être des jeunes trans passe par des mesures d’inclusion à l’école, comme la création d’une alliance LGBTQ+. L’accès à des cliniques d’affirmation de genre est aussi important. Ce sont des endroits où iels* peuvent obtenir des traitements hormonaux à partir de la puberté. Au contraire, plus on retarde cet accompagnement, plus la dysphorie de genre persiste, et donc l’inconfort et la souffrance. Les jeunes qui franchissent les portes de ces cliniques n’ont pas tous les mêmes besoins. Par exemple, certains demanderont un jour une chirurgie, d’autres non. Les parcours ne sont ni linéaires ni typiques.

QS Devant des expériences aussi variables, en tant que médecin, psychologue ou travailleur social, quelle approche doit-on privilégier ?

APS Il y a trois grandes approches. La première est dite « réparatrice » : elle implique de ne pas laisser les jeunes transitionner socialement. On devrait essayer de les rendre plus à l’aise avec leur sexe assigné à la naissance et faire en sorte qu’ils le demeurent le plus longtemps possible. C’est illégal en Ontario et dans des États américains, dont l’Utah et la Californie, mais pas encore au Québec.

La seconde approche est l’« attente vigilante » : on admet que l’enfant pourra bénéficier d’une transition, mais on choisit d’attendre afin qu’il soit entièrement sûr de son choix. On se concentre sur le résultat, la transition, plutôt que sur l’état du jeune. Cette approche sous-entend une question : l’enfant est-il vraiment trans ?

Enfin, il y a l’approche affirmative, que je préconise. Elle est de plus en plus prônée au Canada, car elle semble être celle qui donne les résultats les plus probants. On suit le rythme de l’enfant et l’on répond à ses besoins. L’identité de genre n’est pas un résultat, mais un processus. La prémisse est la suivante : la seule personne qui peut confirmer son identité est la personne elle-même. Et ce, même si elle change d’idée.

Consultez le lexique complet sur la diversité sexuelle et de genre: https://www.btb.termiumplus.gc.ca/publications/diversite-diversity-fra.html

QS À cet effet, des reportages récents ont analysé le phénomène de la « détransition », c’est-à-dire une personne qui, après avoir effectué ou amorcé une transition, décide d’adopter une identité de genre qui correspond à son sexe à la naissance ou à une identité non binaire. Qu’en pensez-vous ?

APS C’est un phénomène réel mais rare, selon les données actuelles. Nous manquons de connaissances et sommes coincés dans une sorte de prise de bec où des conclusions s’opposent : celles issues d’anciennes recherches qui affirmaient qu’un grand pourcentage de jeunes détransitionnaient et celles provenant de travaux plus récents qui montrent qu’une petite proportion seulement de jeunes changent d’idée. Mais tout sépare ces études : ce ne sont ni la même méthodologie, ni les mêmes jeunes, ni le même contexte social.

Voilà pourquoi j’espère obtenir une subvention pour aller à la rencontre de ces jeunes qui détransitionnent afin de mieux les comprendre. Pourquoi leur choix ne leur convient plus ? Certains ont-ils transitionner dans l’espoir de régler des enjeux de discrimination ? Au final, la transition a-t-elle entraîné davantage de discrimination ? Est-ce une dysphorie sociale ou de genre ? Ou les deux ? Pour l’instant, nous n’en savons rien.

QS Qu’en est-il des familles des enfants trans ?

APS Les parents ont beaucoup de difficulté à accepter cet état de fait ; ça prend du temps avant qu’ils offrent leur soutien à leur enfant. Ils évoquent le deuil de leur enfant, le choc, l’adaptation. Encore une fois, les parcours varient et sont influencés par l’environnement. On voit des parents qui acceptent bien l’identité de genre de leur enfant, mais qui sont critiqués par leurs propres parents ou le voisinage. Parfois, des conflits conjugaux émergent.

La pression sociale est très forte. Quand un enfant fait un coming out, le parent en fait un également. Dans une étude effectuée il y a quelques années, on s’est rendu compte que le parent agissait un peu comme un bouclier, en affrontant lui aussi les défis de son enfant. Le problème, c’est qu’il existe très peu de services pour aider ces parents. C’est ce qui m’a poussée à cofonder l’organisme Enfants transgenres Canada pour mieux soutenir les familles [NDLR : elle en a été aussi la vice-présidente de 2013 à 2018].

QS Vous avez également contribué en 2016 à l’adoption du projet de loi no 103, soit la Loi visant à renforcer la lutte contre la transphobie et à améliorer notamment la situation des mineurs transgenres. Cette loi a ajouté l’identité de genre aux motifs de discrimination interdits par la Charte des droits et libertés de la personne. Elle a aussi permis aux enfants et aux adolescents de modifier leur prénom et la mention de sexe sur leur acte de naissance. Quatre ans plus tard, les effets de cette loi se font-ils sentir ?

APS Oui. Grâce au changement de mention de sexe, les mineurs peuvent avoir des cartes cohérentes avec leur identité de genre et ainsi avoir accès plus rapidement aux services. Ça peut devenir compliqué quand on se présente chez le médecin avec une carte d’assurance maladie qui ne reflète pas qui l’on est… Des barrières sont certainement tombées, mais d’autres demeurent. Pour modifier l’acte de naissance, il faut être citoyen canadien. Or, que fait-on des personnes trans immigrantes, réfugiées ou en attente de statut ?

Autre chose : la loi ne prévoit pas une case vide pour le sexe. C’est soit « M » ou « F ». Mais certaines personnes ne s’identifient ni à l’un ni à l’autre. Il y a encore des freins économiques, car le changement de mention de sexe implique des frais d’une centaine de dollars. C’est sans compter la lettre de soutien d’un professionnel de la santé, chose qui n’est pas toujours facile à obtenir, notamment pour les jeunes en région.

QS Vous êtes une chercheuse et une mère engagée. Est-ce mal vu en science d’être aussi « proche » de son sujet d’étude ?

APS Ça l’est en effet. Mais à cela, j’ai envie de répliquer : en quoi ma rigueur est-elle affectée par le fait que je suis parent d’une enfant trans ? Si l’on suit cette logique, les chercheurs qui étudient les personnes âgées ne devraient pas avoir de parents vieillissants et les chercheurs qui travaillent du côté de la protection de l’enfance ne devraient pas avoir d’enfants. Ça n’a pas de sens !

Mon expérience personnelle ne m’empêche nullement d’appliquer avec rigueur les mêmes méthodologies que mes collègues. Par ailleurs, si je suis engagée, c’est en raison de ma famille, certes, mais aussi de ma profession. Le changement social fait partie de l’ADN du travail social. Si mes recherches n’avaient aucune répercussion sur les services sociaux, il me faudrait me questionner.

QS Vous tenez à embaucher des personnes trans à des postes de professionnels de recherche. En quoi cela apporte-t-il une plus-value ?

APS D’abord, ça augmente la confiance des participants à nos études : en entrevue, iels se sentent plus à l’aise à l’idée de divulguer des informations très personnelles, pouvant enfin se confier à quelqu’un qui les comprend. N’oublions pas que plusieurs de ces jeunes vivent de l’isolement et n’ont parfois jamais rencontré d’autres personnes trans.

Faire participer des personnes trans à nos recherches répond également aux lignes directrices d’un nouveau code d’éthique que j’ai cosigné et qui a été entériné par l’Association professionnelle canadienne pour la santé transgenre.

Enfin, cela fait partie de mon engagement envers la communauté, car les personnes trans sont souvent discriminées à l’embauche. Et puis, il nous faut davantage de personnes trans formées en recherche qualitative. Ce serait bien qu’un jour le titulaire de cette chaire soit trans. Je serai prête à laisser ma place sans problème !

* Le pronom iels désigne les personnes sans distinction de genre.

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