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Société

Israël, une terre promise pour l’innovation

18-02-2015

La clé USB, les systèmes anticollision installés dans les voitures de luxe, les tomates cerises… Devant des journalistes scientifiques réunis à l’Université hébraïque de Jérusalem, Isaiah Arkin – que tout le monde appelle «Shy» – énumère quelques-unes des inventions les plus célèbres à être sorties des laboratoires d’Israël. Son surnom a beau signifier «timide» en anglais, le vice-président à la recherche et au développement de l’Université hébraïque est tout sauf réservé lorsque vient le temps de vanter les innovations de son pays. «Vous utilisez tous, dans votre vie quotidienne, des produits conçus chez nous», assure-t-il.

Avec seulement 8 millions d’habitants (une population équivalente à celle du Québec), ses 67 ans tout juste (sa déclaration d’indépendance date de 1948) et son territoire entouré de pays hostiles, Israël n’en est pas moins reconnu comme une véritable terre de miracle technologique. C’est le pays, dans le monde, qui compte, toutes proportions gardées, le plus d’ingénieurs et de titulaires de doctorat. La densité des start-ups rivalise avec celle de Silicon Valley et l’État hébreu compte plus de sociétés cotées au NASDAQ que n’importe quel pays, à l’exception des États-Unis. La cerise sur le gâteau: Israël a déjà récolté 12 prix Nobel.

Quelle est la recette de ce succès? Pendant une semaine, une douzaine de journalistes scientifiques venus d’Allemagne, du Japon, des États-Unis, d’Italie ou du Québec ont tenté de percer le mystère, en visitant quelques-unes des institutions les plus productives au monde en regard de l’innovation.

L’Université hébraïque de Jérusalem, d’abord, qui compte parmi ses fondateurs Albert Einstein et Sigmund Freud. Sa société de transfert de technologie, Yissum (un mot hébreu signifiant «application»), génère annuellement des ventes de 2 milliards de dollars grâce à la commercialisation des inventions de ses chercheurs, protégées par 8 900 brevets!

Le Technion (institut israélien de technologie), ensuite, berceau des ingénieurs, mais aussi des médecins et des architectes, situé à Haïfa. Près de 80 % des sociétés israéliennes cotées au NASDAQ sont dirigées par ses diplômés. Les Intel, Google, Microsoft, IBM et Motorola se sont tous installés aux alentours de son campus.
La perle sur le circuit mondial de l’innovation reste toutefois l’Institut Weizmann.

Situé à Rehovot, non loin de Tel-Aviv, il emploie près de 1 000 professeurs qui se consacrent exclusivement à la recherche et à l’enseignement supérieur. Sa société de transfert technologique, Yeda («connaissance» en hébreu), génère des ventes de 2,5 milliards de dollars par année grâce à quelque 1 400 brevets.

«On en a un peu marre que les journalistes internationaux ne parlent d’Israël que dans le contexte du conflit avec la Palestine», admet sans ambages Uri Dro­mi, ancien porte-parole des gouvernements d’Yitzhak Rabin et de Shimon Peres, aujourd’hui président du Jerusalem Press Club. C’est lui qui a eu l’idée d’inviter des journalistes scientifiques en Israël. «Vous ne le savez peut-être pas, annonce-t-il, mais depuis quelques années, des acteurs de la recherche et du développement venus de partout dans le monde affluent en Israël. Tous tentent de percer le secret de notre modèle d’innovation, en espérant le reproduire chez eux.»

Certains tentent même carrément de le cloner! Ainsi, l’homme d’affaires chinois Li Ka-shing, huitième fortune mondiale, en collaboration avec le gouvernement de la province de Guangdong et la ville de Shantou, a versé 280 millions de dollars à Technion en échange de quoi l’institut s’est engagé à ouvrir un campus dans l’Empire du Milieu, où seront formés des ingénieurs et des informaticiens chinois.

Technion a même été invité à ouvrir un campus à Manhattan par l’ex-maire de New York, Michael Bloomberg, qui espérait fouetter l’entrepreneurship technologique dans sa ville. La nouvelle ins­ti­tu­tion, gérée en partenariat avec l’uni­versité Cornell, aux États-Unis, inaugurera ses locaux ultramodernes en 2017 sur Roosevelt Island.
Plus modestement, quelques dirigeants de l’Université de Montréal ont visité des instituts de recherche israéliens en 2013, à l’initiative du recteur Guy Breton, radiologue de formation. «Je voulais savoir comment une petite nation de la taille du Québec, isolée linguistiquement, arrive à être un leader mondial de l’innovation», explique-t-il.

Ces dernières années, d’autres Montréalais, dont l’homme d’affaires Frank Baylis, spécialiste des technologies médicales et président du conseil d’administration du Campus des technologies de la santé, à Montréal, ont visité Israël pour s’en inspirer. Jacques Bernier et Cédric Bisson, de Teralys Capital, un fonds d’investissement spécialisé en innovation au Canada, y ont également fait un saut, dans l’espoir d’apprendre à mieux décoder le modèle israélien.

Tous sont revenus avec le même constat. Certes, les Israéliens peuvent compter sur les millions de dollars versés par la diaspora juive pour financer leurs activités de recherche et contribuer à l’essor du pays. Mais l’argent n’est pas l’ingrédient principal du succès israélien. L’omniprésence du secteur militaire en Israël, qui a donné naissance à plusieurs sociétés dérivées, n’explique pas tout non plus, puisque les sociétés de défense, de lutte antiterroriste et de sécurité ne représentent que 5 % du produit national brut d’Israël.

«Ce n’est pas une question d’argent, mais d’ADN», avance le professeur Aaron Ciechanover, prix Nobel de chimie en 2004. Habillé d’un jean et d’une chemise à carreaux, le chimiste de 67 ans rigole avec quelques journalistes scientifiques en leur montrant la collection de camions jouets qui décore son bureau, à l’institut Technion. «Les Israéliens n’aiment pas trop les formalités ni la hiérarchie, dit-il. Je pense que, d’une certaine façon, cela nous aide à penser très librement. Mais notre vraie force, à mon avis, c’est que nous aimons profondément le risque.»

Pour illustrer son propos, le biologiste raconte que, lorsque le Hezbollah lançait des roquettes à proximité de son laboratoire, en 2006 – la frontière du Liban se trouve à une vingtaine de kilomètres de là –, il allait à son bureau tous les jours. «Je ne suis pas un héros, je faisais mon travail, c’est tout, dit-il. Vous devez comprendre que les Israéliens sont arrivés ici, il y a 60 ans, sur une terre aride où on ne trouvait pratiquement pas de sources d’eau potable, et pas de pétrole. Il a fallu tout construire, tout inventer. On pouvait tout risquer, parce qu’on n’avait rien à perdre. Cette attitude reste profondément ancrée en nous.»

Pour assurer leur survie dans le désert, les ingénieurs israéliens ont trouvé le moyen de maximiser chaque goutte d’eau. Aujourd’hui, 80 % des eaux usées en Israël sont réutilisées (à titre de comparaison, l’Espagne se classe deuxième, avec 12 %). Pour irriguer les champs, ils ont aussi inventé la technologie dite goutte à goutte et fondé la multinationale Netafim, aujourd’hui présente dans 150 pays.

«Les Israéliens ont appris à transformer les problèmes en occasions d’affaires, constate Guy Breton, recteur de l’Université de Montréal. Au Québec, on est bien bon pour se plaindre, mais on ne passe pas à l’action. D’une certaine façon, on est peut-être victime de l’État providence.»

Si les Israéliens sont les champions du monde de l’innovation, tous ne sont cependant pas obsédés par la commercialisation de leurs découvertes. Le professeur Aaron Ciechanover a remporté la plus haute distinction scientifique qui soit, le prix Nobel, pour avoir mieux compris la façon dont se dégradent les protéines. «Vous savez tous comment faire cuire un œuf, lance-t-il aux journalistes scien­tifiques, mais comment renverser le processus? Comment le “dé-cuire”, en quelque sorte? C’est ça qui m’intéresse.» Puis, il se tape la cuisse: «Voilà un gros steak. Lui aussi, il cuit.

Les protéines se déna­turent en raison du processus de vieillissement. Renverser ou stopper leur dégradation, c’est le graal des chercheurs en biologie moléculaire.» Sa découverte de l’ubiquitine, une molécule impliquée dans la dégradation des protéines, a permis la mise au point de médicaments anticancéreux et ouvert à l’industrie pharmaceutique un marché estimé à 1 milliard de dollars. «Je n’avais pas pris de brevet. Autrement, j’aurais 100 millions dans mes poches», rigole le professeur Ciechanover, l’air de n’en avoir rien à cirer.

«La recherche ne doit pas être un business, ce doit avant tout être un plaisir, approuve le physicien Daniel Zajfman, président de l’Institut Weizmann. C’est la grande erreur des fonctionnaires et des dirigeants des instituts de recherche, ailleurs dans le monde. Ils financent les domaines à la mode. Mais si on travaille seulement sur ce que l’on connaît, comment va-t-on faire des découvertes?»

À l’Institut Weizmann, on se targue de ne soutenir que la recherche qui sert la curiosité. «On se fiche complètement de la discipline dans laquelle exercent les chercheurs que l’on embauche, assure Daniel Zajfman. On ne choisit jamais nos professeurs en se fondant sur leur dossier. On va prendre une bière avec eux et on discute. On choisit les plus passionnés.»

La stratégie semble payante. À lui seul, le Copaxone, un médicament contre la sclérose en plaques mis au point grâce à une découverte réalisée à l’Institut Weizmann puis commercialisé par la compagnie pharmaceutique Teva, représente annuellement 4 milliards de dollars en ventes.

«L’argent n’est pas la clé du succès en recherche et développement, mais disons qu’il ne nuit pas non plus», commente Frank Baylis, président de Baylis Medical, un fabricant d’équipements médicaux de haute technologie, à Montréal. Il y a deux ans, il est allé visiter des incubateurs d’entreprises mis sur pied par le gouvernement israélien. «Chaque start-up reçoit 250 000 $ par année, pendant deux ans, explique l’homme d’affaires. Au Canada, nos entrepreneurs ne reçoivent que des broutilles, peut-être 15 000 $ en crédits d’impôt! On essaie de donner à tout le monde mais, ce faisant, on n’aide personne.» Au total, 250 entreprises ont obtenu cet appui du gouver­nement israélien, pour un investissement total de 62 millions de dollars.

Frank Baylis peste contre ces administrateurs de la recherche au Québec qui passent leur temps à vanter la créativité de nos chercheurs. «Les Israéliens, eux, ne perdent pas leur temps à dire qu’ils sont bons. Ils agissent. Le Québec a des croûtes à manger. Il doit se retrousser les manches s’il ne veut pas devenir une société complètement dépassée, voire obsolète.»

Jacques Bernier et Cédric Bisson, de Teralys Capital, sont plus optimistes. Ils croient que la culture entrepreneuriale change, petit à petit, au Québec. «Il y a maintenant un festival de la start-up à Montréal, note Cédric Bisson. Quelques Québécois qui ont réussi à Silicon Valley reviennent donner un coup de main aux entrepreneurs d’ici.» Mais ils ne se font pas d’illusions non plus. «C’est un grand paradoxe, poursuit M. Bisson. À mesure qu’une société devient plus riche et s’installe dans son confort, elle a moins “faim” et devient moins agressive sur le plan de l’innovation.»

À l’Université hébraïque de Jérusalem, Isaiah Arkin continue de vanter les prouesses technologiques d’Israël, qui ont garanti à son pays un confort équivalent à celui de l’Amérique du Nord ou de l’Europe occidentale. «Mais on a encore la faim au ventre, dit-il. Ce désir de triompher nous tient toujours.»

Avec les journalistes scientifiques, Isaiah Arkin a beau vouloir éviter de parler du conflit avec la Palestine, le sujet finit toujours par se frayer un chemin dans la conversation. «Parfois, je me demande si nos “gentils” voisins savent que, lors­qu’ils nous bombardent, ils utilisent des microprocesseurs conçus chez nous; que lorsqu’ils conduisent leur Mercedes, ils sont protégés par nos systèmes anticollision; et que leurs jardins sont irrigués par nos systèmes goutte à goutte», ironise-t-il.

Photo: Noam Chen

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