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Société

L’art qui fait du bien

26-10-2016

Déverser vos problèmes dans l’oreille d’un psy, très peu pour vous ? Alors peut-être serez-vous plus à l’aise d’exprimer vos angoisses par le dessin. Ou le théâtre. Bienvenue dans l’univers encore méconnu des arts-thérapies.

Suzanne (prénom fictif) est en dépression majeure depuis plus d’un an. Gestionnaire de carrière, elle est en arrêt de travail. Sans enfant, divorcée, elle broie du noir jour après jour. Elle ne voit plus d’issue. Plus rien ne l’intéresse. Même manger exige d’elle un effort surhumain.

Mais voici l’heure de sa séance de thérapie par le théâtre. Suzanne s’y rend en se traînant les pieds. Bien qu’une grande lourdeur flotte dans la pièce, ce jour-là, la dramathérapeute Maud Gendron Langevin suscite rapidement l’action. Elles improvisent ensemble différentes métaphores inspirées de ce que Suzanne avait vécu cette semaine-là. Puis, la patiente doit choisir une image d’un personnage de la commedia dell’arte qui représente bien comment elle se sent ce jour-là, pour ensuite mimer sa démarche. Dos courbé, bras ballants, elle n’y va pas avec le dos de la cuillère ! Puis, elle s’esclaffe, avant de figer. « J’ai ri ! s’exclame-t-elle. Quand est-ce que cela m’est arrivé la dernière fois ? »

Maud Gendron Langevin repense à ce moment avec émotion. « En faisant ces exercices, explique-t-elle, Suzanne a réalisé qu’elle pouvait encore arriver à envisager les choses sous un angle positif, à avoir du plaisir, à ressentir le désir de vivre. Pourtant, au début, elle trouvait mes demandes un peu ridicules et je devais travailler fort pour l’amener à participer. »

La thérapie par les arts (arts plastiques, musique, danse, théâtre) se définit par l’utilisation intentionnelle d’une forme d’expression artistique comme outil à des fins thérapeutiques.

Mais pourquoi opter pour une thérapie par l’art plutôt que pour une psychothérapie ? « La psychothérapie est verbale, rationnelle, explique Maud Gendron Langevin, qui est également professeure à l’École supérieure de théâtre de l’Université du Québec à Montréal (UQAM). On réfléchit, on décortique, on nomme les choses. Certaines personnes sont excellentes dans ces domaines, mais celles qui sont très coupées de leurs émotions, de leur ressenti, de leur corps, peuvent avoir besoin de l’art pour dénouer des impasses. Il y a quelque chose d’intuitif, de spontané, dans les arts-thérapies. »

Au-delà du bien-être

La thérapie par l’art procure forcément un certain bien-être mais, comme son nom l’indique, elle vise d’abord des objectifs thérapeutiques, préalablement déterminés avec les patients. « Il s’agit ni plus ni moins de changer le fonctionnement psychologique de quelqu’un », résume Lise Pelletier, professeure et coresponsable des programmes en art-thérapie à l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT), la seule université québécoise à offrir des formations en français dans le domaine.

Pour arriver à ses fins, Lise Pelletier travaille avec les arts plastiques. Elle peut essayer plusieurs matériaux avant de trouver celui qui fonctionne particulièrement bien avec tel ou tel patient. Certains n’aiment pas le pastel sec parce que cela leur rappelle les tableaux à l’école. D’autres adorent l’odeur de la peinture, son « côté glissant » et la possibilité d’en appliquer d’épaisses couches. D’autres encore préfèrent le plâtre.

Les séances ne sont pas complètement silencieuses : les patients sont invités à discuter à un moment ou à un autre. « On soulève des questions », indique Maud Gendron Langevin. « On observe leurs choix et leur état d’esprit lors de la création, ajoute Lise Pelletier. On agit un peu comme un miroir pour permettre à la personne de comprendre ce qu’elle tentait d’exprimer dans les différentes étapes de création, de mettre des mots sur son expérience. »

Ce qui se passe dans le cerveau

Ésotérique, tout ça ? « Pas du tout ! » s’exclame Lise Pelletier, travailleuse sociale devenue art-thérapeute après avoir complété la maîtrise de l’UQAT offerte également à son antenne au centre-ville de Montréal depuis peu. « On ne fait pas de magie, souligne-t-elle. Cette approche repose sur une solide base scientifique. »
Au cours des dernières années, les recherches en neurosciences ont en effet confirmé les effets de la thérapie par l’art. En étudiant le cerveau, on a mieux compris où se logent la créativité, les traumatismes, la mémoire émotionnelle, puis comment l’information s’enregistre.

« Quand on vit un traumatisme, un schéma de pensée et d’émotions se forme dans la mémoire émotionnelle inconsciente, explique Lise Pelletier. Des situations de la vie quotidienne peuvent éveiller des sensations associées de près ou de loin à cet événement et faire replonger la personne dans le traumatisme, ou amplifier le vécu émotionnel qui devient alors démesuré par rapport à la situation actuelle. Cette réactivité indique qu’il est nécessaire de travailler le traumatisme. L’art permet de toucher à cette mémoire émotionnelle pour créer de nouveaux schémas qui viennent remplacer les précédents en agissant sur les éléments conscients et inconscients de l’expérience. C’est un peu comme lorsqu’on sauvegarde un document à l’ordinateur; la nouvelle version vient modifier favorablement la précédente. »

Après le suicide de son fils, Diane (prénom fictif) a pu réaliser ce processus salvateur en art-thérapie avec Lise Pelletier. L’adolescent s’était tué dans sa chambre. La mère n’avait pas vu la scène, mais elle se l’imaginait sans cesse. C’était incontrôlable et cela provoquait chez elle des symptômes post-traumatiques.

« Je lui ai fait dessiner la scène comme elle se l’imaginait, raconte l’art-thérapeute. Puis je lui ai demandé de découper le dessin du corps de son enfant pour le placer dans un lieu d’apaisement et l’entourer de gens qu’il aimait. Elle a choisi un champ fleuri. En travaillant la symbolique grâce au dessin, elle a pu exprimer toute l’angoisse refoulée dans sa mémoire émotionnelle et, finalement, s’apaiser. »

Les forces et les limites

Dessiner s’est avéré significatif pour Diane, et ce l’est pratiquement pour tout le monde. D’après Lise Pelletier, la création artistique est plus universelle que les mots. Elle donne l’exemple du bleu : « Même si on utilise tous le même mot pour nommer cette couleur, chacun a un bleu bien personnel en tête. Il peut être pâle, foncé ou présenter une texture particulière. »

Prenons le mot « angoisse », maintenant. « Moi, je ne fais pas d’angoisse, affirme Lise Pelletier. Je ne sais donc pas ce que c’est que de la vivre, mais je connais le mot et sa signification théorique. Par contre, si une femme qui souffre d’angoisse exprime ce qu’elle ressent par l’art, tout de suite, elle et moi parlons le même langage. »

Pour arriver à cette expression , on n’a aucunement besoin d’être un artiste dans l’âme. « L’objectif n’est pas d’atteindre un haut niveau de qualité esthétique, mais d’établir une juste correspondance entre l’univers intérieur du patient et ce qui jaillit de sa création, explique-t-elle. On peut comprendre des blessures émotionnelles en psychothérapie, mais avec la thérapie par les arts, on peut faire le pont entre ce qu’on comprend et ce qu’on vit. »

C’est particulièrement efficace dans les cas d’anxiété généralisée et de dépression. Aussi, les arts-thérapies peuvent constituer des solutions de rechange pour les personnes à qui la psychothérapie convient moins. Elles sont intéressantes également pour les gens qui ont des limitations cognitives ou un handicap intellectuel, parce qu’elles leur permettent justement d’exprimer ce qu’ils ressentent au-delà des mots.

Pour Lise Pelletier, la découverte de cette discipline a été une révélation. « Quand j’étais travailleuse sociale, j’œuvrais auprès de femmes abusées sexuellement et je voyais les limites de l’intervention verbale chez les personnes qui ont vécu des traumatismes aussi importants, affirme-t-elle. L’art-thérapie m’a donné accès à un tout autre univers, et m’a permis de mieux comprendre la personne et son processus de guérison. »

Cela dit, l’art-thérapie n’est pas faite pour tous les patients. « Elle active la mémoire, de sorte qu’on revient rapidement et intensément dans les difficultés, explique Lise Pelletier. Pour certains, le processus est trop rapide. Ils préfèrent le langage verbal, qui permet une plus grande distance émotionnelle. »

Une recherche en devenir

En matière de recherche, il reste encore beaucoup à faire en art-thérapie, même si plusieurs études de cas, sur des groupes ou des individus, ont été réalisées. « Mais on a fait moins de grandes études quantitatives », convient Lise Pelletier.
Il faut dire que, en art-thérapie, on baigne dans les émotions et la subjectivité. « Ce qui fonctionne chez un patient ne fonctionnera pas nécessairement chez un autre, précise Mme Pelletier. On n’est pas dans l’application d’une recette universelle. Il faut s’adapter à chaque individu et à sa réalité. »

Toutefois, les professeurs de l’UQAT veulent aller plus loin et souhaitent développer un pôle de recherche en art-thérapie. « Nous voulons explorer différents axes, entre autres les neurosciences, pour une clientèle aux prises avec de graves problèmes de santé mentale, affirme Lise Pelletier. Même si l’art-thérapie travaille hors des sentiers battus, je crois qu’elle devra trouver sa propre voie de recherche, afin de continuer à se développer et à se faire connaître. »

Des approches connexes

À l’École nationale d’apprentissage de la marionnette (ENAM), de Chicoutimi, des gens âgés de 20 à 70 ans, atteints de problèmes de santé mentale, sont impliqués activement dans les différentes phases d’une création collective présentée devant public. On n’est pas ici dans une thérapie par l’art, mais plutôt dans l’intervention sociale. Ce genre d’approche connexe peut procurer tout de même un grand bien-être aux participants. Des scientifiques sont allées observer de près l’expérience, le temps de réaliser un projet de recherche.

« Avec la création de spectacles de marionnettes, l’ENAM offre un espace à ces gens. Elle les sort de l’isolement et de la stigmatisation, puis elle les amène à réorganiser leur quotidien en leur donnant une raison de se lever le matin et en les motivant à faire leur lunch, et à prendre l’autobus afin de réaliser quelque chose de positif », explique Marcelle Dubé, professeure en travail social à l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC), qui a dirigé le projet de recherche.
« Plusieurs patients ont repris goût à jouer un rôle actif en société. Certains ont même dit qu’ils avaient repris goût à la vie », indique Ève Lamoureux, professeure en histoire de l’art à l’UQAM, qui a aussi travaillé au projet.

Au départ, il y avait très peu d’amateurs de marionnettes dans ces groupes de l’ENAM. Par contre, plusieurs participants ont réalisé que les pantins leur permettaient d’exprimer des choses qu’ils auraient tues autrement.

« De plus, cette activité leur donne l’occasion de travailler à partir de leurs forces plutôt que de leurs problèmes, et cela leur redonne énormément de pouvoir sur leur vie », constate Marcelle Dubé qui a toujours intégré les arts et la culture à son intervention sur le terrain, particulièrement lorsqu’elle travaillait avec des adolescents délinquants, il y a de nombreuses années.

Maud Gendron Langevin, professeure à l’École supérieure de théâtre de l’UQAM, a pour sa part travaillé sur des projets d’intervention sociale, par le biais du théâtre, avec des jeunes en difficulté. « Je devais leur faire vivre des expériences de réussite, explique-t-elle. Le projet leur apprenait à collaborer et le succès leur redonnait confiance en eux. »

S’il existe plusieurs projets où l’art fait du bien, ils gagneraient à être mieux connus, concède Marcelle Dubé. Elle commence d’ailleurs une nouvelle recherche au Musée d’art contemporain de Montréal, où elle documentera les effets des Moments créatifs, des activités destinées aux adultes.

« Les participants n’ont pas nécessairement de problèmes, mais ces activités leur font du bien, affirme Marcelle Dubé. Alors, on veut mieux comprendre ce qu’ils en retirent. Le programme des Moments créatifs existe depuis 20 ans, mais on le connaît encore trop peu et je crois qu’on en sous-estime les effets. »

Cet article fait partie d’un supplément réalisé en collaboration avec le réseau de l’Université du Québec.

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