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Société

Les plus patients des profs

14-05-2016

Photo: Vincent Dumez, par Sarah Mongeau-Birkett

Si l’on en croit les chiffres de l’Organisation mondiale de la santé, médecins et patients ne se comprennent tout simplement pas. Plus de la moitié des malades chroniques ne suivent pas le traitement prescrit ou le suivent mal. Mais c’est souvent, nous dit l’Organisation, parce que le plan de traitement du médecin n’a pas été réalisé de concert avec le patient.

Pour remédier au problème à sa source, l’Université de Montréal (UdeM) intègre désormais des patients à son personnel enseignant. En effet, qui mieux qu’un malade peut déceler les failles « pratico-pratiques » dans le raisonnement d’un futur médecin ?

Vincent Dumez est un pionnier de ce qu’on appelle désormais l’approche du patient partenaire. Le système de santé québécois, il le connaît sous toutes ses coutures. Hémophile, il savait déjà s’autotransfuser à six ans et pouvait reconnaître quand il était nécessaire de se rendre aux urgences. À 15 ans, dans le contexte du scandale du sang contaminé, il contracte le VIH et les hépatites A, B et C. Il estime, une fois tous ses séjours additionnés, avoir passé un total de quatre ans dans les hôpitaux.

Devenu consultant en management, il rencontre, lors d’un mandat professionnel, le docteur Jean Rouleau, alors doyen de la faculté de médecine de l’UdeM. C’était en 2010. « En discutant, raconte Vincent Dumez, nous avons réalisé que nous partagions la même vision de la médecine de demain; une vision où la relation entre le médecin et le patient est au cœur du processus de soins. En considérant le patient non pas comme quelqu’un qu’il faut prendre en charge, mais comme quelqu’un qui détient un savoir ayant de la valeur, on a beaucoup plus de chances de le mobiliser dans le processus de soins. » Avec, au bout du compte, de meilleurs résultats pour tout le monde.

Vincent Dumez quitte alors son travail de consultant et se consacre au développement de l’approche du patient partenaire à la faculté de médecine de l’UdeM, où il est aujourd’hui codirecteur de la Direction collaboration et partenariat patient.

Depuis, l’université a recruté et formé des centaines de patients partenaires. En plus de participer aux cours magistraux, certains font aussi du mentorat auprès des futurs professionnels de la santé.

Le résultat est étonnant. Reportons-nous à un matin de février dernier. Simultanément, les quelque 1 500 étudiants de tous les programmes de santé de l’UdeM travaillent en petits groupes interdisciplinaires, avec un professionnel de la santé et un patient partenaire. Un cas fictif est présenté, celui d’un jeune Autochtone amené à l’hôpital à la suite d’un accident lui ayant causé des blessures mineures. Mais l’adolescent présente également de multiples problèmes de santé, dont une dépendance aux drogues et une lésion prémaligne dans la bouche, en plus de souffrir du diabète de type 2. La clinicienne attitrée à l’un des groupes, Céline Huot, pédiatre endocrinologue au CHU Sainte-Justine, demande donc aux étudiants qu’elle encadre lequel, parmi ces problèmes de santé, devrait être traité en priorité.

« Il faut demander au patient, lance une étudiante en travail social. C’est toujours lui qui décide, sinon, on n’arrivera à rien. » Mais lorsque des étudiants suggèrent de discuter avec le jeune homme de son alimentation pour mieux contrôler son diabète, le patient partenaire du groupe intervient : « Enseigner à quelqu’un comment contrôler son diabète, c’est un très long processus. On ne peut pas dire à un jeune à peine sorti de l’adolescence de bien s’alimenter et s’attendre à des résultats instantanés. C’est extrêmement difficile de contrôler son diabète. Personnellement, en ce moment, je trouve ça pire à gérer que ma fibrose kystique. »

Non seulement l’approche du patient partenaire a maintenant gagné le secteur de la recherche mais, dans plusieurs établissements de santé du Québec, des Centres d’hébergement et de soins de longue durée (CHSLD) entre autres, les patients ont part aux prises de décision, particulièrement dans des comités de consultation et en contrôle de qualité. Même le Collège des médecins a pris le virage. Il intègre depuis peu la participation des patients dans la mise en application des nouveaux actes accordés aux pharmaciens et aux infirmières. « La présence du patient vient changer toute la dynamique », affirme Jean-Bernard Trudeau, secrétaire adjoint du Collège des médecins du Québec.

Les universités à l’étranger s’intéressent de près à cette approche révolutionnaire, souvent surnommée « approche Montréal ». En France, par exemple, la faculté de médecine de l’Université Paris 13 travaille à déterminer dans quelle mesure la perspective du patient peut contribuer à la formation des futurs médecins.

Aux États-Unis, Barbara Brandt, directrice du National Center for Interprofessional Practice and Education, au Minnesota, regarde avec envie l’approche de l’UdeM. «C’est un programme unique dans le monde en raison de l’engagement majeur de cette université à intégrer les patients à la formation, à les rémunérer, à les traiter d’égal à égal avec les membres de la faculté », dit-elle. Déjà, à l’université Thomas Jefferson de Philadelphie et à l’université du Minnesota, des patients sont invités à témoigner en classe. C’est un début. Mme Brandt est consciente qu’il y a encore beaucoup de chemin à faire avant que, à l’échelle du pays, des patients partenaires soient intégrés aux cursus universitaires. « Montréal est une grande inspiration en matière de formation à l’échelle nationale, reconnaît-elle. Mais c’est très difficile pour nous d’en faire autant, parce que cela nécessite beaucoup de ressources, ainsi que de logistique. Et parce que l’approche vient transformer des mentalités. »

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