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Société

Père Noël: faut-il mentir aux enfants?

Le père Noël, le pôle Nord, les jouets, le petit renne au nez rouge... Tout cela fait naître des étoiles dans les yeux des enfants. À quoi sert cette symbolique? Le point dans notre numéro Spécial temps des fêtes.
29-11-2013

Cher père Noël! À quoi ressemblerait le temps des fêtes sans sa barbe blanche, ses yeux rieurs, son traîneau, ses rennes et sa poche pleine de cadeaux? «Pourtant, vous n’avez pas idée du nombre de parents qui se disputent pour savoir s’il faut ou non laisser les enfants croire au père Noël, dit Serge Larrivée, professeur à l’École de psychoéducation de l’Univer­sité de Montréal et auteur d’articles sur la question. Certains adultes considèrent que promouvoir la croyance au père Noël, c’est valoriser le mensonge.»

Les détracteurs du bonhomme bedonnant ont en tout cas du pain sur la planche. Les rares études scientifiques menées sur le sujet démontrent que, en Occident, jusqu’à 90% des enfants de moins de 7 ans croient au père Noël!

« Les enfants n’ont aucun mal à croire qu’un seul homme, vieillard de surcroît, puisse distribuer en quelques heures des cadeaux à tous les enfants de la terre », résume Serge Larrivée. Et c’est normal ! Chez les jeunes enfants, la frontière entre le monde imaginaire et la réalité est floue. Leur raisonnement logique n’est pas encore structuré ; entre 2 et 6 ans, ils ont du mal à jongler avec les concepts, et ils recourent volontiers à la magie pour expliquer le monde qui les entoure.

« Les études montrent que c’est à partir de l’âge de 4 ou 5 ans que les enfants commencent à distinguer les événements imaginaires et la réalité ; ils comprennent petit à petit que ce qui se passe dans une histoire inventée n’est pas forcément possible dans le monde réel. Mais les petits de 3 ans, eux, n’y parviennent pas encore », explique Louise Bunce, psychologue à la London Metropolitan University et auteure de nombreux articles sur la notion de réalité chez l’enfant.

Cette crédulité n’a rien d’étonnant : c’est même une question de survie pour les tout-petits. « D’un point de vue évolutionniste, le cerveau des enfants est programmé pour faire confiance aux adultes, ils n’ont pas d’autre choix au début de leur vie », précise Serge Larrivée.

Une illusion collective

Il faut dire qu’en matière de Père Noël, les parents travaillent fort pour que leurs rejetons avalent le morceau. Ils font la file au centre commercial pour voir le « vrai » bonhomme, lui laissent des biscuits et du lait sur la table, aident leurs petits à lui écrire des lettres…et à déballer ses cadeaux ! « Toute la société participe à l’illusion, commente Louise Bunce. Il s’agit d’un rituel culturel au même titre que faire un vœu en soufflant les chandelles d’anniversaire, garder une petite lumière pour faire peur aux monstres la nuit, laisser des marques de dents sur une carotte offerte au lapin de Pâques ou laisser une pièce sous l’oreiller quand la Fée des dents est passée ».

Ils ont beau être naïfs, les enfants se fient donc surtout à ce qu’ils voient pour faire le tri entre ce qui est « vrai » et ce qui ne l’est pas. C’est ce qu’a confirmé une étude menée par des chercheurs de Harvard en 2006, auprès d’enfants âgés de 4 à 8 ans.

Quand les adultes décrivent avec force détails les faits et gestes de certains personnages comme la Fée des dents ou le Père Noël, et que ceux-ci laissent par ailleurs des traces tangibles, comme des cadeaux, des pièces ou des miettes de biscuit, les enfants n’ont aucune raison de douter de leur venue. En revanche, ils sont beaucoup plus sceptiques quand il s’agit de croire à l’existence d’êtres improbables comme les cochons volants, les sirènes, les monstres ou les sorcières, que les discours parentaux ont tendance à présenter comme farfelus.

Mais peu importe qu’ils soient dupes ou non, les petits sont naturellement fascinés par le magique et le merveilleux. Ils aiment croire et faire semblant, et entretiennent précieusement leur monde imaginaire. « On sait que les enfants peuvent naviguer de l’imaginaire au réel sans les confondre. Une petite fille qui joue à la dinette et fait semblant de cuisiner des cailloux sait pertinemment qu’il ne s’agit pas de vrais aliments », poursuit Serge Larrivée.

Un moteur du développement

Cette imagination fertile a longtemps été décriée, alors qu’elle est sans conteste un moteur du développement. « Il y a beaucoup d’études qui montrent que le fait de laisser aller son imagination est positif pour le développement cognitif et social des enfants. On sait par exemple que les petits de 4 ans parviennent mieux à raisonner et à résoudre des problèmes quand ceux-ci sont présentés dans un contexte imaginaire. Des tests ont montré que le fait de s’immerger dans le fantastique, par exemple en regardant les films de Harry Potter, améliore la créativité des enfants de 4 à 6 ans. Les enfants qui s’inventent un ami imaginaire ont aussi une meilleure compréhension de la frontière entre les mondes réel et fantastique », souligne la chercheuse Louise Bunce.

Nul besoin de s’inquiéter, donc, si votre enfant croit dur comme fer au père Noël, même s’il a passé 7 ans, l’âge de raison à partir duquel le nombre de partisans du roi du Pôle Nord diminue drastiquement.

« Il n’y a pas de risque de trop favoriser l’imaginaire, soutient Nathalie Parent, psychologue clinicienne et chargée de cours à l’Université Laval. Au contraire, une bonne imagination est un prédicteur de bonne santé mentale, cela aide à trouver des solutions dans la vie. J’ai connu un petit garçon de 10 ans qui croyait encore au père Noël ; il n’avait pas de père et cette figure masculine lui faisait du bien, tout simplement ».

Quant au risque de passer pour un traître le jour où sa progéniture découvre le pot aux roses, il est minime. Souvent, les enfants cessent de croire au Père Noël petit à petit, à mesure que leur esprit logique entre en contradiction avec les pouvoirs surnaturels du vieux papi. Cette phase de transition dure parfois plusieurs années.

Une transition douce

« Lorsqu’ils sont petits, ils ont réponse à tout : si le père Noël va si vite, c’est que ses rennes sont magiques, ou que les lutins l’aident. Mon petit-fils m’expliquait que le Père Noël avait une cheminée portative pour venir à la maison, où il n’y a pas de cheminée. L’année d’après, il était déjà moins convaincu et manquait d’arguments, raconte Serge Larrivée. Lors de cette phase de transition, les parents ne cherchent généralement pas à nier l’évidence. C’est bien, car il faut laisser l’esprit critique des enfants se développer ».

D’ailleurs, dans une étude menée en 2002 auprès de 45 enfants, Claude Cyr, pédiatre au Centre hospitalier universitaire de Sherbrooke, montrait que les deux tiers d’entre eux se sentaient fiers d’avoir découvert la vérité sur le Père Noël. « Vers 8 ou 9 ans, ils se rangent du côté des parents pour perpétuer le mythe et convaincre les frères et sœurs plus jeunes d’y croire : c’est un vrai rite de passage », affirme Serge Larrivée.

Et le psychoéducateur d’ajouter que, loin de faire l’apologie du mensonge, la croyance au père Noël apporte une saine bouffée de magie et de joie aux enfants… et aux parents. « Je soupçonne certains petits de continuer à croire pour faire plaisir aux parents », s’amuse-t-il. Ce que ne démentiront pas les chercheurs de la City University of New York, qui ont analysé l’expression faciale de 1050 enfants juste après leur visite de Noël au centre commercial. Bilan ? 80 % des enfants paraissaient indifférents à leur rencontre avec le faux barbu, alors que 87% des adultes accompagnateurs affichaient une mine ravie. Qui a dit que le père Noël était une supercherie commerciale ?

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