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Société

Quand la science s’intéresse à la foule

03-10-2019

Illustration: Shutterstock

La foule est-elle un monstre incontrôlable ou une source d’intelligence collective? Pour Mehdi Moussaïd, chercheur en fouloscopie, elle est un peu les deux. Et elle est surtout inspirante.

Dans un monde de plus en plus urbanisé, la foule occupe une place grandissante au cœur de nos vies et de nos villes. On la trouve dans les rues, le métro, les stades, les lieux de pèlerinage. Pour beaucoup, elle est dangereuse. Pour d’autres, elle peut être enivrante. Mehdi Moussaïd, chercheur en sciences cognitives à l’Institut Max Planck de développement humain de Berlin, en fait son objet d’étude depuis une dizaine d’années. Dans Fouloscopie : ce que la foule dit de nous (2019), il cherche à en percer les mystères. Il partage quelques-uns de ses constats avec Québec Science.

***

Québec Science : La fouloscopie est-elle une science, et Édith Piaf y est-elle pour quelque chose ?
Mehdi Moussaïd : La fouloscopie est la science qui étudie le comportement des foules. La chanson d’Édith Piaf La foule saisit bien le flot qui agite une masse de personnes : il est dense, il emporte, il précipite au point où une jeune femme se retrouve dans les bras d’un inconnu. Mais la foule les désunit et ils sont séparés à jamais. Les foulologues ont commencé à modéliser les mouvements de la foule il y a une soixantaine d’années, presque au moment où Piaf a popularisé cette chanson. Voilà une belle coïncidence !

QS L’étude des foules s’appuie-t-elle sur les travaux menés dans d’autres disciplines scientifiques ?
MM Oui. J’ai un doctorat en éthologie, soit la science du comportement des espèces animales dans leur milieu naturel. Il est donc intéressant d’étudier le comportement des troupeaux de moutons, des bancs de sardines et des colonies de fourmis afin de comprendre les foules humaines. Mais c’est une discipline qui relève aussi beaucoup de la physique : l’étude des dunes et de l’écoulement des fluides nous apprend beaucoup sur la façon dont se structurent nos déplacements collectifs.

QS Alors, à quoi la foule humaine ressemble-t-elle ?
MM La foule est une étrange créature. Si vous la regardez de plus près, vous constaterez qu’elle est constituée d’une multitude de petits composants qu’on appelle communément « les gens ». Ce sont eux qui propagent l’information et les émotions d’un bout à l’autre de son corps gigantesque.

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Photo: Christian Jost

QS Peut-on comparer ces composants à des particules ?
MM Oui, dans certaines conditions. Lorsque la foule devient dense, les individus, serrés les uns contre les autres, ont de moins en moins de liberté de mouvement. Leur déplacement devient plus prévisible et ressemble alors à celui de particules dans un gaz. Aujourd’hui, cette analogie entre piétons et particules figure dans la majorité des outils de simulation de foule utilisés pour l’organisation des grands rassemblements.

QS Vous êtes chercheur en sciences cognitives et vous pensez que le comportement des foules relève de la psychologie humaine. En général, les gens se conforment à l’avis de la majorité. Donc, il en va de même dans une foule ?
MM
De nombreuses expériences ont démontré que, dans un groupe de 10, si 9 personnes voient un petit objet et la 10e un grand, celle-ci va se conformer au groupe et ne pas croire ce que ses yeux ont effectivement vu. Dès lors, les gens dans une foule ont tendance à s’imiter. Ils suivent leurs voisins pour aller dans un sens ou dans un autre. C’est normal.

QS La foule à laquelle nous pensons tout de suite est celle des grandes artères. Les piétons y déambulent et, finalement, s’organisent pour ne pas se heurter. Pourquoi ?
MM
Les piétons avancent comme les fourmis légionnaires. Ces fourmis sont les championnes du trafic bidirectionnel. Le long de leurs colonnes de chasse, les individus font des allers-retours incessants entre leur nid et les sources de nourriture. Les fourmis sont très efficacement organisées sur leur piste : celles qui quittent le nid se déplacent sur les côtés de la route, tandis que celles qui rentrent chargées de proies occupent la partie centrale. Une organisation en trois voies qui permet d’éviter les embouteillages tout en protégeant les porteuses de nourriture des pillards.

QS Les flux piétonniers s’organisent-ils de la même manière ?
MM À peu près. Confrontée au problème du trafic bidirectionnel, la foule se structure en deux voies et non trois comme les fourmis. Tous les gens qui vont dans un sens occupent une moitié de la rue, laissant l’autre moitié à ceux qui se déplacent dans le sens opposé. Une sorte d’autoroute de piétons. Et ce qui est spectaculaire, c’est que ces autoroutes humaines sont des structures gigantesques qui peuvent s’étendre sur des centaines de mètres. Il y a très peu de collisions ou même de manœuvres d’évitement, et les individus n’en ont pas toujours conscience − comme si la foule s’organisait sans prendre la peine d’en informer les piétons.

QS L’autre foule que nous rencontrons est celle des stades, des grandes manifestations culturelles, des lieux de pèlerinage. Elle peut se révéler violente et mortelle. Pourquoi ?
MM
Une foule trop dense peut s’autodétruire. Le rassemblement le plus effrayant à étudier est le pèlerinage annuel à La Mecque. En 2006, une bousculade a fait 362 morts. Neuf ans plus tard, en 2015, malgré une modernisation du lieu pour permettre une meilleure déambulation des centaines de milliers de pèlerins, le nombre de victimes a dépassé les 2 000 à l’issue d’une nouvelle bousculade.

QS Comment cela est-il arrivé ?
MM À La Mecque, pour se rendre aux stèles de Satan, les pèlerins doivent emprunter un pont, nécessairement étroit. Cette étape est un cauchemar pour les organisateurs du pèlerinage. La foule s’engage sur le pont à environ deux individus par mètre carré. C’est une densité acceptable. Puis, elle se densifie et atteint cinq personnes. Cette fois, l’avancée stoppe. Tout est figé. C’est alors que des tremblements, baptisés turbulences, commencent. La foule se fait balancer vers l’avant, vers l’arrière et sur les côtés sans aucune raison apparente. La densité peut alors atteindre neuf personnes par mètre carré. Lorsqu’une de ces vagues de bousculade heurte une paroi rigide, les individus se trouvant au contact de l’obstacle subissent des pressions extrêmes capables de leur briser les os.

En 1999, une foule composée de 50000 joueurs d’échecs amateurs a réussi à tenir tête au champion du monde Garry Kasparov.

QS La tragédie semblait inévitable, non ?
MM
Il existe un seuil de densité, autour de six ou sept personnes par mètre carré, au-delà duquel émergent spontanément les turbulences. Quelles que soient les raisons du rassemblement, si ce seuil est atteint, des gens risquent de mourir. C’est mécanique. Mais limiter la densité n’est pas chose facile, surtout lorsque l’évènement attire des centaines de milliers, voire des millions d’individus.

QS En étudiant les foules, pourrait-on mieux les canaliser et ainsi éviter les tragédies ?
MM
Certainement. Nos recherches nous permettent de comprendre les mécanismes de ces drames, comme le phénomène des turbulences, et de trouver comment adapter l’environnement pour réduire les risques d’accidents. Des études récentes ont ainsi montré qu’un poteau judicieusement placé devant une issue de secours permettait d’accélérer l’évacuation d’un lieu. En effet, l’obstacle va diviser le flux de piétons quelques mètres devant la sortie, réduisant alors les bousculades autour de l’issue de secours.

QS En parlant de catastrophe, les travaux des foulologues ne sont-ils pas utilisés par l’industrie cinématographique ?
MM En effet. Dans les films-catastrophes comme World War Z, il faut produire des milliers de faux figurants fuyant des attaques d’extraterrestres ou de zombies. C’est un simulateur, nommé Massive, qui est à l’origine de ce rendu remarquable, un logiciel conçu à partir des recherches que nous conduisons en laboratoire. Les modèles inspirés de la physique figurent en tête de liste des méthodes employées pour produire ces foules de synthèse.

QS Mais l’industrie hollywoodienne produit souvent des foules aux comportements inhumains…
MM
Dans les films, les mouvements de panique sont souvent associés à des comportements égoïstes. On y voit généralement des gens fuir avec affolement, n’hésitant pas à agresser leurs voisins pour se mettre les premiers à l’abri. En visionnant de vraies scènes de panique, je n’ai jamais vu ce visage sombre de la foule. Elle ne perd jamais à ce point toute notion d’humanité. Au contraire, les récentes recherches du professeur John Drury [NDLR : professeur de psychologie sociale à l’Université du Sussex] montrent qu’en cas d’urgence la foule a tendance à devenir solidaire et altruiste.

QS L’un de ces cas d’altruisme n’est-il pas l’évacuation des tours jumelles de New York le 11 septembre 2001 ?
MM
La majorité des quelque 17 000 personnes présentes dans les tours ont quitté les lieux calmement. Les occupants sont descendus en file indienne et non en se bousculant. Ce déplacement discipliné s’accompagnait de comportements altruistes fréquents, comme le fait de laisser passer les blessés, de prêter de rares téléphones portables pour que chacun puisse communiquer avec ses proches et de libérer la moitié de la largeur des escaliers pour permettre le passage des pompiers. Aucun témoignage de violence n’a été recueilli.

QS La foule est-elle intelligente ?
MM
Elle peut l’être, oui. La foule peut jouer aux échecs par exemple ! En 1999, une foule composée de 50 000 joueurs d’échecs amateurs a réussi à tenir tête au champion du monde Garry Kasparov. Wikipédia est un autre exemple de projet mené à bien par une foule d’anonymes. L’intelligence collective est une discipline jeune, qui évolue rapidement. Un de mes étudiants va tenter de mesurer le quotient intellectuel d’une foule en faisant passer des tests cognitifs standards à des centaines de personnes en même temps. La foule sera-t-elle plus intelligente que les individus qui la composent ? C’est ce que nous verrons.

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