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Société

Temps d’écran : que se passe-t-il à l’école et dans les services de garde?

28-03-2019

Combien de temps les enfants passent-ils devant un écran pendant leurs journées à l’école ou à la garderie? Aucune donnée ne semble disponible au Québec.

Films, jeux vidéo, dessins animés, Just dance : les activités sur écran, en classe ou pendant le service de garde, ainsi que dans certaines garderies, échappent au contrôle des parents.

« C’est le trou noir de la recherche », lance d’emblée Caroline Fitzpatrick, professeure en psychologie à l’Université Sainte-Anne, en Nouvelle-Écosse, spécialiste de l’effet des médias électroniques sur les enfants et les adolescents.

Alors que de nombreux parents mènent une lutte quotidienne pour limiter le temps que leurs enfants passent sur la tablette, l’ordinateur ou devant la télé à la maison, les écoles et les services de garde sont loin de bannir les « écrans ».

Karen Vincent, à Montréal, a ainsi découvert avec stupéfaction que son fils de 9 ans regardait souvent des vidéos de gags drôles pendant… ses heures de classe. Une utilisation plutôt discutable du fameux « tableau numérique interactif ». Une autre maman montréalaise a remarqué à deux reprises que la tablette utilisée pour prendre les présences au CPE de ses enfants servait à montrer des dessins animés.

Quant aux services de garde des écoles, chacun d’eux gère les médias électroniques comme il l’entend. « Nous n’avons pas de politique », indique Alain Perron, responsable des relations de presse de la Commission scolaire de Montréal (CSDM).

Même son de cloche du côté du ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur. « Le ministère n’émet aucune directive ou recommandation sur le temps que doivent passer les élèves devant un écran, que ce soit en classe ou dans un service de garde scolaire », nous confirme Bryan St-Louis, responsable des relations de presse. Les écoles peuvent toutefois se référer à la publication produite par l’Institut national de santé publique sur ce sujet, précise-t-il. L’institut cite les recommandations de la Société canadienne de physiologie de l’exercice, qui conseillent aux jeunes de 5 à 11 ans et de 12 à 17 ans de limiter leur temps d’écran à un maximum de deux heures par jour…

Le ministère de la famille, lui, qui supervise les centres de la petite enfance et les garderies, prévoit dans ses règlements que « le prestataire de services de garde ne peut utiliser un téléviseur ou tout autre équipement audiovisuel que si leur utilisation est intégrée au programme éducatif. »  Dans les faits, toutefois, difficile de savoir ce qui se passe entre les murs.

Limite vite dépassée

Des études menées dans d’autres pays, notamment aux États-Unis, ont pourtant montré que les jeunes enfants sont exposés très tôt aux écrans dans leurs milieux de garde. Sans surprise, ce sont les enfants gardés à domicile (en garde parentale ou non parentale) qui sont le plus exposés, notamment à cause de la télévision allumée en toile de fond. Selon une étude menée en 2009, les enfants américains gardés en milieu familial étaient exposés en moyenne à 2,4 heures de télévision par jour contre 0,4 heure pour les enfants gardés dans des installations.

Si, à l’école, la télévision ne fonctionne pas en continu au fond de la classe, les films regardés au service de garde peuvent vite faire grimper le bilan. Chez les enfants de 2 à 5 ans, la Société canadienne de pédiatrie recommande que le temps d’écran ne dépasse pas une heure par jour. Pour les enfants d’âge scolaire et les adolescents, les recommandations canadiennes sont attendues courant 2019, mais il est probable qu’elles conseillent de ne pas excéder 2 heures par jour au primaire (ce que recommandent la plupart des sociétés savantes).

Ce manque de données complique la tâche des chercheurs qui tentent d’évaluer l’influence du temps d’écran sur le développement des enfants. « D’autant que, dans la plupart des études, le temps est évalué par les parents: il y a un biais de souvenirs, de désirabilité sociale, c’est pourquoi je travaille avec d’autres chercheurs à développer un outil de mesure plus fiable, en temps réel, qui prendra en compte tous les médias allumés ou utilisés », précise Caroline Fitzpatrick. Voilà de quoi avoir une meilleure estimation de ce qui se passe à la maison, mais qui ne permettra pas de comptabiliser le temps d’écran… scolaire.

Quels sont les risques?

Les études ne sont pas unanimes (voir notre reportage consacré au sujet), mais « le portrait qui se dessine, c’est que plus les enfants passent de temps devant les écrans, plus il y a un effet négatif sur leur développement, du moins pendant la petite enfance, qui est la période la plus sensible pour le développement des réseaux neuronaux », avertit Caroline Fitzpatrick.

Dans une étude parue dans JAMA Pediatrics en janvier 2019, des chercheurs de l’université de Calgary ont montré que les jeunes enfants qui sont le plus exposés aux écrans obtiennent de moins bon résultats dans les sphères de la communication, de la motricité, du raisonnement et de la résolution de problèmes. Menée sur 2441 enfants à l’âge de 2, 3 et 5 ans, cette étude soulève d’importantes questions.

«Dès l’entrée à l’école, un enfant sur quatre présente des déficits et des retards de développement dans les sphères du langage, de la communication, des habiletés motrices et/ou de la santé socioémotionnelle. […] Par conséquent, des efforts ont été déployés pour identifier les facteurs, y compris le temps passé par les enfants devant les enfants, qui peuvent créer ou exacerber les disparités de développement précoce des enfants », note les auteurs.

L’exposition aux écrans commence dès la petite enfance. Selon l’analyse des données de l’Étude longitudinale du développement des enfants du Québec (ÉLDEQ), les niveaux d’exposition à la télévision atteindraient :

  • en moyenne 8,82 heures/semaine chez les enfants âgés de deux ans et demi;
  • plus de 2 heures par jour chez 11% des enfants âgés de 2 ans et demi et chez 23,4 % des enfants âgés de 4 ans et demi.

Dans plusieurs établissements scolaires au Québec, les professeurs utilisent des tablettes ou des ordinateurs en classe, en plus des tableaux interactifs. Là encore, on manque de données sur le nombre d’élèves concernés… et sur les bienfaits. En 2015, une étude de l’Organisation de coopération et de développement (OCDE) sur les compétences numériques des élèves avait montré que les nouvelles technologies dans les classes n’avait pas d’incidence flagrante sur la performance des élèves.

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