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Société

Une Terre inhabitable: un destin évitable?

29-01-2020

Image: Shutterstock

Loin d’être rebutés par son titre apocalyptique, les lecteurs se sont arraché le livre La Terre inhabitable, de David Wallace-Wells, traduit en 20 langues, depuis sa parution en 2019. Entrevue.

Pas facile de joindre celui qui sonne l’alarme, le journaliste américain David Wallace-Wells. Pendant des semaines, nous avons échangé des courriels avant qu’un créneau dans son agenda se libère. On peut comprendre : le rédacteur en chef adjoint du New York Magazine a connu un succès planétaire et immédiat à la parution de son premier essai sur les changements climatiques. Pourtant, la question ne l’intéresse que depuis peu. Un regard neuf qui, croit-il, a contribué à sa popularité. Les répercussions des bouleversements climatiques, « c’est pire que vous le croyez », signale-t-il au lecteur dès l’introduction. L’auteur signe un essai sans complaisance qui explore, chapitre après chapitre, les catastrophes qui frappent et nous guettent : chaleurs meurtrières, air irrespirable, villes côtières envahies par la mer, instabilité politique, il n’a rien oublié. Livre alarmiste­­­­­­ ? Plutôt un compte rendu honnête de l’état des connaissances scientifiques, répond David Wallace-Wells, qui s’avoue inquiet pour l’avenir.

***

Québec Science : Le succès remporté par votre livre vous étonne-t-il ?
David Wallace-Wells :
Oui et non. Je crois que, il y a deux ans seulement, un livre aussi pessimiste aurait connu des difficultés à trouver son lectorat. Mais le paysage et le discours ont changé à un point tel que cela ne semble plus du tout surprenant. Le public s’éveille abruptement à l’ampleur et à l’urgence de la crise climatique.

QS Comment vous êtes-vous intéressé à la crise climatique ?
DWW
Je me suis rendu compte à un certain moment que la science se montrait beaucoup plus alarmante que ce que les médias rapportaient. Plus je fouillais, plus je le constatais. J’ai commencé par écrire un seul article, en 2017, intitulé « The Uninhabitable Earth ». Il a été l’article le plus lu sur le site du New York Magazine pendant longtemps. J’ai alors réalisé que le public avait un certain appétit pour ce sujet.

J’ai ensuite voulu signer un livre qui non seulement résume l’état actuel des connaissances scientifiques sur le climat, mais aussi explore les conséquences des changements climatiques sur toutes les facettes de nos sociétés. Si les températures augmentent de plus de 2 °C au-dessus des niveaux préindustriels, cela aura des effets majeurs sur nos systèmes géopolitiques, sur le capitalisme, sur la technologie. Je voulais présenter les implications tangibles, pour nous tous, de vivre sur cette planète qui se réchauffe.

QS Vous n’êtes pas le seul à être critique quant à la couverture du sujet par les journalistes, puisque les appels aux médias se multiplient dans le monde. Qu’en pensez-vous ?
DWW
Les changements climatiques constituent probablement le sujet le plus important que nous ayons jamais eu à couvrir. À mon avis, une des raisons pour lesquelles les médias ont échoué à lui faire justice est qu’ils ne savaient pas comment raconter cette histoire pour susciter l’engagement de leurs lecteurs ou de leurs auditeurs.

Techniquement parlant, leurs comptes rendus étaient exacts. Mais ils se sont montrés si prudents, exprimant sans cesse les réserves associées aux scénarios les plus pessimistes. Les difficultés énormes que nous rencontrerons pour éviter un réchauffement d’une ampleur dramatique n’ont pas été présentées et pour cette raison le public n’a pas réellement eu accès aux faits. Même les personnes qui sont assez informées − comme moi − disposaient d’une interprétation relativement faussée des connaissances scientifiques et, dès lors, ont pris des décisions politiques basées sur une vision tronquée de la vérité. Je suis soulagé que cela soit en train de changer.

Nous détenons du pouvoir sur le climat. Si nous pouvons rendre le monde pratiquement impropre à la vie, nous pouvons aussi le rendre hospitalier. Nous pouvons travailler à un avenir sécuritaire, heureux, propre, prospère et satisfaisant.

QS Votre livre peut manifestement causer de l’insomnie. Ne craignez-vous pas un alarmisme à outrance ?
DWW
On me dit souvent alarmiste. Je suis en effet vraiment inquiet de l’état du climat actuellement et de tout ce qui doit être accompli pour éviter les plus terrifiantes conséquences du réchauffement. Mais mon livre n’est qu’une description honnête de ce que la science dit. Je juge que ce fut une véritable erreur, ces dernières décennies, de tout faire pour éviter d’effrayer le public par rapport au réchauffement climatique. La peur peut devenir un puissant motivateur. Je ne crois pas que ce soit un hasard si, après la publication du rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat [GIEC] d’octobre 2018, au ton plus pressant qu’à l’habitude, une mobilisation populaire mondiale s’est organisée.

David Wallace-Wells. Photo: Beowulf Sheehan

QS Cette mobilisation vient-elle à bout de votre pessimisme ?
DWW
Les chances que nous parvenions à stabiliser le climat au niveau actuel de réchauffement, soit 1 °C, sont nulles ;
ce serait irrationnel d’y croire. Ce degré nous expose déjà à des épisodes météorologiques extrêmes. La tendance nous mène tout droit à 4 °C de plus en 2100 [NDLR : un rapport récent indique même 7 °C]. Lorsque l’on comprend les retentissements dramatiques d’un réchauffement de 4 °C, c’est presque paralysant.

Mais je crois que l’humanité déploiera de grands efforts pour éviter ces scénarios. J’ai donc espoir que le réchauffement soit peut-être contenu à 2,5 °C, ce qui limiterait bien des souffrances. Pour moi, c’est une attente optimiste. Je comprends ceux qui trouvent mon livre sinistre − il l’est −, mais il est moins sinistre que l’idée de rester indifférent devant l’urgence.

C’est important que les gens réalisent que les changements climatiques ne constituent pas un enjeu binaire, par exemple empêcher un réchauffement de 2 °C ou échouer à y parvenir. Ou encore l’effondrement de la civilisation ou sa survie. Presque certainement, nous nous retrouverons dans une zone grise.

Nous détenons du pouvoir sur le climat. Si nous pouvons rendre le monde pratiquement impropre à la vie, nous pouvons aussi le rendre hospitalier. Nous pouvons travailler à un avenir sécuritaire, heureux, propre, prospère et satisfaisant si nous menons des actions extraordinaires. Nombreuses sont les raisons de croire qu’il sera difficile de mettre ces actions en branle. Mais c’est possible.

Gardons cela en tête quand le désespoir nous assaille. Pour chacun d’entre nous, le meilleur antidote au désespoir, c’est l’action. Chacun d’entre nous souhaite un futur où ses enfants et ses petits-enfants pourront vivre dans un monde florissant. Je ne veux pas concevoir un avenir dans lequel ma fille souffrirait, elle qui est née alors que j’écrivais ce livre.

QS Certains critiques vous ont reproché d’accorder trop d’importance à la géo-ingénierie, qui consiste notamment à séquestrer le carbone atmosphérique pour contrer le réchauffement, en raison des incertitudes et des risques associés à ces technologies. Que leur répondez-vous ?
DWW En effet, je place un certain espoir en ces technologies qui permettent de stocker le carbone, tout comme en la reforestation. Ces solutions, tous les scénarios élaborés par le GIEC les prennent en considération. Je ne suis donc pas seul à affirmer que nous devrons compter, jusqu’à un certain point, sur la géo-ingénierie. Et plus nous attendrons pour diminuer nos émissions à la source, plus nous en dépendrons.

QS Vous écrivez ne pas être un « fondamentaliste » du climat. Cependant, êtes-vous devenu plus activiste en cours d’écriture ?
DWW
Je me définis toujours, essentiellement, comme un journaliste. J’essaie de rapporter les faits le plus honnêtement et précisément possible en utilisant un langage accessible qui illustre la vitesse et l’ampleur des actions à entreprendre.

Mais je juge par ailleurs impossible d’être plongé dans ce sujet aussi longtemps sans qu’émerge une certaine forme d’activisme en soi. Les changements climatiques mettent en péril sinon l’espèce humaine, du moins la qualité de vie dont nous avons joui dans les dernières décennies. Cette menace est si vraie, et si puissante, que cela devient inenvisageable de ne pas en faire une préoccupation personnelle.

QS Avez-vous l’impression que votre livre a une portée politique ou scientifique ?
DWW
La plupart des candidats à l’investiture démocrate pour l’élection présidentielle américaine l’ont lu ; j’ai pu en parler avec quelques-uns d’entre eux. J’échange désormais avec des scientifiques du climat et même des activistes, ce qui s’avère complètement nouveau pour moi. Je me réjouis de voir que mon travail sert à des personnes qui consacrent vraiment leur vie, de manière beaucoup plus profonde que moi, à changer les choses. C’est là l’essence du journalisme : exposer les faits pour que les gens et ceux qui sont en position de pouvoir puissent les utiliser pour agir.

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