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Société

Trop de calories pour nos bouts-d’choux?

07-08-2014

Photo: iStock

Près d’un enfant sur quatre est obèse ou en surplus de poids, au Québec. Et si la chasse aux calories en trop passait par les garderies?

Quand Isabelle Sheehy va con­duire son garçon de 15 mois à la garderie, à Montréal, elle emporte toujours un fruit, un pot de compote maison ou un yogourt dans son sac à main. «Je lis le menu du jour et, si le dessert ou les collations me semblent trop sucrés, je laisse des aliments santé pour mon fils», raconte la chapelière, qui travaille pour le Cirque du Soleil. Ainsi fait-elle obstacle aux biscuits Oreo, gaufres au sirop de poteau, ou autres gâteaux au chocolat. Mais quand le menu du midi affiche «saucisses, pâtes et craquelins au fromage», elle baisse les bras. «J’essaie de rester zen», dit la végétarienne.

Isabelle Sheehy a partagé ses préoccupations avec la directrice. Réponse: appor­tez vous-même des victuailles santé pour votre garçon! Elle a obtempéré, mais ressent une pointe d’agacement. Après tout, la chapelière paie 40 $ par jour pour cette garderie privée du quartier Hochelaga-Maisonneuve. Quelques calories excédentaires ne feraient pas trop de mal à fiston s’il pouvait les dépenser en s’épivardant dans la salle de jeu. Peine perdue! «J’ai l’impression qu’ici, on ne fait pas beaucoup bouger les enfants. On ne les a pas emmenés dehors une seule fois depuis que j’ai inscrit mon fils, en février», se désespérait-elle, alors que le mois de mai tirait à sa fin.

En 2013, un article publié dans le Journal of Pediatrics lui a donné froid dans le dos. Des chercheurs de l’Université de Montréal et du CHU Sainte-Justine ont suivi 1 649 enfants recrutés dans le cadre de l’Étude longitudinale du développement des enfants du Québec (ELDEQ). Les petits d’âge préscolaire qui fréquentaient une garderie couraient 65% plus de risques d’être en surpoids ou obèses que ceux qui restaient à la maison. «Je ne m’attendais pas à des résultats aussi frappants», dit la chercheuse en psychologie Marie-Claude Geoffroy, qui a dirigé l’étude et qui se trouve elle-même être à la recherche d’un endroit de confiance pour son poupon, en prévision de son retour au travail à Noël.

Selon des données publiées en 2005 par l’Institut national de santé publique du Québec, 26,1% des petits Québécois de deux à cinq ans souffriraient d’embonpoint ou seraient obèses (contre 20,2% dans le reste du Canada). Ces chiffres inquiètent le docteur Dominique Garrel, endocrinologue spécialisé dans le traitement de l’obésité et des troubles alimentaires, et pro­fes­seur à l’Université de Montréal: «Et les enfants en surpoids sont terriblement ostracisés. De plus en plus de cas de diabète de type 2 sont diagnostiqués chez eux. Et c’est sans parler de la dimension psychosociale.»

Sachant que 51% des jeunes d’âge préscolaire au Québec passent leurs journées dans une garderie et qu’ils y comblent la moitié de leurs besoins nutritionnels quotidiens, la question se pose: nos enfants se font-ils engraisser pendant qu’on transpire au boulot?

Du pire au meilleur

Aucune étude n’a analysé l’offre alimentaire dans l’ensemble des garderies au Québec. Si l’on se fie aux témoignages des parents, on trouve de tout dans le réseau : le pire et le meilleur.

Catherine Veillette, une infirmière maman de deux bouts de chou de trois ans et de cinq mois, a visité une quinzaine de garderies du quartier Villeray, à Montréal. «L’aîné souffre d’une allergie sévère aux œufs, alors j’ai beaucoup interrogé les responsables de l’alimentation», raconte-t-elle. Dans plusieurs garderies, elle a vu des réserves de bouillon en poudre hyper salés, des barres tendres aux brisures de chocolat ou des légumes en conserve. «Mais le pire, c’était les saucisses à hot-dog non cuites, se souvient-elle. Dans une garderie, ils mettaient ça dans les lunchs des enfants, en prévision d’un pique-nique au Jardin botanique.»

Elle a finalement trouvé la perle rare : une cuisinière qui faisait tout à la main, préparait des smoothies, confectionnait des paniers de crudités pour le dîner. «Si elle servait du jambon, elle le faisait cuire elle-même», raconte la maman. La famille a depuis déménagé dans le quartier Saint-Léonard et «par miracle», Geneviève a trouvé une place dans un CPE. «Avec un CPE, on peut avoir confiance», estime-t-elle.

Car il existe trois types de milieux de garde au Québec. D’abord les CPE (centres de la petite enfance). Ce sont des organismes à but non lucratif, supervisés par un conseil d’administration composé aux deux tiers de parents. Ensuite, les garderies privées. Certaines sont subventionnées par le gouvernement, d’autres pas; mais toutes visent à faire des profits. Enfin, les services de garde en milieu familial (ceux qui accueillent sept enfants ou plus doivent obtenir un permis du gouvernement et sont encadrés par un bureau coordonnateur).

Règle générale, les CPE sont considérés comme des milieux modèles. Ce qui ne veut pas dire qu’ils sont parfaits. De 2009 à 2011, Philippe Grand, un nutritionniste qui travaille pour le groupe Extenso, affilié à l’Université de Montréal, a visité 106 milieux de garde au Québec. Parmi eux, 98 CPE et 8 garderies privées, chacun accueillant au moins 80 enfants.

Il a scruté les cuisines, épluché les menus et rencontré les responsables de l’alimentation. «Il y a des milieux exemplaires et d’autres qui ont besoin d’accompagnement», résume-t-il, diplomate.

Premier constat, les CPE situés dans les quartiers huppés s’étaient plus souvent donné une politique alimentaire quant à la préparation des menus que ceux qui se trouvaient dans des milieux défavorisés. En outre, si certains CPE étaient équipés de cuisines dignes de restaurants, d’autres
préparaient à manger pour 80 enfants dans des locaux exigus dotés d’une seule plaque chauffante et d’un petit four. «C’est certain que, dans ce type d’environnement, on a davantage recours à des mélanges ou des aliments préparés, généralement plus gras, plus sucrés ou plus salés», dit Philippe Grand, aussi chef cuisinier de formation. Malgré quelques lacunes, il n’a pas vu de menu horrifiant, de type Kraft Dinner, biscuits Oreo et Froot Loops en collation. «Les CPE sont une référence», estime le nutritionniste.

Et les garderies privées? Les huit qui ont participé à l’enquête d’Extenso se sont volontairement prêtées au jeu. Les cancres n’ont pas levé la main. «Certaines garderies privées pourraient être tentées de faire des économies en négligeant la qualité des aliments», estime Philippe Grand.

Geneviève Hivon l’a appris à la dure. Elle a travaillé pendant 10 ans comme éducatrice au sein d’une garderie privée, près de Valleyfield. La qualité de la nourriture, assure-t-elle, était prioritaire. Mais lorsque l’entreprise a été vendue, en 2012, le nouveau propriétaire a congédié la cuisinière et il a eu recours à un service de traiteur pour faire des économies. «Les croquettes de poulet et de poisson sont apparues au menu, raconte la jeune femme. Les saucisses hot-dog aussi.» Elle a changé d’emploi.

Manger et…bouger!

Il n’y a pas que la saine alimentation qui devrait se trouver au menu des garderies. Le docteur Garrel croit que les jardins d’enfants devraient encourager les

petits à dépenser de l’énergie. «Les enfants sont de plus en plus souvent assis devant la télé, dit-il. Or, la télévision induit un relâchement musculaire qui réduit énormément la dépense énergétique. On brûle plus de calories en lisant un livre!»

L’équipe de Camille Gagné, professeure à la faculté des sciences infirmières de l’Université Laval, a visité 20 CPE de la région de Québec pour évaluer le niveau d’activité physique des petits. Au total, 242 enfants de 3 à 5 ans ont porté des accéléromètres (des dispositifs électroniques qui détectaient chacun de leurs mouvements). Résultat après comptabilisation, ces petits ne passaient que 13 minutes par jour à pratiquer des activités d’intensité moyenne à élevée!

À l’hiver 2013, le Regroupement des centres de la petite enfance de l’île de Montréal (RCPEIM) a pourtant mené un vaste sondage auprès de plusieurs

centaines de CPE, haltes-garderies (des services de gardiennage de courte durée) et services de garde en milieu familial. À 92%, les éducatrices estimaient que les enfants dépensaient suffisamment d’énergie. «Elles ont l’impression que les petits bougent tout le temps, mais ce n’est pas parce qu’ils jouent dans le parc qu’ils s’activent nécessairement», fait valoir Marie-Pascale Deegan, agente de recherche et d’intervention au RCPEIM et responsable du projet Manger, bouger… Plaisir assuré!, dans lequel s’inscrivait le sondage.

Selon les directives de santé publique, les enfants d’âge préscolaire devraient consacrer au moins 180 minutes par jour à l’activité physique! «Les petits doivent vraiment se dépenser, jusqu’à en avoir les joues rouges, dit l’agente de recherche. Faire des pâtés dans le carré de sable, ça ne compte pas.»

Certains milieux de garde invoquent qu’ils n’ont ni l’espace ni les équipements pour faire bouger les petits mais, selon Mme Deegan, il y a toujours moyen de s’organiser. «Plutôt que de laisser les enfants marcher jusqu’à leurs casiers, pourquoi ne pas les encourager à y aller en sautant?» suggère-t-elle.

Les recherches de Camille Gagné ont par ailleurs démontré que les enfants dépensaient moins d’énergie dans un parc de jeux luxueux – bien pourvu en toboggans, échelles ou balançoires – que dans une cour équipée de quelques cordes et ballons. «Les modules de jeux offrent tellement peu de défis, que les enfants s’en lassent rapidement, constate la professeure, spécialiste en santé communautaire. Les enfants bougent plus quand ils peuvent faire appel à leur imagination et quand ils prennent eux-mêmes l’initiative du jeu. Il ne faut pas les encadrer à tout moment de la journée.»

Le sondage du RCPEIM a aussi révélé que 13% des parents ne voulaient pas que leurs enfants sortent l’hiver, de peur qu’ils attrapent un rhume. Pourtant, les petits devraient jouer dehors au minimum 45 minutes par jour, été comme hiver, soutient Marie-Pascale Deegan. D’autres parents demandent aux gardiennes de ne pas laisser leur petit faire la sieste, pour s’assurer qu’il dorme plus aisément la nuit. «Ces enfants risquent d’être amorphes et de manquer d’énergie pour se dépenser à la garderie», fait remarquer l’agente de recherche.

L’obsession de la sécurité fait aussi obstacle au jeu actif. «On passe notre temps à dire aux enfants de ne pas grimper, d’aller moins vite, de peur qu’ils se fassent bobo», note Camille Gagné.

Dans le cadre d’un projet-pilote, Marie-Pascale Deegan a accompagné cinq CPE, quatre haltes-garderies et un bureau coordonnateur chargé d’encadrer des services de garde en milieu familial. Tous ont entrepris de changer leurs pratiques pour favoriser les bonnes habitudes de vie dans leur milieu.

D’autres jardins d’enfants devraient emboîter le pas au cours des prochaines années. Car, au mois de mai 2014, le ministère de la Famille a lancé un nouveau
cadre de référence intitulé Gazelle et potiron. Ces lignes directrices doivent inciter tous les milieux de garde à créer des environnements favorables à la saine alimentation, au jeu actif et au développement moteur.

«Les garderies n’écoperont pas d’une amende si elles servent des croquettes de poulet», dit Véronique Martin, qui a travaillé à l’élaboration du cadre de référence. En effet, les seules prescriptions légales auxquelles les garderies doivent se conformer, à l’égard de l’alimentation, sont de respecter le Guide alimentaire canadien, de contrôler la salubrité des aliments et d’afficher le menu hebdomadaire pour consultation par le personnel et les parents. Aucune obligation n’encadre l’activité physique. « Gazelle et potiron n’a pas force de loi, mais la pression sera grande pour pousser les garderies à s’y conformer, poursuit Mme Martin. Nous allons le diffuser largement et les parents seront informés.»

Même si tous les services de garde devenaient exemplaires, les problèmes d’embonpoint chez les petits ne disparaîtraient pas du jour au lendemain. «C’est la société entière, dans tous les pays industrialisés, qui doit faire face à la malbouffe et à la sédentarité, rappelle Marie-Pascale Deegan. Ce qu’on observe dans les garderies, ce n’est que le reflet de ce qui se passe en dehors.»

Même Marie-Claude Geoffroy, qui a dirigé l’étude publiée dans le Journal of Pediatrics, n’est pas prête à jeter la pierre aux jardins d’enfants. Ses chiffres ont démontré que, comparativement aux petits gardés chez eux par un parent, ceux qui sont pris en charge par une gardienne courent 27% plus de risques d’être en surpoids. Et pour ceux qui sont gardés chez un proche de la famille, c’est 50%.

«Finalement, le simple fait d’être gardé, peu importe où et par qui, semble augmenter les risques», constate-t-elle. Elle n’a pas de réponse claire pour expliquer ce résultat. Seulement des hypothèses. «Peut-être que les parents qui travaillent et passent leur journée à courir n’ont pas le temps de préparer des repas santé, le soir. Peut-être aussi qu’ils sont trop crevés pour emmener leurs enfants jouer au parc la fin de semaine», ajoute-t-elle.

Le docteur Dominique Garrel renchérit. «Il y a tellement de sucre, de sel et de gras dans les aliments transformés que la seule façon pour les parents de s’assurer que leurs enfants mangent santé, c’est de préparer les aliments eux-mêmes.»

Faudrait-il renvoyer les mères au foyer, pour prévenir l’obésité des enfants? Isabelle Sheehy s’esclaffe : «Je suis prête à cuisiner bien des compotes avant d’en arriver là!»

 

Petit dormeur, gros mangeur

Une étude états-unienne publiée dans la revue Pediatrics en 2014 révèle que les enfants qui ne dorment pas assez sont plus susceptibles de souffrir d’embonpoint ou d’obésité, et ce, dès l’âge de sept ans. Les mécanismes qui se cachent derrière ce constat n’ont pas été élucidés, mais les scientifiques croient que le manque de sommeil pourrait dérégler les hormones qui dictent la faim et la satiété.

Un enfant devrait dormir au moins 12 heures par jour, entre 6 mois et 2 ans; au moins 10 heures par jour, de 3 ans à 4 ans; et au moins 9 heures par jour, de 5 ans jusqu’à 7 ans. Parmi les 1 000 enfants recensés pour l’étude, 1 sur 3 ne dormait pas suffisamment.

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