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Reportages

Le langage, cette faculté innée ?

Par Maxime Bilodeau - 21/08/2017
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L’humain est programmé pour acquérir la faculté du langage. Anne-Marie Di Sciullo a consacré sa carrière au développement de cette thèse.

Interviewer Anne-Marie Di Sciullo, c’est soigner son vocabulaire et surveiller sa syntaxe. Du moins, c’est ce que pensait le journaliste en préparant son entretien avec la réputée spécialiste de linguistique théorique et de biolinguistique, qui s’intéresse aux propriétés de la syntaxe des expressions linguistiques et de leurs interprétations.

Heureusement, c’était bien mal connaître – mea culpa – le champ d’activité de celle qui est professeure au département de linguistique de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) depuis plus de 30 ans. « Mon objet d’étude, la syntaxe, est intangible. Ce sont les propriétés formelles qu’on ne voit pas, qu’on n’entend pas, mais qui sont présentes dans toutes les langues humaines », précise celle qui a reçu de l’Association francophone pour le savoir (ACFAS) le prestigieux prix André-Laurendeau en 2016. Ce dernier récompense l’excellence et le rayonnement des chercheurs en sciences humaines.

Asymétrie de langage

L’imposante carrière de l’Italienne d’origine – elle est née à Rome – a débuté dans les années 1970. Elle arrivait alors dans un domaine en pleine ébullition, bouleversé par les théories de Noam Chomsky. Vingt ans plus tôt, le célèbre linguiste américain avait mis sur pied la grammaire générative, cet ensemble de règles qui permet à l’humain de comprendre les phrases et dont il est totalement inconscient. C’est elle qui fait qu’on dit « tout le monde mange » plutôt que « le monde tout mange ». On l’utilise encore aujourd’hui pour différencier le langage humain de la communication animale ou des systèmes qui simulent les propriétés des grammaires, comme les moteurs de recherche.

Dès la fin de ses études, elle décroche un poste à l’UQAM, où elle forme plusieurs générations de chercheurs – dont certains enseignent désormais dans des universités du Québec, du Canada et des États-Unis. Ses ouvrages On the Definition of Word (1987) et Asymmetry in Morphology (2005), tous deux publiés aux prestigieuses Presses du MIT, détaillent entre autres la théorie de l’asymétrie du langage humain qu’elle a développée au fil de ses recherches. Selon cette théorie, il existe des relations unidirectionnelles entre les paires d’éléments qui composent les expressions linguistiques, ou affixes. C’est pourquoi on dit par exemple « la linguiste » plutôt que « linguiste la » dans une phrase comme « la linguiste est douée ».

La propriété d’asymétrie est essentielle pour que les individus qui partagent une même langue se comprennent. Surtout, elle est observable dans toutes les langues du monde. « Pour chacune, il est possible de trouver des ordres différents de mots dans les phrases. Par contre, il très difficile, voire impossible, de noter ce même phénomène dans les expressions linguistiques », explique-t-elle. Autrement dit, les phrases humaines sont dotées d’une flexibilité dont sont dépourvues les expressions linguistiques.

De Twitter à l’alzheimer

Aujourd’hui, Anne-Marie Di Sciullo continue de multiplier les collaborations avec des chercheurs de tous les horizons. Ses travaux, à l’intersection de la linguistique, de la biologie, de la physique et des mathématiques, s’inscrivent dans une volonté de confirmer de manière indépendante ses théories. Son but : rechercher et trouver des arguments qui expliquent la faculté du langage.

Pour ce faire, elle a créé en 1999 un moteur de recherche qui ne fonctionne pas selon des mots clés, comme le fait Google, mais d’après des relations linguistiques asymétriques. Développé en partenariat avec Delphes Technologies et maintes fois primé, cet outil a été entre autres utilisé par le ministère des Finances du Québec, le Barreau du Québec et l’Autorité des marchés financiers. Une poursuite éventuelle de ce partenariat n’est pas exclue.

Plus récemment, elle a même poussé la démonstration jusqu’à concevoir un programme informatique fondé sur sa théorie de l’asymétrie du langage humain, qui analyse automatiquement les sentiments associés aux messages diffusés sur le réseau social Twitter. « Plusieurs systèmes d’analyse des sentiments sont basés sur les statistiques et les probabilités. Sans surprise, leur niveau de performance est plutôt faible. Celui que j’ai développé atteint au contraire les 88 % de performance », fait-elle valoir. Une preuve éclatante de l’universalité de ses travaux.

Un autre champ majeur d’application de sa théorie concerne l’aide aux individus qui souffrent de déficits linguistiques dus à la trisomie, au parkinson, à l’alzheimer ou au vieillissement naturel. Chez eux, l’exposition à des protocoles combinant mathématiques, musique et langage peut les aider à recouvrer certaines fonctions de la parole qu’ils ont perdues, estime la chercheuse. D’autres recherches en partenariat sont néanmoins nécessaires avant le développement d’applications palliatives concrètes.

Cette capacité qu’a Anne-Marie Di Sciullo de créer des ponts entre les diverses disciplines est sa principale force, estime Manuel Español-Echevarría, professeur titulaire au département de langues, linguistique et traduction de l’Université Laval. « Elle possède beaucoup de connaissances en biologie et en neuroscience, ce qui est rare chez les linguistes. Elle a compris très tôt que la linguistique doit sortir de ses chasses gardées pour continuer à évoluer. »
 
Les questions de Rémi Quirion, scientifique en chef du Québec*

Quel est le plus grand défi quand on travaille avec des chercheurs provenant de domaines aussi variés que les neurosciences, la physique ou les mathématiques?

Il faut trouver le fil d’Ariane qui va au-delà des connaissances disciplinaires et explique davantage l’objet ciblé. Quels sont les concepts communs ? Quelles sont les hypothèses de départ ? Quelles sont les prédictions et les nouvelles connaissances anticipées ? Par exemple, dans mes travaux sur la faculté du langage, le fil d’Ariane se tisse à partir du concept d’asymétrie que l’on trouve également en biologie (asymétrie de la morphogénèse), en physique (brisure de symétrie spontanée), en mathématiques (relation asymétrique dans la théorie des ensembles) et en neuroscience (asymétrie de la latéralisation du cerveau).

On parle beaucoup d’intelligence artificielle en ce moment, y voyez-vous des applications en lien avec vos travaux ?

Oui. Prenez mon moteur de recherche qui retrace les asymétries de forme et d’interprétation des expressions linguistiques ou mes travaux sur l’analyse du sentiment dans les courts textes des réseaux sociaux. Ces systèmes peuvent optimiser la recherche et l’extraction de contenus, qu’ils soient manifestes ou non, à partir de textes complexes ou lacunaires sur la base de la reconnaissance des relations asymétriques. Ils contribuent ainsi à l’émergence de nouvelles technologies en intelligence artificielle du langage humain, qui se différencient des réseaux neuronaux et de l’apprentissage machine.

Vos travaux pourraient-ils aider les enfants autistes ou dysphasiques ?

Des études d’imagerie cérébrale ont démontré que ces déficits sont d’origine génétique et relèvent d’une asymétrie structurale particulière, conduisant à une atrophie dans les aires dédiées au langage. En s’appuyant sur mes travaux, on pourrait développer des jeux intelligents, liant langage, mathématiques et musique, pour solliciter des réponses de différentes zones du cerveau et favoriser ainsi les connexions entre les hémisphères.
 

En partenariat avec les Fonds de recherche du Québec

Photo: Jean-François Hamelin

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