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Reportages

Myopes comme des taupes

Par Martine Letarte - 22/09/2016
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À huit ans, Violette Bourdeau a commencé à lire difficilement au tableau et à souffrir de maux de tête. Au point que son enseignante a cru bon d’en informer ses parents. Leur fille, écrivait-elle, plissait constamment les yeux pour tenter de mieux voir en classe; il serait important qu’elle passe un examen de la vue. La mère de Violette, Roxane Lessard, était stupéfaite: la petite était allée chez l’optométriste quelques mois plus tôt et tout était parfait. Sa fille serait-elle devenue myope en si peu de temps?

Violette n’est pas la seule dans cette situation. La myopie connaît une progression fulgurante, constate avec inquiétude l’optométriste Patrick Simard. Et elle frappe des enfants de plus en plus jeunes.

«Avant, on voyait la myopie apparaître chez les enfants vers l’âge de 13 ou 14 ans, alors que, maintenant, c’est souvent autour de 10 ans», explique le docteur Simard, chargé de clinique en lentilles cornéennes à l’École d’optométrie de l’Université de Montréal (UdeM).

Aujourd’hui, en Amérique du Nord et en Europe, environ la moitié des jeunes adultes sont myopes. C’est plus du double qu’il y a 50 ans. L’Asie de l’Est atteint toutefois des sommets: dans de nombreuses régions, plus de 9 jeunes adultes sur 10 voient mal les objets éloignés. On compte désormais environ 2 milliards de myopes sur Terre, d’après l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Parmi eux, 200 millions sont atteints d’une forte myopie, un trouble qui peut conduire à la cécité.

«C’est une épidémie et aucune région n’est épargnée», affirme Silvio Paolo Mariotti, responsable du programme de prévention de la cécité à l’OMS. Et cette épidémie prend de l’ampleur. D’après certaines estimations, le tiers de la population mondiale, soit 2,5 milliards de personnes, aura du mal à voir de loin d’ici 2020. Pis, en 2050, la myopie affectera la moitié de la planète.
 

Myopie pour les nuls

Qu’est-ce donc que ce mal qui touche désormais les jeunes de façon si foudroyante? Concrètement, l’œil myope est plus allongé que l’œil normal. On peut même prédire une myopie en observant la croissance de la longueur axiale de l’œil, c’est-à-dire la distance entre le fond de l’œil et la cornée. Chez l’adulte, la longueur axiale de l’œil normal se situe entre 23mm et 24mm. Par contre, si l’œil d’un enfant atteint 23,5mm, on peut prédire qu’il deviendra myope. Avec le temps, les objets reculés lui apparaîtront de plus en plus flous, car la focalisation de l’image s’opérera en avant de la rétine, plutôt que dessus.

Jusqu’à quel point? Le degré de myopie varie d’un individu à l’autre. Pour le mesurer, on calcule la distance entre l’œil et le point le plus éloigné encore vu clairement. On mesure la puissance des verres correcteurs en dioptries. Avec une myopie de -1 dioptrie, l’œil voit net jusqu’à 1m; à -2 dioptries, jusqu’à 50cm; et à -5, jusqu’à 20cm seulement. En Amérique du Nord, dans les dernières décennies, le degré moyen de la myopie est passé de -2,5 à -3,5 dioptries.

Depuis toujours, on soupçonnait la génétique pour expliquer la myopie d’un enfant. Bien sûr, le fait d’avoir des parents myopes augmente grandement le risque de le devenir à son tour. Les recherches démontrent toutefois que l’environnement dans lequel cet enfant évolue joue un rôle important. En effet, si nos ancêtres exerçaient chaque jour leur vision de loin pour chasser le mammouth ou scruter leurs champs jusqu’à l’horizon, le mode de vie actuel des pays industrialisés nous force à passer de plus en plus de temps entre quatre murs à utiliser notre vision de près, ce qui favoriserait le développement de la myopie.

«L’avènement de la scolarisation et la grande place qu’occupe la lecture dans nos vies sont des éléments relativement nouveaux pour l’espèce humaine», rappelle Langis Michaud, président de l’Ordre des optométristes du Québec.

«Une théorie, pas admise par tous cependant, explique que le système visuel chercherait à s’adapter à nos besoins de façon à être plus efficient, poursuit le docteur Michaud. La vision est très énergivore pour le cerveau; elle utilise le tiers des neurones sensoriels. Le cerveau ramènerait donc son plan de focalisation là où sont ses besoins pour utiliser le moins d’énergie possible en effectuant la tâche demandée. Nous ne chassons plus le mammouth, mais nous avons les yeux collés sur un écran huit heures par jour, alors c’est devenu le principal besoin.»

Des statistiques soutiennent cette théorie. Par exemple, la prévalence de la myopie est plus élevée chez les personnes qui ont fait de longues études. C’est aussi le cas de celles qui obtiennent les meilleurs résultats scolaires. L’image caricaturale du jeune studieux à lunettes reposerait donc sur une base solide.


La lumière du jour

On remarque aussi que la myopie est principalement une maladie de pays riches et industrialisés, et qu’elle gagne du terrain à mesure que les économies se développent.

Une analyse prédictive publiée dans Ophthalmology indique que, en Afrique par exemple, la myopie, qui touche aujourd’hui moins de 10% de la population, devrait atteindre entre 20% et 30% des gens en 2050. En Amérique latine, un individu sur quatre est myope; et, en 2050, ce sera un sur deux.

D’autres recherches ont prouvé que la myopie se retrouve moins chez les enfants qui passent davantage de temps que la moyenne à l’extérieur; et qu’elle progresse chez eux moins rapidement. «L’intensité de la lumière extérieure jouerait un rôle régulateur», explique Langis Michaud.

À preuve, une étude menée sur 1900 écoliers chinois a montré que le fait de jouer 40 minutes de plus dehors chaque jour diminuait de 23% la survenue de la myopie. Selon les résultats, publiés dans le Journal of the American Medical Association en 2015, 30% des enfants qui avaient passé plus de temps dans la cour d’école étaient myopes au bout de trois ans, contre 40% de ceux qui n’avaient pas bénéficié de cette récréation supplémentaire.

Ce genre de résultat ne laisse pas l’OMS indifférente. «Nous vérifions plusieurs recherches liées à l’exposition à la lumière solaire qui aurait pour effet de ralentir la progression de la myopie, indique Silvio Paolo Mariotti. Nous étudions aussi le temps d’exposition nécessaire, selon la latitude des pays, pour être en mesure de faire des recommandations. Nous devons être sûrs des faits, parce que les positions de l’OMS ont une influence très importante sur les mesures prises par les pays.»
 

Bien pire qu’une vision floue

Si les chercheurs multiplient les efforts pour mieux comprendre et freiner la myopie, c’est que ses conséquences vont au-delà du simple inconfort de devoir porter des lunettes ou des verres de contact.

«La myopie comme telle n’est pas grave, affirme Langis Michaud. Le problème, c’est qu’elle progresse. Lorsqu’elle atteint -5 dioptries, on se retrouve avec une augmentation significative des risques de pathologies graves de l’œil, comme le glaucome, la dégénérescence maculaire et le décollement de la rétine, qui peuvent mener à la cécité.»

En fait, chaque tranche de -0,25 dioptrie augmente de 17% les risques de développer ces maladies. «Plus un œil est myope, plus il s’étire et plus il se fragilise, explique Langis Michaud. Prenons l’exemple d’une chemise portée par un homme de 80kg. S’il prend 30kg et porte la même chemise, les coutures vont forcer. S’il prend encore 30kg et garde la même chemise, elle se déchirera. C’est ce qui peut se passer pour le nerf optique et la structure de la rétine.»

En plus, un peu comme le tour de taille, l’œil myope a tendance à prendre de l’expansion au fil des ans. Et le phénomène s’accentue. Au cours des 30 dernières années, la progression moyenne de la myopie est passée de -0,25 à -0,50 dioptrie par année.

Ainsi, un enfant de 12 ans dont la myopie de -1 augmente de -0,5 par année arrivera à -5 dioptries à l’âge de 20 ans. Comme la vision se stabilise normalement au début de l’âge adulte, le jeune s’en sortira beaucoup mieux que si sa myopie avait commencé dès 10 ans, ou dès 8 ans comme chez Violette Bourdeau.
«Le pire, c’est que plus la myopie apparaît tôt, plus elle augmente rapidement, précise le docteur Michaud. On voit souvent des augmentations de -0,75 par année chez les jeunes enfants.»

Et même si un myope obtient une vision parfaite grâce à une intervention au laser, il ne réduira pas ses risques de développer une maladie. La chirurgie remodèle la cornée, mais pas l’œil qui demeurera toujours trop long et plus fragile. D’où l’importance d’agir en amont afin de stopper la progression de la myopie.


Vision revue et corrigée

Si certaines régions du monde sont bien avancées en matière de correction de la vue, d’autres n’en sont encore qu’aux balbutiements. Il y a quelques années, l’OMS a estimé que 43% des déficiences visuelles étaient causées par une vision embrouillée non corrigée, due le plus souvent à une myopie.

«La première chose à faire est de s’assurer que ces personnes ont accès à la correction, affirme le docteur Mariotti. Plusieurs barrières – logistiques, financières, culturelles – se dressent. Dans beaucoup de pays, porter des lunettes est encore un stigmate, particulièrement chez les jeunes femmes. Et puis certains parents refusent toujours que leurs enfants portent des lunettes, de crainte d’empirer leur vision, ce qui n’est pas du tout fondé scientifiquement.»

Corriger une myopie chez l’enfant pour qu’il y voie clair, c’est élémentaire. Et c’est ce qu’on s’est longtemps contenté de faire, ici comme ailleurs. Mais aujourd’hui, les praticiens vont plus loin: ils ont accès à différentes interventions pour freiner la progression de la myopie.

La stratégie souvent privilégiée est l’orthokératologie. Cette méthode consiste à faire porter au myope, la nuit, des lentilles rigides qui remoulent la cornée de façon temporaire. Le matin, le patient retire ses lentilles et, comme par magie, sa vision est claire!

«On vise une réduction de la progression de la myopie de 50%, ce qui peut grandement diminuer les risques de développer des pathologies», explique le docteur Michaud.

Mélicia Lafontaine, 16 ans, a adopté l’orthokératologie il y a 3 ans. «Mes parents sont très myopes et, en quatrième année, j’étais déjà à -1, raconte-t-elle. En première secondaire, j’étais rendue à -3,5. Alors, j’ai commencé à porter des lentilles rigides la nuit. C’était difficile à mettre au début mais, après un mois, je me suis habituée.» Résultat? Sa myopie a cessé d’augmenter et elle n’a plus besoin de porter de lunettes du tout!

Pour Violette Bourdeau, l’expérience s’est avérée plus difficile. «Je n’étais pas bien pendant les mois où je portais ces lentilles et je redoutais toujours le moment où ma mère me les mettait.» Elle a donc abandonné l’orthokératologie, même si pendant les 10 mois au cours desquels elle a porté ces lentilles, sa myopie s’est pratiquement stabilisée. Maintenant âgée de 11 ans, Violette a une myopie de -4 dioptries. Pour tenter de freiner la progression, elle tente d’autres méthodes, comme les lentilles souples multifocales combinées à l’atropine, ce médicament utilisé par les optométristes pour dilater la pupille afin de faciliter l’examen des yeux et qui gêne la vision de près.

«Avant, on utilisait l’atropine à une concentration de 1%, indique le docteur Michaud, mais on ne le fait plus parce que, si on cessait l’utilisation de ce médicament, la progression de la myopie faisait un grand bond. À 0,01%, on reste prudent, mais il ne semble pas avoir d’effet de “rebond”. L’efficacité des lentilles multifocales combinées à 0,01% d’atropine pour stopper la progression de la myopie se situe entre 70% et 75%.»

Parmi toutes ces stratégies, laquelle choisir? Pas toujours facile de trancher.
En mars 2016, les docteurs Langis Michaud, Patrick Simard et Rémy Marcotte-Collard ont publié un article dans la revue scientifique Contact Lens Spectrum pour aider les professionnels à adopter la bonne stratégie afin de ralentir la progression de la myopie chez leurs patients. Le docteur Simard a aussi commencé, en janvier, à enseigner les principales méthodes aux étudiants en optométrie à l’UdeM. «Une première mondiale», affirme-t-il.

Bien que les professionnels soient de plus en plus à l’affût des avancées technologiques pour lutter contre la myopie, plusieurs n’hésitent pas à s’attaquer aussi aux habitudes de vie. C’est le cas de Patrick Simard qui incite ses patients à adopter une meilleure hygiène visuelle. «Par exemple, lorsqu’on utilise la vision de près, on applique la règle du 20-20-20: toutes les 20 minutes, on regarde à 20 pieds [6m] pendant 20 secondes», explique-t-il.

Des praticiens recommandent aussi aux parents de limiter le temps que leurs enfants passent collés aux écrans et de les envoyer jouer dehors! Quant à la fameuse tablette, les optométristes en préconisent un usage très modéré. «Avant 3 ans, on ne devrait pas utiliser de tablette; et entre 3 et 8 ans, on devrait limiter l’utilisation à 30 minutes par jour, précise le docteur Michaud. Après huit ans, il faut limiter le temps selon les besoins scolaires.»
 

Un projet planétaire

Mais l’enjeu de santé publique existait bien avant l’engouement pour la tablette. En fait, l’OMS se préoccupe de la myopie depuis une vingtaine d’années. Silvio Paolo Mariotti constate que plusieurs pays ont fait du chemin en deux décennies. Québec Science l’a d’ailleurs joint au Tadjikistan où il travaille à mettre au point des solutions durables pour assurer une bonne santé oculaire à la population.

«Le gouvernement du Tadjikistan a contacté l’OMS pour obtenir un accompagnement, se réjouit le docteur Mariotti. On n’aurait pas vu cela il y a 20 ans, parce que ce n’était pas une priorité. Certains gouvernements doutaient même de l’intérêt d’agir. Maintenant, c’est différent. Au Tadjikistan, le taux de prévalence de la myopie n’est pas aussi élevé que dans d’autres pays d’Asie, mais le gouvernement reconnaît que c’est un enjeu et qu’il n’a pas encore mis en place les mesures nécessaires pour répondre aux besoins de sa population.»

Programmes de dépistage précoce chez les enfants et accès à des lunettes: l’OMS aide les pays à mettre en place ces initiatives. Mais chacun doit être convaincu de l’importance d’agir et être prêt à le faire selon ses moyens.

Il semble d’ailleurs que ce soit un investissement très rentable. En 2012, le Brien Holden Vision Institute de l’université de New South Wales, en Australie, un organisme international à but non lucratif visant à éliminer la cécité évitable, avançait qu’on économiserait mondialement 265 milliards de dollars par année si les gouvernements investissaient, sur cinq ans, 37 milliards de dollars en examens des yeux et en lunettes.

Des données intéressantes pour l’OMS qui souhaite que tous les pays établissent un plan pour offrir à leur population un accès permanent aux soins ophtalmologiques complets – dépistage, traitement et réadaptation. Et le plus rapidement possible. L’OMS espère ainsi se conformer au troisième objectif de développement durable des Nations unies pour 2030: permettre à tous de vivre en bonne santé et promouvoir le bien-être de tous, à tout âge.

Alors, guérirons-nous nos myopies ou finirons-nous tous aveugles? Le docteur Mariotti est optimiste quant à l’évolution des choses. «Alors que la population mondiale s’accroît, on a réussi à stabiliser le nombre de cas de cécité grâce aux efforts des gouvernements et des organisations non gouvernementales. Le travail se poursuit maintenant pour réduire le nombre de personnes touchées et offrir de la réadaptation à ceux qu’on n’a pu sauver.»


Photos: Marie-Reine Mattera

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