La montagne impossible à gravir
Forêt tropicale près de Chachapoyas, au Pérou. Photo: Shutterstock.com
Sur le flanc des Andes, les arbres gagnent en altitude, mais pas assez vite pour le climat qui se réchauffe.
À l’été 2012, la journaliste américaine Elizabeth Kolbert se rend en 4 × 4 dans les hauteurs des Andes, au Pérou. Elle accompagne l’écologiste forestier Miles Silman et son équipe, qui, depuis les sommets de la cordillère, descendront à pied en direction de l’Amazonie, traversant tout un spectre d’écosystèmes, de la haute montagne à la jungle torride.
Après une première nuit en nature, puis un majestueux lever de soleil, le groupe s’enfonce dans la forêt nuageuse. « Choisissez une forme de feuille particulière, propose le scientifique à la journaliste. Vous allez la voir sur près d’un kilomètre, et après, elle disparaîtra. Voilà ! Ce sera là la totalité de l’aire de répartition de cet arbre. »
Sous les tropiques, chaque espèce végétale occupe une niche écologique bien étroite. Une petite différence d’altitude, et donc de température, transforme l’écosystème du tout au tout. La face orientale des Andes, vaste gradient botanique, constitue ainsi un laboratoire parfait pour étudier comment la flore réagit au réchauffement du climat.
Depuis 2003, Miles Silman, professeur de biologie au sein d’une petite université de Caroline du Nord, ausculte méticuleusement une vingtaine de parcelles forestières situées entre 400 et 3625 mètres d’altitude. Son équipe étiquette chaque arbre dont le diamètre atteint au moins 10 centimètres. D’année en année, les scientifiques mesurent la croissance radiale des troncs, inventorient les nouveaux arbres et consignent les morts.
Cela permet d’évaluer la « thermophilisation » des forêts, c’est-à-dire l’évolution de leur composition vers des espèces plus tolérantes à la chaleur – et, mécaniquement, le déclin des espèces qui préfèrent le froid (cryophiles).
Trois scénarios sont possibles : à une altitude donnée, les arbres cryophiles survivent moins bien, grossissent moins vite, et/ou se reproduisent moins efficacement que les espèces plus tropicales. Ils se retrouvent donc à migrer.
Dans son livre La sixième extinction, publié en 2015, Elizabeth Kolbert explique que, globalement, les arbres étudiés par Miles Silman ne migrent pas assez vite vers les hauteurs pour suivre la cadence du réchauffement climatique. Elle note que leur allure varie beaucoup d’une famille à l’autre : alors que certaines espèces galopent vers le sommet pour trouver un peu de fraîcheur, d’autres piétinent indéfiniment.
Une nouvelle étude, publiée en août 2025 dans la revue Proceedings of the National Academy of Sciences par Miles Silman et ses collègues, refait l’état des lieux grâce à un ensemble de données plus étendu que jamais, assemblé au Pérou et en Bolivie sur plus de 40 ans. Et les conclusions ne sont pas réjouissantes.
Parmi les 66 000 arbres suivis par les scientifiques, appartenant à 2500 espèces différentes, le rythme moyen de thermophilisation est dix fois trop lent. En moyenne, les espèces d’arbre grimpent de 45 centimètres par année, tandis que leur niche thermale file de 5 mètres vers le haut.
La réponse au réchauffement varie d’une tranche d’altitude à l’autre. Dans les basses terres amazoniennes, les arbres ne réagissent tout simplement pas. Ils accumulent ainsi une « dette climatique » qui les met à risque d’un « effondrement », avertissent les biologistes. L’évolution la plus rapide survient entre 1200 et 2000 mètres, à la base des nuages. Mais même cette adaptation-là ne suit pas le tempo énervé du climat.
L’étude permet aussi de comprendre lesquels, parmi les trois scénarios de thermophilisation, se réalisent le plus fortement. Résultat : à une altitude donnée, les arbres qui aiment le froid meurent plus fréquemment et grossissent plus lentement, mais les espèces qui aiment la chaleur ne se reproduisent pas plus efficacement qu’auparavant, ou sinon très peu.
Lugubrement, les signataires de la nouvelle étude concluent que les forêts de l’axe Andes-Amazonie « vont probablement rompre leur équilibre avec le climat d’ici les prochaines décennies, si ce n’est pas plus tôt ». Ces forêts, les plus diversifiées au monde, subiront des mutations « fondamentales » qui altéreront leur composition et leurs rôles dans l’écosystème, prévoient les biologistes.
En visitant une parcelle située à 1800 mètres d’altitude, Elizabeth Kolbert avait observé un arbre aux feuilles « parcheminées, oblongues, d’un vert éclatant ». Alzatea verticillata est, remarquablement, le seul membre de sa famille botanique. À cette altitude, c’est lui qui domine la canopée. Mais selon les relevés des biologistes, « il fait partie de ces espèces qui semblent être plantées là, immobiles », écrivait l’autrice. Combien de temps encore tiendra-t-il bon ? 
Alexis Riopel est journaliste pour Le Devoir et s’intéresse aux questions environnementales.
Mise à jour le 20 janvier 2026 : Lapsus gourmand. Nous avions indiqué « flan » au lieu de « flanc » en introduction de ce texte.