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24 février 2026
Temps de lecture : 2 minutes

Le véritable architecte de l’Amérique du Nord

Photo: un castor se tient sur un tas de branches pêle-mêle. Il est face à la caméra. En arrière-plan, un plan d'eau.

Photo: Shutterstock

À quoi pouvait ressembler le continent avant le carnage qui a décimé les castors?

La rivière primordiale de l’Amérique du Nord n’est pas forcément celle que vous imaginez. Il ne s’agit pas du vif cours d’eau qui bondit sur des pierres moussues, qui dévale parmi les thuyas. Non, la rivière typique et intacte, c’est cet écoulement paresseux, celui qui serpente à travers un labyrinthe d’étangs et de bois mort. Cette rivière, c’est l’œuvre d’un animal soyeux et grignoteur : le castor.

Pendant des millénaires, le castor a pataugé du Mexique au Yukon. Les Autochtones mangeaient sa chair, faisaient rôtir sa queue grasse, se soignaient avec ses sécrétions, mais la population du rongeur demeurait abondante – entre 60 et 400 millions d’individus, selon l’estimation la plus citée. Mais un jour, des Européens en manque de jolis chapeaux arrivèrent. La traite des fourrures débuta, et des générations de castors y laissèrent leur peau.

En 1875, la Compagnie de la Baie d’Hudson connaissait sa plus faste année, vendant 270 000 peaux de castor. Pourtant, l’époque des pelleteries touchait à sa fin. Trois siècles de surexploitation avaient sapé la population du malheureux mammifère, du sud au nord. Les trappeurs l’avaient exterminé du Massachusetts, du Connecticut et du Vermont. Au tournant du 20e siècle, on estime qu’il ne restait plus que 100 000 Castor canadensis en nature.

À quoi pouvait donc ressembler le territoire nord-américain avant ce carnage ? Le castor n’est pas un animal comme les autres : en construisant des barrages pour protéger sa tanière (du gel en hiver, des étiages en été), il modifie profondément son environnement. Avec ses dents orange, chaque animal coupe une tonne de bois par année. Si des centaines de millions de castors vivaient en Amérique du Nord, le continent n’était-il qu’un immense complexe de barrages ?

Les écologistes n’ont pas la réponse définitive à cette question, mais les indices de la présence transformatrice du castor sur le paysage ne manquent pas. Certaines vallées, larges et plates, ne peuvent avoir été creusées par une rivière ou un glacier : elles résultent de l’accumulation millénaire de sédiments et de résidus causée par une succession de barrages de castor. Il faut dire que chaque ouvrage peut retenir l’équivalent de deux piscines olympiques de sédiments.

Pendant des décennies, la toute-puissance des castors avait été oubliée par les scientifiques. À la fin des années 1970, Robert Naiman, un écologiste de l’Institut océanographique de Woods Hole, aux États-Unis, est parti à la recherche d’une rivière « intacte », sans entrave, dans l’arrière-pays québécois. Mais plus il s’enfonçait au creux de la Côte-Nord, plus il s’embourbait dans des ruisseaux dédaléens et marécageux. Le castor, évidemment, était l’auteur de ces méandres. Le scientifique dénombra en moyenne une dizaine de barrages par kilomètre.

L’étude de M. Naiman, qui démontre méthodiquement comment le rongeur-ingénieur reconfigure la géologie, l’écologie et l’hydrologie d’immenses bassins versants, fait encore aujourd’hui figure de référence. Ses résultats « font penser que les castors avaient enfoncé leurs imposantes incisives dans pratiquement tous les aspects du paysage québécois », écrit le journaliste américain Ben Goldfarb dans le sublime livre Eager (2018), dont la traduction paraît cette année en France (L’effet castor : les leçons d’un bâtisseur de mondes, Actes Sud).

On sait aujourd’hui que les barrages de castor, en faisant naître des étangs, favorisent la recharge des aquifères ; qu’ils retiennent les sédiments, ce qui freine l’érosion de certaines rivières ; qu’ils accroissent l’accumulation de carbone ; qu’ils permettent la filtration des nutriments et des polluants ; qu’ils rendent les corridors des rivières plus résilients aux feux de forêt ; que les milieux humides qu’ils engendrent hébergent une faune et une flore abondantes, jusqu’à cinq fois supérieures à celles des eaux rapides. Autrement dit, le travailleur à la fourrure d’or est un précieux allié.

Dans le dernier siècle, le castor a repris du poil de la bête : on estime sa population actuelle à environ 10 millions d’individus. Et il semble qu’elle augmente encore – notamment en Arctique, à la faveur du réchauffement climatique. En outre, d’un bout à l’autre de l’Amérique du Nord, des fanatiques des castors incitent les propriétaires et les autorités à coexister avec l’animal à grandes dents. Par-ci, par-là, on le réintroduit dans le cadre de projets de restauration écologique. Si on donne carte blanche au castor, jusqu’où grugera-t-il ? Laissons-le donc trouver son nouvel équilibre. 

Alexis Riopel est journaliste pour Le Devoir et s’intéresse aux questions environnementales.

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Pierre Bertrand
2 mois il y a

En créant des milieux humides eutrophes via les inondations le phosphore particulaire des cours d’eau est transformé en phosphore soluble. Ce dernier, en se drainant dans les lacs et cours d’eau en aval contribue à l’eutrophisation des plans d’eau. Il n’y as pas que du cool avec le castor :).

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