L’architecte Yasmeen Lari, interviewée par la BBC en 2020 Photo : BBC Urdu wikimedia commons
Au Pakistan, Yasmeen Lari puise dans les méthodes de construction traditionnelles pour composer avec les aléas climatiques.
Deux millions de résidences endommagées ou détruites. Huit millions de personnes déplacées. Plus de 1700 décès. À l’été 2022, un tiers du Pakistan s’est retrouvé sous l’eau durant ce que le premier ministre, Shehbaz Sharif, a qualifié de « pires inondations » de l’histoire du pays. La catastrophe découlait d’une mousson particulièrement intense et de la fonte accélérée des glaciers himalayens, gracieuseté du réchauffement climatique.
Malgré le désarroi, dès septembre, alors que l’eau n’avait même pas fini de se retirer, les responsables d’un programme de reconstruction hors du commun se mettaient à l’œuvre. Pas question de rebâtir avec du ciment et de l’acier, matériaux onéreux et énergivores. L’idée était plutôt d’ériger de petites maisons de bambou assemblables en quelques heures, et conçues pour résister à la prochaine inondation.
Ce vaste chantier, qui s’est propagé à plus de 60 villages, porte la signature de Yasmeen Lari, la première femme architecte du Pakistan, née en 1941. Après des décennies à concevoir d’étincelants édifices à Karachi, cette « starchitecte » a réalisé, dans les années 1980, qu’elle ne connaissait rien à sa propre culture. Elle s’est mise à étudier le patrimoine bâti pakistanais, puis à prodiguer de l’aide humanitaire grâce aux méthodes de construction traditionnelles qu’elle redécouvrait.
Sa proposition est simple : concevoir des habitations solides, mais très peu chères, faites de matériaux locaux (bambou, chaux, boue, chaume), qui peuvent aussi bien servir de refuge temporaire, après une catastrophe, que de foyer permanent. Depuis 2005, plus de 50 000 maisons de ce type ont été érigées sous l’impulsion de la Heritage Foundation of Pakistan, fondée par Yasmeen Lari et son mari, aujourd’hui décédé.
L’ensemble du projet obéit aux trois principes de l’« architecture sociale nu-pieds », un concept élaboré par la fière Pakistanaise : cocréation avec les communautés, utilisation de matériaux carboneutres, et design inspiré de l’architecture traditionnelle.
Au fil des ans, le plan du refuge idéal a été perfectionné. La dernière version, nommée « OctaGreen », ressemble beaucoup aux huttes « chauras » du sud du pays, mais adopte une forme octogonale qui facilite l’usage de panneaux de bambou préfabriqués. Ces panneaux sont solidement ancrés dans une dalle en béton de chaux avec de petites pièces d’acier. (Il est permis de tricher un peu…) Les murs sont plâtrés à la chaux, ce qui accroît leur résistance à l’eau, et coiffés d’un toit de chaume. Tout est facilement réparable. Et les instructions sont sur YouTube.
Shani Dana, une habitante de la province de Sindh, avait vu sa maison de briques crues être arrachée par les inondations de 2022. Six mois plus tard, elle emménageait dans une hutte OctaGreen fraîchement bâtie. « Elle ne sera pas emportée si les inondations reviennent », disait-elle avec satisfaction à une journaliste du Guardian venue la visiter un an après la catastrophe. Coût des matériaux : 25 000 roupies (122 dollars canadiens), défrayées par la fondation Heritage.
La maison de Shani Dana appartient à un « écovillage » imaginé par Yasmeen Lari. Ces villages comportent non seulement des maisons – qui sont essentiellement des dortoirs, car les gens du Pakistan rural passent la journée dehors –, mais aussi des toilettes, des puits, des panneaux photovoltaïques et des fours « chulah ». Ces poêles inspirés des fourneaux traditionnels, mais moins émetteurs de particules fines, sont une autre conception de l’architecte.
Pour soutenir son programme de reconstruction, la fondation Heritage a mis sur pied des ateliers. Elle y entraîne des artisans et des artisanes qui apprennent à fabriquer les panneaux de bambou. D’autres personnes apprennent à faire des tuiles de céramique ou des moustiquaires. Ces gens s’approprient les techniques, puis essaiment dans le pays. Un écosystème d’entrepreneuriat « nu-pieds » est en train de voir le jour.
En 2023, Yasmeen Lari a remporté la médaille d’or royale pour l’architecture, une prestigieuse récompense décernée depuis 175 ans par le monarque du Royaume-Uni. Charles III paraît véritablement admiratif de son travail : selon le journal de l’Institut royal des architectes britanniques, il a fait bâtir l’un de ses refuges sur son domaine de Highgrove…
Quoi qu’il en soit, Yasmeen Lari ne se gêne pas pour critiquer le modèle humanitaire conventionnel, qui, après les catastrophes, donne de l’argent pour reconstruire avec des matériaux « destructeurs pour la planète ». Ce modèle ne tient pas compte des ressources locales ni des réalités culturelles et climatologiques. Et il coûte cher, ce qui limite le nombre de personnes aidées. Au Financial Times, l’architecte des pauvres résumait ainsi sa philosophie : « Il faut décoloniser, décarboner et démocratiser. »
Alexis Riopel est journaliste pour Le Devoir et s’intéresse aux questions environnementales.