Coup d’œil sur les transformations de l’agriculture québécoise avec une spécialiste des dynamiques d’adoption de pratiques agroenvironnementales.

Julie Ruiz
Photo : UQTR
La transition de l’agriculture intensive vers des pratiques agroécologiques est bien documentée sur le plan technique, mais les processus menant à cette adoption demeurent peu explorés. Avec son équipe, Julie Ruiz s’intéresse justement au parcours d’obstacles que traversent les agriculteurs et agricultrices du Québec pour rendre leurs pratiques plus respectueuses de l’environnement : bandes riveraines, conservation des résidus de culture, semis sans labour… Ce faisant, la professeure au Département des sciences de l’environnement de l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR) a développé une fine compréhension des défis que pose une telle transition.
Le secteur agricole pèse pour près de 10 % des émissions de gaz à effet de serre du Québec. Au niveau mondial, ce poids relatif frôle plutôt les 25 %. Est-ce à dire que notre agriculture est plus durable qu’ailleurs ?
C’est une question à laquelle il est difficile de répondre. Ici comme ailleurs, il n’existe pas une agriculture, mais bien des agricultures. Au Québec, une multiplicité de modèles agricoles se côtoient aux quatre coins de la province. Les réalités propres aux basses-terres du Saint-Laurent, où l’agriculture s’est concentrée et intensifiée au cours des dernières décennies, diffèrent de celles des Appalaches ou des Laurentides, où l’agriculture tend plutôt à disparaître. Par ailleurs, mettre l’accent sur la seule question climatique éclipse les autres problèmes environnementaux, par exemple le déclin de la biodiversité et la qualité de l’eau. De manière générale, là où elle a cours, l’agriculture basée sur une logique industrielle est à l’origine de conséquences négatives pour l’environnement.
Vous vous intéressez à l’adoption de pratiques agricoles durables, qui favorisent la biodiversité et la régénération des sols. Cela témoigne d’une prise de conscience du secteur, non ?
Plusieurs productrices et producteurs agricoles sont passés à l’action depuis longtemps, bien avant que le milieu politique s’en mêle. Plus récemment, le gouvernement du Québec s’est doté d’un plan pour accélérer l’adoption de pratiques agroenvironnementales performantes. L’heure n’est donc plus à la prise de conscience d’une urgence, mais bien à la recherche de solutions pour la prendre à bras-le-corps. Les défis concernent aussi bien les producteurs et productrices que le système dans lequel ces personnes évoluent. En gros, cela signifie de changer leurs pratiques, leur rétribution et même leur identité.
Cela semble tout un défi ! Qu’est-ce qui motive les producteurs et productrices à tenter de le relever ?
C’est souvent la prise de conscience d’un problème avec leur terre, par exemple en matière de qualité des sols. Beaucoup vont alors faire des essais, mais abandonner après une seule année. On sait pourtant que les bénéfices de plusieurs pratiques, comme les cultures de couverture [soit des plantes semées sans être récoltées, pour protéger et nourrir le sol] mettent souvent plusieurs années à apparaître… De manière générale, les programmes gouvernementaux, avec leurs incitatifs financiers et leurs services-conseils agricoles, sont surtout aidants pour les phases plus tardives de changement. Mais ils le sont peu, voire pas du tout, pour les stades précoces de changement, où les discours sont chargés en émotions [selon les théories de changement de comportement, les premières phases sont souvent associées à des émotions fortes, comme la peur et la colère]. À l’heure actuelle, on soutient le changement seulement quand le producteur ou la productrice a décidé de l’opérer, pas lorsqu’il y a ambivalence de sa part.
On comprend que les politiques publiques n’incitent pas les personnes les plus ambivalentes ou réticentes à adopter de nouvelles pratiques.
Exact. Le système de soutien à l’agriculture durable aide surtout les producteurs et productrices qui ont déjà décidé de modifier leurs pratiques mais qui sont au début de cette modification. Peu de programmes ou d’initiatives concernent, d’une part, les personnes qui sont réticentes à modifier leur pratique agricole et, d’autre part, celles qui, à l’opposé, sont très avancées dans le changement et qui ont mis en place des modèles agricoles durables au niveau de leur exploitation depuis longtemps.
Résultat : on attend que des agriculteurs et agricultrices qui ne voient pas l’intérêt de changer se décident et on limite le développement des pratiques novatrices de demain.
« L’agriculture basée sur une logique industrielle a des conséquences négatives pour l’environnement. »
Julie Ruiz professeure au Département des sciences de l’environnement de l’Université du Québec à Trois-Rivières
Que peut-on apprendre de la modernisation des agricultures québécoises, concomitante à la Révolution tranquille, qui a sonné le glas du modèle basé sur la subsistance ?
Soyons clairs : la hausse du rendement des activités agricoles dans les années 1950, 1960 et 1970 au Québec a
transformé la vie de nos agriculteurs et agricultrices. Leurs conditions socioéconomiques se sont beaucoup améliorées et il faut s’en réjouir. Il est intéressant de constater que cette modernisation menée à grand train s’est accompagnée de politiques publiques ambitieuses qui rompaient pour de bon avec le passé. À l’heure actuelle, force est de constater que le Plan d’agriculture durable du gouvernement du Québec perpétue les bases du modèle agricole conventionnel industriel, qu’on sait délétère pour l’environnement.
Selon vous, quelles sont les clés du succès de la transition vers des agricultures durables au Québec ?
Une des voies pour l’avenir est d’aller progressivement vers un système de soutien financier à l’agriculture durable qui est intégré à l’ensemble du soutien à l’agriculture, plutôt qu’un programme à part. Penser un système d’innovation et d’accompagnement au changement de pratique plus englobant en est une autre. Et, finalement, il est important d’ouvrir la gouvernance du secteur agricole à une diversité d’acteurs. Depuis quelques années, on commence à voir de l’intérêt de la part du monde municipal ou de la santé publique pour l’agriculture. Intégrer ces acteurs dans la gouvernance formelle des institutions agricoles permettrait de créer plus de solidarité pour l’agriculture et ses défis, de mieux prendre en compte sa dimension territoriale et de ne plus la voir uniquement comme une activité économique. Penser une transition ne peut se faire en vase clos.
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