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01 juin 2026
Temps de lecture : 4 minutes

Entrevue : quand le Canada produisait de l’anthrax

Pendant la Seconde Guerre mondiale, un laboratoire militaire secret a produit des armes biologiques sur une île du Saint-Laurent.

À l’abri des regards indiscrets, des scientifiques ont eu la mission secrète de fabriquer des bombes à l’anthrax sur Grosse-Île, près de la Ville de Québec.

Les gouvernements britannique, américain et canadien ont collaboré pour la production de ces bombes qui devaient servir contre l’armée allemande. De 1942 à 1944, des militaires et des scientifiques ayant juré le silence ont travaillé sans relâche pour produire d’importantes quantités de cette arme biologique à base de spores de la bactérie Bacillus anthracis.

Les spores produites par la bactérie Bacillus anthracis provoquent l’anthrax, ou maladie du charbon. Cette infection peut toucher « la peau, les poumons et le tube digestif » chez les humains et les animaux. Lorsque l’infection est diagnostiquée rapidement, elle peut être traitée avec des antibiotiques. En l’absence de traitement, le taux de mortalité de l’anthrax varie entre 4% et 50%.

Que s’est-il réellement passé sur cette île au milieu du fleuve Saint-Laurent? Et que reste-t-il de cette production d’anthrax?

Québec Science en a discuté avec les journalistes Yves Bernard et Vincent Frigon, qui ont fouillé cette histoire. Ils viennent de publier l’essai Le Projet N aux éditions du Septentrion.

***

Québec Science En quoi consistait le projet N?

Vincent Frigon Le projet N représentait la première tentative de production de masse d’une arme de guerre biologique et la toute première bombe à sous-munitions [qui disperse de nombreuses petites bombes]. Durant la Seconde Guerre mondiale, le Canada a écrit une page de l’histoire de la science de la guerre. C’était vraiment ici qu’on était le plus en avance pour le développement d’une arme de guerre biologique.

Yves Bernard Il faut aussi souligner les acteurs canadiens qui ont participé au projet, comme Frédéric Banting, lauréat du prix Nobel et codécouvreur de l’insuline. Le Projet N se termine fin 1944, début 1945, mais les expériences se poursuivent jusqu’en 1957 à Grosse-Île, notamment avec Charles Mitchell, un des scientifiques qui travaillait pour l’Institut des sciences vétérinaires du Canada à l’époque.

QS Qu’est-ce qui vous a le plus surpris dans ce projet militaire?

VF D’abord, à quel point cela a été tenu secret pendant si longtemps. Tout semblait planifié pour que cela le reste. C’est un des secrets les mieux gardés de la Seconde Guerre mondiale. Tout au long de nos recherches, nous avons constaté l’absence ou la disparition de nombreuses archives, peut-être parce qu’il fallait entretenir le secret.

La Défense nationale nous a dit que des documents ont été détruits par erreur au début des années 90 lors d’un déménagement. Ce que l’on trouve un peu étrange, c’est que seuls les documents sensibles ont été détruits…

YB Ce qui nous a aussi frappés est que certains scientifiques jugeaient ces expériences trop dangereuses pour être menées sur Grosse-Île. Cela aurait pu mettre en danger non seulement Montmagny, mais aussi la ville de Québec, qui est à 35 kilomètres.

Une expérience similaire effectuée en Écosse [sur l’Île Gruinard] a d’ailleurs été une catastrophe. Malgré tout, les recherches ont continué parce c’était dans un contexte de guerre, et parce que les Américains mettaient de la pression pour la production de ces bombes.

En 1942, l’Île Gruinard, une île inhabitée d’Écosse, a été bombardée d’anthrax par le gouvernement britannique pour tester l’arme biologique. Un troupeau complet de moutons a été décimé. L’île, jugée trop dangereuse pour la santé humaine, est restée zone interdite pendant presque 50 ans, jusqu’en 1990.

Les journalistes Vincent Frigon et Yves Bernard, photographiés Grosse-Île, près de la Ville de Québec. Photo fournie par les auteurs.

QS Les dirigeants de l’époque étaient-ils conscients des dangers?

VF Oui, mais la priorité était la guerre et la peur que l’Allemagne développe des armes biologiques avant les Alliés. Pendant la Première Guerre mondiale, les Allemands avaient été les premiers à introduire les armes chimiques. Pour plusieurs scientifiques de l’époque, la prochaine étape était les armes biologiques, les germes, comme on le disait. Et en même temps, Winston Churchill [premier ministre du Royaume-Uni à l’époque], au plus sombre de la guerre, voulait être prêt à attaquer l’Allemagne avec des armes à l’anthrax.

Le caractère dangereux de l’anthrax était bien connu. La bactérie avait été choisie parce qu’elle est plus résistante que d’autres. On pouvait insérer les spores dans une bombe et les disséminer relativement bien. Aussi, les Allemands, contrairement aux Alliés, n’avaient pas facilement accès à la pénicilline [un antibiotique utilisé pour traiter la maladie].

[À Grosse-Île], deux techniciens ont d’ailleurs été infectés accidentellement. Des gens auraient pu mourir.

YB Les spores d’anthrax peuvent survivre très longtemps. En Norvège, des spores d’anthrax datant de la Première Guerre mondiale ont été réactivées 80 ans plus tard.

QS Vous êtes-vous rendus sur Grosse-Île?

VF Oui, à plusieurs reprises. Dans les années 1990, l’Agence de la santé publique a inspecté l’île pour s’assurer qu’il ne restait plus de traces d’anthrax. Tout a été décontaminé.

Mais des expériences menées sur l’île Gruinard, en Écosse, montrent que le formaldéhyde utilisé pour détruire l’anthrax n’a pas éliminé complètement les spores dans le sol. Il aurait fallu que ce soit une opération plus intensive. Selon nos sources, c’est aussi du formaldéhyde qui a été utilisé pour détruire le reste de la production d’anthrax sur Grosse-Île.

Cela nous fait réfléchir sur les questions éthiques scientifiques de base. Un médecin qui fait le vœu de protéger des vies, mais qui en même temps se retrouve à promouvoir la recherche sur la guerre biologique et à réaliser en même temps ce type d’expériences. Selon les critères d’aujourd’hui, ce serait complètement inacceptable. C’est sûr que c’était dans un contexte de guerre. Cependant, la manière dont on a disposé de ces armes-là nous laisse songeurs.

QS Selon vos recherches, des barils remplis d’anthrax ont été jetés dans le fleuve Saint-Laurent. Serait-il possible de retracer ces barils?

VF Nous ne savons pas exactement où se trouvent les 439 litres de spores d’anthrax produits. Des témoins nous ont dit que les barils auraient été jetés dans le fleuve après avoir été traités avec du formaldéhyde pour détruire les spores. Mais au-delà de cela, le mystère persiste.

Cela soulève des questions environnementales et de santé publique. C’était la pratique à cette époque de se débarrasser des armes dans le fond de l’eau. Par exemple, les armes chimiques du Canada ont été jetées au large de la Nouvelle-Écosse, là où il y a une fosse océanique.

YB La profondeur maximale de l’eau autour de Grosse-Île est d’environ 30 mètres. Avec les décennies, les courants ont pu déplacer ou enfouir les barils. Des plongeurs ont essayé de faire quelques descentes, mais sans succès.

QS L’anthrax pourrait-il être utilisé comme arme biologique encore aujourd’hui?

VF Oui, il s’agit d’une possibilité. Après la guerre, les États-Unis ont poursuivi le projet N et ont développé un arsenal d’armes de guerre biologiques jusqu’en 1968-69, période à laquelle les États-Unis ont finalement interdit la recherche sur ces armes. Mais les Russes ont poursuivi et ont été encore plus loin dans la recherche sur les armes de guerre biologiques. Qui sait aujourd’hui ce qu’il en reste?

Il y a un traité [Convention sur l’interdiction des armes biologiques] depuis les années 70. Mais il y a toujours un risque. Les armes biologiques, qui sont considérées comme une arme de destruction massive, sont beaucoup plus simples à produire que des armes nucléaires, par exemple, qui nécessitent technologie avancée et missiles.

Après les attaques terroristes du 11 septembre 2001, des lettres piégées à contenant des spores d’anthrax ont été envoyées à plusieurs médias et sénateurs américains, faisant 5 morts.

QS Quelles sont les leçons à tirer de cette histoire?

VF D’abord, du point de vue militaire, on s’attendait à ce que les Allemands développent des armes de guerre biologique et qu’ils ne reculent devant rien pour gagner la guerre. Étonnamment, on a retrouvé le décret où Adolf Hitler interdit la recherche et la production d’armes de guerre biologiques ou d’armes de guerre chimiques.

Ensuite, qu’il est nécessaire d’avoir une transparence historique. Sinon, on est condamné à répéter l’histoire. Dans le domaine de la recherche militaire, je pense que c’est très important qu’on sache aujourd’hui ce qui s’est passé à l’époque.

YB Pas seulement pour se rappeler du passé, mais pour éclairer vers où l’on s’en va. L’histoire éclaire le futur.

QS Le livre contient les témoignages de personnes ayant travaillé sur Grosse-Île. Que vous ont-elles raconté?

VF Ces personnes, des soldats et des chercheurs, ont mis leur vie en péril et ont pris des risques. Ils n’avaient pas le droit d’en parler. On a interviewé entre autres Thomas Stovell [il faisait partie de l’équipe scientifique], et à 94 ans, il n’en avait jamais parlé publiquement. Il n’en avait pas le droit.

YB Il voulait dénoncer l’omerta des gouvernements. Un autre témoignage très touchant a été celui du scientifique américain DuBois Jenkins. C’était la première fois qu’il en parlait et à un moment de l’entrevue, il s’est mis à pleurer en disant que jamais il n’aurait dû faire ça. Il y avait ce remords qui lui pesait depuis tant d’années. Les gens signaient des contrats qui disaient « jamais je ne pourrai parler de ce sujet, sinon c’est la prison. »

VF On a été tellement chanceux de retracer ces personnes. Ç’a été très difficile parce que plusieurs étaient déjà décédés ou venaient juste de mourir. On en était vraiment dans une course contre la montre pour recueillir ces témoignages. Certains ne raconteront jamais leur histoire.

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