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Edito

Les scientifiques se donnent-ils le droit à l’erreur?

20-02-2020

Photo: Hans Reniers/Unsplash

Comme tout le monde, les chercheurs commettent des erreurs de bonne foi. Mais peu d’entre eux osent l’admettre.

«La chose que tous les scientifiques craignent le plus est de découvrir qu’un résultat important qu’ils ont publié était fondé sur des données erronées. » En septembre dernier, Rasmus Nielsen, généticien à l’Université de Californie à Berkeley, ouvrait ainsi une enfilade de messages sur Twitter dans laquelle il faisait acte de contrition. Quelques mois plus tôt, il avait fait paraître, dans Nature Medicine, un article affirmant que les jumelles chinoises modifiées génétiquement par le biophysicien He Jiankui auraient une espérance de vie réduite. Or, il y avait des erreurs techniques dans la base de données utilisée pour les besoins de cette étude, ce qui a infirmé les conclusions de Nielsen.

En janvier, toujours sur Twitter, une autre scientifique battait sa coulpe : Frances Arnold, lauréate du prix Nobel de chimie 2018, annonçait qu’elle rétractait volontairement un article paru dans Science, car les résultats n’avaient pu être reproduits. « Il est pénible de l’admettre, mais essentiel de le faire. Je m’excuse auprès de tous. J’étais assez occupée quand cet article a été soumis et je n’ai pas fait mon travail correctement. »

Personne n’aime présenter des excuses, surtout lorsqu’elles sont publiques. L’égo en prend forcément un coup. On craint d’être attaqué et humilié. Et pourtant, les aveux de Frances Arnold et de Rasmus Nielsen ont été accueillis avec compassion par leurs collègues, qui ont salué leur courage, leur franchise et leur transparence. Comme quoi les scientifiques, même les plus estimés, ont droit à l’erreur… Mais rares sont ceux qui osent admettre leurs torts.

Humains faillibles

Il n’est pas question ici d’actes malveillants, tels que la fraude ou le plagiat, mais d’erreurs commises de bonne foi. Les bévues sont routinières en science − comme dans toute autre activité accomplie par des humains qui, faut-il le rappeler, sont faillibles. Malgré tout, beaucoup de chercheurs craignent que leur faute avouée ne soit pas à demi pardonnée. Ils imaginent plutôt une tache indélébile pouvant ralentir leur carrière, voire y mettre fin.

Mais ce n’est pas en taisant une erreur qu’elle s’effacera. À moins d’être décelée, elle persistera dans la littérature scientifique et servira peut-être d’assise à d’autres études qui elles-mêmes pourront justifier l’adoption de lignes directrices ou de politiques publiques.

Dans l’espoir de renverser la tendance, de jeunes chercheurs en psychologie ont lancé en 2017 le projet Loss-of-Confidence, une plateforme destinée à leurs collègues qui désirent désavouer publiquement leurs propres travaux. En trois ans, ils ont reçu… 12 soumissions. Pourtant, 316 individus ont répondu à un sondage anonyme dans le cadre du même projet et près de la moitié ont déclaré qu’ils remettaient en doute au moins un de leurs articles publiés. Cela illustre à quel point la peur de l’erreur est ancrée dans la psyché des scientifiques.

Les responsables du projet déduisent qu’il y a probablement des centaines, voire des milliers de chercheurs dans la même situation. « Pour moi, cela laisse entendre que la perte de confiance dans son propre travail est courante en science. Il serait merveilleux qu’elle soit traitée comme telle », commente Julia Rohrer, coordonnatrice de Loss-of-Confidence.

Simplifier les choses

En effet, la divulgation d’une erreur serait plus acceptable si l’on en normalisait la portée. Des excuses publiques comme celles de Frances Arnold envoient un signal positif à la communauté scientifique, mais elles contribuent aussi à donner un caractère spectaculaire au geste, ce qui peut effrayer des chercheurs.

Pourquoi ne pas simplifier les choses ? Pourquoi les revues savantes ne pourraient pas permettre aux scientifiques de mettre à jour leur article, en y expliquant leur erreur et comment ils proposent de la corriger ?

L’idée n’est pas farfelue : en physique, les journaux de la série Living Reviews offrent à leurs auteurs de rafraîchir leurs articles pour y ajouter de nouveaux éléments. Ainsi, l’admission d’une erreur ne serait plus perçue comme une marque au fer rouge, mais comme une contribution essentielle aux connaissances, de même qu’un gage de confiance envers la méthode scientifique.

Après tout, comme la définit le philosophe français André Comte-Sponville, « la science est un ensemble ordonné de paradoxes testables et d’erreurs rectifiées ».

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