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Environnement

Max Liboiron, chasseuse de plastique

14-11-2019

Max Liboiron. Photo: David Howells

Artiste, anti colonialiste, activiste : la professeure Max Liboiron sort du rang. Et ses travaux sur le sujet de l’heure, le plastique dans l’océan, vont à l’encontre des idées reçues.

Sur la porte du Civic Laboratory for Environmental Action Research de l’Université Memorial de Saint John’s, à Terre-Neuve, un écriteau prévient que les vêtements polaires sont interdits. Ce n’est pas une question de mode, mais plutôt de rigueur scientifique. Car l’équipe de Max Liboiron fait ici le décompte des particules de plastique trouvées dans des échantillons d’eau de mer ou dans certains animaux. Lors de notre visite, les congélateurs étaient d’ailleurs pleins de poissons à analyser. S’il fallait que des fibres de plastique issues de tissus synthétiques atterrissent sous le microscope, cela fausserait les données.

La chercheuse ne fait pas qu’étudier les plastiques : elle les collectionne et les intègre à des œuvres d’art. Elle nous montre ses dernières trouvailles, logées à côté d’un lot qui doit filer vers une galerie d’art. « Quand je voyage, je rapporte toujours du plastique trouvé au bord de l’eau. Celui de Chicago est très différent du plastique de Brooklyn, de l’Argentine et des Bermudes. La pollution par le plastique est un problème à la fois global et très local. » Max Liboiron ne cesse de le confirmer au fil de ses recherches sur les côtes canadiennes.

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Étude sur la présence de microplastiques sur le rivage à Saint John’s. Photo: David Howells

Québec Science : Comment vous êtes-vous intéressée aux plastiques ?

Max Liboiron : J’ai grandi avec les déchets. Je viens d’une petite communauté appelée Lac La Biche, en Alberta, et l’on n’avait pas de collecte municipale des ordures. On avait néanmoins un dépotoir et j’y trouvais toujours des trucs cool. Quand je suis devenue artiste à New York, c’était naturel pour moi d’utiliser des détritus pour créer : je n’avais aucun problème à fouiller dans les poubelles ! Je me suis mise à faire des recherches sur le monde des déchets, de façon autodidacte, et j’ai finalement commencé un doctorat, en 2008, à l’Université de New York.

Je voulais d’abord m’intéresser à ces moments dans l’histoire où une crise des déchets apparemment impossible à résoudre a été réglée, comme celle de New York à la fin du 19e siècle [NDLR : l’agglomération était un véritable cloaque à l’époque, mais la vapeur a été renversée par l’enlèvement des ordures et le nettoyage des rues]. Un jour, quelqu’un m’a demandé si j’allais aussi aborder dans ma thèse le problème du plastique dans les océans. J’ai d’abord répondu non, que cette crise est réellement impossible à surmonter… Puis, je me suis dit que je devais absolument faire mon doctorat là-dessus. Tant pis pour le New York de 1880 !

QS Y avait-il alors beaucoup d’études sur la pollution par les plastiques ?

ML Non, on recensait environ 150 publications scientifiques ; on pouvait en faire le tour en quelques mois. Les chercheurs avaient surtout travaillé sur les oiseaux. La première étude remonte aux années 1960. Elle a été faite par un ornithologue britannique qui avait trouvé un élastique dans l’estomac d’un macareux. Aujourd’hui, on ne publierait pas un article pour si peu… J’ai aussi découvert de vieilles études sur la présence de microplastiques dans des poumons d’humains, révélée lors de biopsies.

Quand j’ai été embauchée par l’Université Memorial, en 2014, j’ai d’abord voulu faire une analyse critique de la science sur la pollution plastique d’ici. Mais il n’y avait pas non plus beaucoup de travaux sur le sujet. J’ai donc commencé à documenter le phénomène.

Je n’avais pas de laboratoire ni de financement. Je ne savais même pas s’il y avait des plastiques sur les côtes de Terre-Neuve : comme c’est rocheux, ils n’échouent pas comme ailleurs sur les plages. J’ai pris une paire de collants pour bébés et je l’ai placée au bout d’un contenant de jus au fond découpé [pour créer un chalut]. Je me suis rendue à un endroit où des eaux usées sont rejetées dans la mer, ce qui est commun à Terre-Neuve. J’ai rapporté l’échantillon dans le garde-robe qui me tenait lieu de laboratoire temporaire et… j’ai trouvé du plastique.

Emily Wells, une étudiante de l’Université Memorial, et Max Liboiron traitent la prise d’un chalut de surface à Holyrood, à Terre-Neuve. Photo: David Howells

QS Tous se posent la question : les plastiques sont-ils dangereux pour la santé ?

ML Quand les animaux avalent du plastique, ça leur fait parfois du tort, mais généralement la matière ressort sans problème lors de la défécation. Le système digestif des oiseaux comprend des sphincters et des virages en U, donc les morceaux de plastique peuvent s’y coincer, sans pour autant les tuer. Mais les animaux ne devraient pas ingurgiter de fragments de plastique, que cela les blesse ou non !

De mon côté, je n’ai jamais consenti à avoir du plastique dans les poumons ; en conséquence, c’est mal, même s’il n’y a pas de preuve que cela me cause des problèmes de santé !

La science ne peut pas dire ce qui est bien ou mal ; l’éthique, la morale et les valeurs peuvent s’en charger. J’ai beau être scientifique, je considère que la science n’est pas le seul moyen de guider les décisions. C’est vrai qu’il y a des incertitudes, qu’il y a beaucoup de plastiques différents composés de contaminants différents. Mais l’on ne pourra jamais étudier tous les scénarios, toutes les concentrations, tous les endroits, tous les animaux sans parvenir à un point où il sera devenu impossible d’agir s’il le faut. On peut donc appliquer le principe de précaution.

Malade de plastique?

Pour l’instant, les scientifiques n’arrivent pas à conclure hors de tout doute que le plastique est nocif pour la santé. D’ailleurs, en mai 2019, l’Organisation mondiale de la santé affirmait qu’il faut intensifier la recherche «pour évaluer plus exactement l’exposition aux microplastiques et leurs conséquences potentielles sur la santé humaine». Magalie Baudrimont, chercheuse en écotoxicologie aquatique à l’Université de Bordeaux, étudie des organismes aquatiques. Elle affirme que les microplastiques peuvent avant tout causer l’obstruction du système digestif. En outre, des additifs employés dans leur formulation et des micropolluants qui se fixent à leur surface au cours du processus de dégradation peuvent être toxiques. «Ces micropolluants peuvent être organiques, mais également métalliques», indique-t-elle. Enfin, les plus petits fragments, appelés nanoplastiques, pénètrent dans les cellules et organes des êtres vivants et sont susceptibles d’interférer avec leur fonctionnement, ajoute-t-elle.

Attention, dit Allen Burton, de l’Université du Michigan, qui critique la manière dont les études sur la pollution plastique sont menées en laboratoire. Selon lui, les concentrations utilisées de façon expérimentale sur les organismes vivants «tendent à être élevées, souvent de plusieurs ordres de grandeur, par rapport aux pires endroits en Amérique du Nord et en Europe. Il n’y a que quelques endroits en Asie qui se rapprochent des concentrations employées en laboratoire», a-t-il déclaré dans un panel du dernier congrès de l’Association américaine pour l’avancement des sciences. Il estime également que les méthodes pour dénombrer les microplastiques dans l’eau ou dans l’air sont imparfaites et occasionnent des erreurs.

QS Vous avez découvert que certaines espèces de poissons ne mangent pas de plastique. À la publication de ces résultats, vous avez été critiquée. Pourquoi ?

ML On m’accusait de fournir des munitions à l’industrie. Tout a commencé par le merlu argenté. Sur quelque 200 poissons disséqués, on n’a trouvé aucun plastique. Du jamais-vu !

On a consulté les études déjà publiées sur des espèces de poissons et l’on a désagrégé les données pour réaliser que 41 % des espèces ne mangent pas de plastique. Ces études avaient combiné plusieurs espèces de poissons, ce qui a eu pour effet de masquer les données nulles. En un sens, ces analyses permettaient plus facilement de conclure à un problème. Mais ce n’est pas super pour la science : comme personne ne connaissait ces données, la différence entre les espèces qui mangent du plastique et celles qui n’en mangent pas n’a pas été étudiée.

On n’a trouvé aucun plastique non plus chez le saumon et le capelan et que très peu chez la morue.

QS Comment se porte le continent de plastique ?

ML Quand je fais des présentations sur mes travaux, je raconte souvent cette fois où j’étais dans le gyre nord-atlantique [NDLR : un des vortex de particules de plastique documentés], il y a quelques années. À un certain moment, nos chaluts ont commencé à rapporter énormément de plastique. On a su dès lors qu’on était arrivés au gyre. J’ai aussitôt pris une photo par-dessus bord. À ce point de mon histoire, l’auditoire est immanquablement au bout de sa chaise. Puis, je montre mon cliché : tout ce qu’on voit, c’est de l’eau. Plus de 90 % du plastique dans l’océan est plus petit qu’un grain de riz !

Le continent de plastique est un mythe. Au début des années 2000, l’océanographe américain Charles Moore, de l’organisation Algalita, s’est mis à parler du « continent de plastique ». C’était une métaphore pour illustrer la taille du problème. La métaphore a été perçue comme un fait.

QS Plus tôt cette année, des chercheurs étaient réunis à un panel du congrès annuel de l’Association américaine pour l’avancement des sciences. Ils n’étaient pas du tout d’accord quant à la priorité à accorder à la pollution plastique par rapport aux autres défis environnementaux. Où vous situez-vous ?

ML J’ai déjà participé à un tel débat. Un panéliste parlait des changements climatiques, un autre de l’acidification des océans et moi du plastique. Le spécialiste de l’acidification ne cessait de dire que son sujet était plus important. Je trouve plutôt que les trois problèmes tirent leur source de l’extraction et de la production d’hydrocarbures. Pour agir, c’est là qu’il faudra intervenir. Si votre baignoire déborde, il vaut mieux fermer le robinet avant de passer la moppe.

Et si l’on cessait de subventionner les industries du gaz et du pétrole ? [NDLR : les subventions à ces industries totalisent 5 000 milliards de dollars américains dans le monde, selon le Fonds monétaire international, dont 43 milliards au Canada.] Cela changerait les choses. Depuis les années 1950, la production de plastique a décliné seulement deux fois : lors de la crise du pétrole des années 1970 et au cours de la dernière récession.

Cliché tiré de la série Dinner Plates réalisée par la professeure Liboiron et exposant le contenu de l’estomac de fulmars boréaux. On voit ici des morceaux de plastique, mais aussi des morceaux «naturels» non comestibles, comme des becs de calmars.

QS Vous travaillez beaucoup avec les communautés côtières. Est-ce une façon d’accélérer l’acquisition de connaissances ?

ML Dans plusieurs projets de science participative, les chercheurs forment les gens pour que ceux-ci recueillent des données qu’ils utiliseront ensuite. Pas nous ; notre but est de démocratiser véritablement la science afin d’aider les communautés préoccupées par une foule de questions. Par exemple, au Nunatsiavut [un territoire autonome géré par les Inuits au Labrador], les habitants s’intéressent à la présence de plastique dans la chaîne alimentaire. Une communauté de Nouvelle-Écosse travaille avec nous parce que d’innombrables déchets en plastique échouent dans sa baie. Ses membres sont persuadés que ce plastique provient de l’aquaculture, mais ils ont besoin de preuves scientifiques pour étoffer le dossier devant le gouvernement, car l’État ne reconnaît pas leur expertise. J’ai aussi formé des scouts qui veulent nettoyer des plages et colliger leurs données.

Avec mon équipe, on conçoit et utilise des protocoles que tout un chacun peut reproduire. On a mis en ligne toutes les instructions pour réaliser une version améliorée du chalut fait d’un collant qui revient à 12 $. On en propose aussi un plus sophistiqué qui coûte 500 $ en matériaux. C’est bien mieux que le modèle industriel à 3 500 $.

Ce travail avec les gens est particulièrement important à Terre-Neuve-et-Labrador d’une part parce que 80 % de la population mange de la nourriture « sauvage » et d’autre part parce que la mer est un gagne-pain majeur. Les pêcheurs possèdent d’ailleurs une plus grande expertise scientifique que le scientifique moyen, selon ce que j’ai pu constater. Pêcher, c’est échantillonner !

QS Vous affirmez que la pollution par le plastique est une forme de colonialisme. Pourquoi ?

ML C’est le colonialisme qui permet d’aller sur un territoire pour extraire des hydrocarbures. C’est également le colonialisme qui fait qu’on produit des objets jetables en présumant qu’on pourra les envoyer dans un autre pays. Je travaille beaucoup avec les autochtones et je suis autochtone moi-même et cette question nous est très familière.

QS Sur quoi vous pencherez-vous dans les prochains mois ?

ML On va continuer à travailler avec les communautés d’ici et l’on va toujours travailler avec elles, car le plastique dure toujours…

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