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14-11-2019

Dans les prochaines années, le visage de la forêt québécoise se métamorphosera, et pas pour le mieux. Sa survie passe par l’accroissement de sa biodiversité.

Vous avez dit « crise climatique » ? Étonnamment, l’urgence ne se fait pas sentir dans les forêts boréales du nord-est de l’Amérique du Nord. Du moins pas encore. L’augmentation des températures et des précipitations bénéficie pour l’instant aux pins, épinettes et autres sapins, indique Yves Bergeron, professeur à l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT) et à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). « Cela favorise une meilleure croissance des forêts, les incendies y sont moins fréquents… En Abitibi, d’où je vous parle, les arbres ne se sont jamais aussi bien portés », note-t-il.

Yves Bergeron est professeur en écologie forestière à l’UQAM et à l’UQAT. Image: UQAT

C’est lorsqu’on simule des scénarios probables de réchauffement dans les prochaines décennies que le tableau s’assombrit. Les épisodes de sécheresse plus fréquents augmenteront la fréquence des feux dans le nord du Québec. Les forêts disposeront de moins de temps pour se régénérer entre les incendies, ce qui favorisera l’apparition de landes non forestières. À moins d’interventions humaines ciblées, des pans entiers de la Boréalie pourraient ne plus être exploitables commercialement.

La meilleure police d’assurance pour éviter cette catastrophe annoncée ? Favoriser une plus grande biodiversité, au grand dam de l’industrie forestière, qui a un penchant assumé pour les (très productives) plantations en monoculture. « Les épinettes noires ont besoin de beaucoup de temps pour produire des cônes, ce qui accroît les risques de perdre complètement de telles plantations en raison des incendies de forêt. En y ajoutant des pins gris, qui produisent des cônes à un très jeune âge, on limite le risque », illustre Yves Bergeron.

Les effets de cette mixité s’observent jusque dans les cernes de croissance des arbres de ces peuplements, comme l’indiquent des travaux dendrochronologiques du scientifique. « Dans une forêt qui comprend du peuplier et de l’épinette, on se rend compte que les deux espèces échangent les années de croissance faste. Il y en a toujours une des deux qui supporte mieux que l’autre les conditions climatiques extrêmes d’une année donnée », soutient-il.

La forêt chauffée de Saint-Hippolyte

Le projet est aussi inusité qu’ambitieux : à Saint-Hippolyte, dans les Laurentides, un groupe de chercheurs chauffe littéralement la forêt à l’aide de câbles électrifiés ! De la mi-avril à la mi-novembre, la température des sols de 32 petites parcelles est de 3 °C au-dessus de celle de référence depuis deux ans. Le but de cette étude : évaluer l’effet du réchauffement climatique sur les processus biologiques de l’érable à sucre afin de déterminer sa capacité à migrer vers le nord. « La Station de biologie des Laurentides a la particularité de se situer à la limite de la distribution de cette espèce. Nous voulons savoir si celle-ci est en mesure de coloniser la forêt boréale ou, au contraire, si elle va se contracter pour laisser place à d’autres espèces », explique Nicolas Bélanger, professeur à la Télé-université (Université TÉLUQ). Les travaux, toujours en cours de réalisation, impliquent entre autres d’évaluer la respiration des sols, la disponibilité des éléments nutritifs et la décomposition de la litière foliée. Pour l’anecdote : des contrôleurs permettent aux chercheurs de moduler la température des sols à leur guise. De véritables thermostats !

Requiem pour le sirop d’érable ?

Il n’y a pas que les incendies de forêt qui inquiètent. D’ici 2070, une quarantaine de parasites et de maladies exotiques pourraient frapper les forêts du Québec, surtout dans le sud de la province. L’agrile du frêne a plus ou moins signé l’arrêt de mort de l’arbre du même nom ; le longicorne asiatique, un insecte envahissant déjà bien présent chez nos voisins du Sud, pourrait bientôt faire de même avec les érables, dont Acer saccharum, à qui l’on doit le sirop d’érable.

« Les espèces envahissantes représentent une menace tout aussi importante que les seuls changements climatiques. Il faut en tenir compte dans les stratégies d’adaptation », affirme Christian Messier, professeur à l’Université du Québec en Outaouais (UQO) et à l’UQAM, qui préfère d’ailleurs parler de changements globaux plutôt que climatiques. Encore une fois, favoriser la biodiversité est le meilleur des plans d’action. « On parle d’effet “portfolio”. C’est un peu comme nos fonds de retraite : plus nos forêts sont diversifiées, moins grand est le risque de tout perdre. »

Pour « vacciner » nos forêts contre les changements globaux, l’expert recourt à une approche basée sur les traits fonctionnels. Celle-ci consiste à examiner les caractéristiques biologiques qui entravent les rendements d’une espèce, comme la profondeur de ses racines, sa vitesse de croissance, la dispersion de ses graines et sa tolérance à la sécheresse. Le but : cibler des espèces qui sont complémentaires.

C’est ce qui explique pourquoi une forêt où l’érable à sucre, l’érable argenté et l’érable rouge sont surreprésentés est moins résiliente qu’une autre où se développent, par exemple, l’érable à sucre, le pin blanc et le chêne rouge : les espèces de la première forêt ont les mêmes traits fonctionnels, contrairement à celles de la seconde, constate Christian Messier. Ainsi, une grande diversité de traits fonctionnels immuniserait des peuplements entiers contre des perturbations éventuelles.

En ville aussi

La forêt urbaine n’est pas en reste. Son évolution au gré des changements climatiques risque d’affecter fortement les Québécois. Pour le moment, elle est encore capable de leur rendre de nombreux services : séquestration du CO2, atténuation des îlots de chaleur, protection contre les inondations et les glissements de terrain. « Dans les prochaines décennies, notre dépendance aux services écosystémiques n’ira qu’en croissant. En même temps, les arbres qui nous les rendent seront soumis à des stress inédits », mentionne Alain Paquette, professeur à l’UQAM.

Le scientifique amorce un vaste projet de recherche sur la résilience et les bienfaits des forêts urbaines canadiennes dans le contexte des changements climatiques. L’objectif est d’abord d’enrichir le mince corpus de connaissances sur les arbres en milieu urbain. « Nous voulons aller au-delà des lieux communs qu’on entend souvent à leur propos. Est-ce vrai qu’ils sont stressés, ne grandissent pas vite et ne vivent pas longtemps ? » s’interroge-t-il tout haut. Pour ce faire, des mesures comme la quantité de feuilles et la surface des cimes seront effectuées.

À terme, ces travaux permettront de renflouer les effectifs d’arbres urbains. Cela ne fera pas de tort : ceux-ci sont rudement mis à mal par l’agrile du frêne, qui prive certains quartiers de grandes villes du nord-est de l’Amérique du Nord de 20, 30, voire 50 % de leurs arbres. « C’est bien beau de planter des arbres, mais encore faut-il qu’ils soient là dans 30 ans, quand ils pourront nous rendre réellement service. Il ne faut pas répéter les erreurs du passé, lorsque nous avons planté des frênes en grande quantité pour compenser la disparition de l’orme, frappé par une maladie fongique », conclut Alain Paquette, qui insiste lui aussi sur l’importance d’accroître la biodiversité. « Remplacer une monoculture par une autre est une stratégie vouée à l’échec. »

Le Québec en 2050

« Les effets de l’augmentation des températures ne seront pas les mêmes pour toutes les espèces d’arbres : certaines en profiteront, d’autres en souffriront. Évidemment, des palmiers ne se mettront pas à pousser ici ! Mais le perfectionnement de nos connaissances nous amène à comprendre que l’adaptation naturelle de chaque espèce est multifactorielle. Par exemple, des températures plus chaudes favoriseraient la propagation de l’érable vers le nord, mais ce dernier va-t-il rencontrer des sols favorables à sa croissance ? Je ne pense pas qu’on verra pousser du jour au lendemain des érables sur la Côte-Nord en raison de l’acidité de la terre. »

René Laprise, professeur à l’UQAM

Un dossier spécial réalisé en collaboration avec le réseau de l’Université du Québec.

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