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14-11-2019

Le réchauffement planétaire a des conséquences sur la vie des communautés et sur la santé psychologique des gens. L’heure est à l’adaptation.

Canicules, inondations, tornades, érosion accélérée : la science prédit que les conditions météorologiques extrêmes seront de plus en plus fréquentes et frapperont avec plus de force en raison du réchauffement climatique. Des menaces qui touchent particulièrement les communautés côtières et celles du nord du pays, selon une étude récente réalisée pour le Secrétariat du Conseil du Trésor du Canada. Le sud du Québec ne sera toutefois pas épargné. Et partout la population doit apprendre à vivre avec cette nouvelle réalité. Des chercheurs s’intéressent de plus en plus aux répercussions des catastrophes naturelles à répétition sur la santé mentale des gens et sur la vie des communautés.

Déjà, les conséquences du déluge du Saguenay en 1996 ont été scrutées à la loupe par Danielle Maltais, professeure en travail social à l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC). L’évènement avait causé du stress, de l’anxiété, des dépressions ainsi que des troubles de stress post-traumatique. La chercheuse a aussi remarqué que les gens qui perdent tout dans une catastrophe voient leur vie personnelle, conjugale, sociale et professionnelle perturbée à long terme.

« À travers ces difficultés, et la remise en question qui s’ensuit, certains couples se rapprochent, d’autres s’éloignent, indique-t-elle. Plusieurs personnes s’endettent et doivent reporter leur projet de retraite. D’autres refusent des promotions pour ne pas vivre plus de stress. Les parents sont souvent plus impatients avec leurs enfants. Les sinistrés abandonnent aussi leurs activités de loisir, alors qu’elles sont importantes pour la santé mentale. Des résidants se résignent à changer de quartier, à faire le deuil de vivre au bord de l’eau. »

La chercheuse a analysé la situation des sinistrés du Saguenay huit ans plus tard. Résultat : elle s’était améliorée, mais certains habitants faisaient preuve de plus de résilience que d’autres. « Les sinistrés les plus satisfaits du soutien social reçu étaient ceux qui risquaient le moins de souffrir de problèmes de santé physique et de santé psychologique », mentionne Danielle Maltais.

Elle entreprend maintenant, avec Mélissa Généreux, de l’Université de Sherbrooke, et Philippe Gachon, de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), une nouvelle étude dans six régions du Québec sur les inondations de 2019. L’équipe documentera leurs effets sur la santé physique et la santé psychologique des victimes, puis désignera les facteurs de risque et de protection. Son but : mettre sur pied des stratégies qui optimiseront les services de santé et d’intervention psychosociale afin de favoriser la résilience.

Inquiétude chez les Inuits

« Je me souviens de mes premières expériences sur le terrain au début des années 2000 et, déjà, j’entendais des aînés inuits dire que le climat avait changé depuis leur jeunesse », raconte Francis Lévesque, anthropologue et professeur à l’École d’études autochtones de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT). La vie quotidienne des communautés du Nord québécois est en effet
perturbée par les changements climatiques.

« Les Inuits n’arrivent plus à prévoir la température et les vents. C’est très dangereux parce que la banquise peut se briser lorsqu’ils chassent le phoque et le morse. Puis, les grands vents les empêchent de retrouver leur chemin, particulièrement depuis qu’ils ont troqué le chien contre la motoneige », affirme Francis Lévesque. Si la banquise est toujours parsemée de crevasses, celles-ci se reforment essentiellement aux mêmes endroits chaque année. « Mais c’est en train de changer, indique le chercheur spécialisé dans la relation entre les chiens et les Inuits. Un chasseur est mort récemment parce qu’il est tombé dans une crevasse dont il ne soupçonnait pas la présence. » Même si l’on sent une certaine inquiétude chez les Inuits, ils ont un réflexe culturel d’accepter ce qui se passe même si cela ne leur plaît pas, précise Francis Lévesque. « Il faut dire qu’ils ont vécu la sédentarisation à une vitesse hallucinante avec l’arrivée massive des Blancs. Les changements climatiques s’ajoutent à bien d’autres préoccupations. »

« Ajurnamat ! » disent-ils en inuktitut. Ce qui signifie « On n’y peut rien »…

La force des individus et des communautés

Lily Lessard est professeure en sciences infirmières à l’UQAR. Image: UQAR

Pour mieux résister au stress d’une catastrophe, il faut aussi agir en amont, rappelle Lily Lessard, professeure au Département des sciences infirmières de l’Université du Québec à Rimouski (UQAR). Et à ce chapitre, le Québec a fort à faire.

« De la même façon qu’il faut protéger la maison en vue des prochaines inondations, il faut se préparer sur le plan psychologique, affirme-t-elle. En ce moment, les catastrophes sont encore traitées comme si elles étaient des évènements uniques. »

C’est un élément qui ressort d’un projet de recherche qu’elle parachève avec sa collègue à l’UQAR, la professeure Geneviève Brisson. Elles ont effectué une revue de la littérature et se sont penchées sur quatre municipalités situées sur la Côte-Nord, en Gaspésie et en Beauce fortement touchées par des phénomènes météorologiques extrêmes. Il en ressort que, en plus de la préparation psychologique, la cohésion sociale s’avère un facteur important de protection. En effet, dans les quatre études de cas, la cohésion sociale a facilité notamment la création de réseaux de sentinelles pour cibler les personnes les plus vulnérables sur le plan psychosocial.

Pour mieux comprendre en quoi la force des individus et de la communauté aide à affronter les changements climatiques, Lily Lessard vient de lancer un second projet de recherche avec ses collègues Mathieu Philibert, de l’UQAM, et Nathalie Barrette, de l’Université Laval. Il est mené en étroite collaboration avec le réseau de la santé.

« Nous travaillons dans la région Chaudière-Appalaches qui, en l’occurrence, a connu ses pires inondations en 30 ans », explique Lily Lessard. Elle s’intéresse à un modèle d’intervention dit pyramidal de plus en plus utilisé dans les provinces de l’Ouest, aux États-Unis et en Australie.

À la base de la pyramide, on trouve l’individu et la collectivité. « On parle d’abord d’autosoins, c’est-à-dire du fait de prendre du temps pour soi, de bien manger, de se divertir, détaille la chercheuse, qui est aussi infirmière formée en santé communautaire. Puis, il y a le soutien de la famille immédiate, de ses voisins, de sa communauté. C’est ce dont la majorité des sinistrés ont besoin. Voilà pourquoi il faut renforcer ce soutien, surtout en région, où les équipes d’intervention sont très petites. » Viennent ensuite les services de santé généraux, avec les infirmières, les intervenants sociaux de première ligne et les médecins. Puis, au sommet de la pyramide figurent les intervenants spécialisés en santé mentale, dont les psychologues.

Le rôle que doivent jouer les communautés n’est donc pas à sous-estimer pour contrer les effets des changements climatiques. Steve Plante, professeur à l’UQAR, travaille depuis près de 15 ans sur la résilience des communautés. Il dirige la thématique Santé des communautés humaines du Réseau Québec maritime, un outil de concertation et de collaboration en recherche. Il travaille notamment avec la communauté de Saint-André de Kamouraska depuis près de deux ans. Son objectif est d’élaborer et de mettre en œuvre un plan de résilience évolutif qui resterait valide quel que soit le parti élu dans la municipalité. « Plusieurs acteurs abordent les changements climatiques sur le territoire sans nécessairement avoir l’impression de le faire, comme un organisme actif dans le contrôle des insectes piqueurs et un autre en horticulture. En travaillant ensemble, on découvre des savoirs qui peuvent aider à la planification du développement », indique le chercheur.

Cependant, Steve Plante et son équipe doivent se battre contre un ennemi invisible et redoutable : le déni ! « Ce n’est pas facile pour les gens de faire face aux changements climatiques puisque, en raison des risques courus, ils voient souvent des rêves anéantis, comme leur projet de retraite, note-t-il. Le déni est aussi tentant pour les municipalités, qui craignent que les déplacements de population les dévitalisent. Plusieurs aiment mieux fermer les yeux et continuer de faire comme on a toujours fait dans le coin. »

Or, les temps changent. « L’urgence n’est pas tant de passer à l’action dès maintenant que de commencer à planifier, dit Steve Plante. Le plan de résilience ne se construit pas dans la réaction, mais dans l’anticipation. Il ne s’agit pas d’élaborer une stratégie avec l’idée de revenir à la normale après, mais d’en établir une qui aidera la communauté à continuer de se transformer en tenant compte de la réalité. »

Parce qu’on ne sait ni où ni comment surviendra la prochaine catastrophe naturelle. Mais une chose est sûre : il y en aura d’autres. Et personne n’y échappera .

Le Québec en 2050

« Dans 30 ans, nos hivers seront plus courts, mais s’accompagneront de chutes de neige plus abondantes, de l’ordre de 20 à 50 %. Les épisodes de verglas ne seront plus concentrés autour de la vallée du Saint-Laurent : ils s’étendront au nord. Les mutations observées l’hiver auront des répercussions sur la faune et la flore. Des espèces végétales migreront vers le nord. Le déplacement moyen récent est de 14 à 24 km par décennie. D’ici la fin du siècle, il atteindra de 300 à 700 km. Le même phénomène s’opérera chez des espèces animales. Déjà, le renard roux se déplace de plus en plus vers le nord, envahissant le territoire du renard arctique. »

René Laprise, professeur à l’UQAM

Un dossier spécial réalisé en collaboration avec le réseau de l’Université du Québec.

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