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Santé

RDC: l’épidémie d’Ebola est hors de contrôle

30-05-2019

Mariatu Conteh écoute son mari Abdulai Turay, survivant d’Ebola, qui se plaint d’avoir des difficultés à trouver un emploi après avoir été malade. Ils habitent la Sierra Leone, en Afrique de l’Ouest, la région qui a souffert de la pire épidémie d’Ebola de l’histoire. Les chercheurs essaient désormais de tirer des leçons de cet épisode pour aider les survivants congolais. Photo: Dominic Chavez/World Bank

Entre les violences des groupes armés et la méfiance des communautés, l’épidémie d’Ebola qui sévit depuis des mois en République démocratique du Congo semble hors de contrôle. Comment regagner la confiance des populations touchées?

L’épidémie de fièvre hémorragique Ebola qui sévit en République démocratique du Congo (RDC) depuis août dernier semble hors de contrôle. Le 29 mai 2019, 1945 personnes avaient été infectées. Parmi elles, 1302 en sont mortes, selon le ministère de la Santé du pays. C’est presque 3 fois plus qu’en janvier dernier.

« La situation est vraiment catastrophique. On n’arrive pas à contenir la chaîne de transmission et les cas augmentent de façon exponentielle. Cette fois, le contexte est très différent de celui des épidémies passées », s’alarmait Jean-Pierre Birangui, chercheur à l’université de Lubumbashi, en RDC, lors d’un déjeuner-causerie sur le sujet organisé au 87e congrès de l’Acfas, à Gatineau.

Cette flambée épidémique, qui est la pire jamais subie par le pays et la deuxième de l’histoire après celle qui a touché l’Afrique de l’Est en 2014-2016, frappe un territoire déchiré par des conflits (les provinces du Nord Kivu et de l’Ituri). Les interventions des organisations humanitaires et des autorités de santé sont entravées par la présence d’une centaine de groupes armés. Selon le gouvernement congolais, environ 130 attaques contre les équipes de riposte et les centres de traitement ont été enregistrées depuis le début de l’épidémie. Un médecin camerounais, membre de l’Organisation mondiale de la santé, a d’ailleurs été tué en avril dernier.

17 janvier 2019 – À Beni, dans le Nord Kivu, en RDC. Le Dr Junior Ikomo revêt son équipement de protection, avant de traiter des malades probablement atteints d’Ebola. Photo: Banque mondiale / Vincent Tremeau

« Tout ce qui concerne Ebola, y compris le personnel, devient des cibles. La situation est encore plus chaotique que ce que laissent penser les chiffres officiels, car les gens cachent les malades dans la forêt, en raison des rumeurs et du côté stigmatisant de la maladie », rapportait Jude Mary Cénat, de l’École de psychologie de l’université d’Ottawa, lors de cette rencontre organisée par le Centre de recherches pour le développement international, les Instituts de recherche en santé du Canada et le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada.

Selon les panélistes, les rumeurs qui circulent en RDC – sur le fait que le virus n’existe pas, ou qu’il a été introduit par les travailleurs humanitaires dans le but de s’enrichir – traduisent le manque de consultation de la population locale. « Les aspects culturels doivent vraiment être pris en compte. Il faut une approche communautaire participative, il faut impliquer tous les groupes sur le terrain, y compris les groupes armés, pour dépolitiser la riposte », soulignait Jude Mary Cénat, de retour de Kinshasa.

Ébola et santé mentale

Le psychologue pilote un projet qui vise justement à étudier les répercussions de la maladie à virus Ebola sur la santé mentale des communautés. En prenant le pouls des « survivants » et des communautés touchées par des épidémies similaires, les chercheurs espèrent ainsi améliorer les interventions psychosociales après la crise.

« Les programmes de prise en charge de la maladie à virus Ebola sont des programmes médicaux. La question psychologique est laissée de côté. Pourtant, chez les survivants, on observe des états psychotiques, des dépressions, du stress post-traumatique. Notre projet va identifier ces troubles psychiatriques et comprendre comment les survivants se représentent la période de maladie qu’ils ont vécue », expliquait Jean-Pierre Birangui, lui aussi impliqué dans le projet, aux côtés d’autres chercheurs de l’université de Kinshasa, de l’université McGill et de l’université de Franche-Comté.

Les chercheurs se sont concentrés sur la région de l’Équateur, en RDC, qui a vécu une flambée épidémique d’Ebola en 2018 – mais dans un contexte sociopolitique beaucoup plus calme. Une collecte d’informations auprès de 3000 personnes devrait leur permettre d’élaborer un kit de prévention et d’intervention psychosociale plus efficace que ce qui a été fait jusqu’ici. « Il y a actuellement 700 agents psychosociaux déployés sur le terrain, notamment par l’Unicef, mais il faut un temps d’arrêt pour replanifier leur interventions », notait Jude Mary Cénat, critiquant le fait que la plupart des campagnes d’information existantes sont basées sur la peur.

S’inspirer de l’expérience des « guéris »

Dans leur projet, les chercheurs pourront s’appuyer sur les leçons tirées de l’épidémie majeure survenue en 2014-2016, notamment grâce au projet POSTEBOGUI « [Re]vivre après Ebola en Guinée », développé par l’Université de Conakry et plusieurs partenaires internationaux.

Stéphanie Maltais, doctorante en sciences sociales à l’université d’Ottawa, travaille justement sur la gestion résiliente de la crise d’Ebola en Guinée. Lors du panel, elle précisait que « le renforcement du leadership national a fonctionné en Guinée pour coordonner les actions humanitaires. La crise a permis de renforcer le système de santé et de le décentraliser dans les communautés, en construisant par exemple des centres de traitement des maladies à potentiel épidémique permanent dans chaque district. Mais le projet POSTEBOGUI, qui a suivi les guéris de la maladie pendant deux ans, montre aussi que la stigmatisation perdure et que la réinsertion dans les villages n’est pas facile. »

« À chaque crise, le temps d’écoute de la population est donc indispensable », rappelait Jude Mary Cénat. Une approche qui semble aller de soi, mais qui est reléguée au dernier plan au plus fort des crises sanitaires.

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