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Santé

COVID-19 et santé mentale : « Soyons vraiment attentifs aux plus vulnérables »

"Nous résistons collectivement, soyons résilients collectivement." Entrevue avec Jude Mary Cénat, professeur adjoint à l’École de psychologie de l’Université d’Ottawa et directeur du Laboratoire Vulnérabilité, Trauma, Résilience et Culture (V-TRaC).
20-04-2020

Jude Mary Cénat est professeur adjoint à l’École de psychologie de l’Université d’Ottawa et dirige le Laboratoire Vulnérabilité, Trauma, Résilience et Culture (V-TRaC). Spécialiste de la résilience, il a notamment travaillé sur les conséquences de la maladie à virus Ebola sur la santé mentale des survivants. Il tente de mieux comprendre la vulnérabilité des populations des pays à faible revenu face aux épidémies. En entrevue avec Québec Science, il met en garde contre l’exacerbation des inégalités sociales face à la pandémie de COVID-19.

Québec Science : Vous avez travaillé sur les conséquences psychosociales de l’épidémie d’Ebola en République démocratique du Congo (RDC). Y a-t-il un parallèle à faire avec la pandémie actuelle de COVID-19?

Jude Mary Cénat : Il y a beaucoup de différences, car le virus de la COVID-19 tue moins que celui d’Ebola, mais il est beaucoup plus contagieux.

Néanmoins, il y a des points communs. Imaginez le trauma de quelqu’un dont l’époux ou l’enfant est malade de la COVID-19, mais qui ne peut pas l’assister, l’accompagner à l’hôpital… Ou le trauma de quelqu’un qui a perdu son conjoint ou son parent et n’a pas pu être présent pour les derniers moments. Dans certains pays, les services funéraires sont dépassés et de nombreuses familles n’arrivent pas à donner une sépulture décente à leur proche, ce qui est extrêmement traumatique dans plusieurs cultures.

Assister à des funérailles et rendre hommage comme il faut est très important. On s’en est rendu compte avec les épidémies d’Ebola. Lors de la dernière épidémie à l’est de la RDC, les autorités ont pu mettre en place rapidement des obsèques dignes et sécuritaires pour limiter le trauma des familles, même si les hommages n’étaient pas rendus de façon traditionnelle.

Mon équipe est en train de finaliser un guide d’intervention psychologique qu’on avait prévu de mettre en place pour les personnes et les familles ayant été affectées par l’épidémie d’Ebola. Nous accélérons les choses pour que ce guide soit disponible rapidement et puisse aider les psychologues et d’autres professionnels de la santé mentale à prendre en charge la détresse des malades et des familles pendant la pandémie de COVID-19. Le guide sera disponible dès la semaine du 20 avril 2020.

Bien que nous visions d’abord les pays à revenu faible et intermédiaire, nous nous sommes efforcés d’élaborer un contenu transculturel qui peut être utilisé à la fois à Kinshasa, à Kigali, à Goma, à New York, à Pékin, à Port-au-Prince, à Ottawa, à Paris ou ailleurs. Dans les prochaines semaines, avec le développement de l’épidémie, nous continuerons à ajouter de nouveaux modules au guide, et à l’améliorer en fonction des commentaires des professionnels de la santé mentale qui l’utiliseront. Nous essaierons de leur fournir un accompagnement continu. Ce guide est réalisé dans le cadre du projet « Ebola et santé mentale des communautés » financé par le Centre de recherches pour le développement international (CRDI). Des chercheurs de l’Université d’Ottawa, de l’Université McGill, de l’Université de Kinshasa, de l’Université de Bourgogne Franche-Comté et de l’Université de Lubumbashi y contribuent.

QS : Vous lancez également une grande étude dans plusieurs pays. Quel est son objectif?

JMC : Durant ce mois d’avril, nous allons enquêter en Haïti, en RDC, au Togo et au Rwanda à l’aide de questionnaires, auprès d’au moins 300 personnes par pays (et 600 en RDC). Nous évaluerons la connaissance et les fausses croyances liées à la COVID-19 dans les populations, leur perception quant à la préparation des systèmes sanitaires, les impacts des directives de santé publique, la stigmatisation, les théories du complot associées à la COVID-19, ainsi que leurs impacts sur les attitudes préventives. Le questionnaire permettra également d’évaluer l’anxiété et la dépression associées à la COVID-19, ainsi que la résilience individuelle et communautaire de ces populations.

Nous espérons avoir les premières analyses au début du mois de mai 2020.

QS : Cette crise ne risque-t-elle pas d’exacerber les inégalités entre les pays, de même qu’entre les gens?

JMC : Absolument, à tous les niveaux. Quand les pays avec très peu de moyens vont se retrouver avec un grand nombre de malades, ils seront très vite dépassés. Par exemple, en Haïti, le ministre des Travaux publics a dit que les autorités se préparaient à enterrer de 1000 à 1500 personnes par jour au mois de mai dans des fosses communes. Le fait de se préparer à cette éventualité montre toute l’incapacité du pays à gérer la crise.

Lors de l’épidémie d’Ebola, les États-Unis, la France, le Canada et plusieurs États occidentaux ont aidé les pays touchés. Mais aujourd’hui, il y a une compétition entre les pays, notamment pour obtenir du matériel. Si le Canada doit se battre contre les États-Unis pour acheter des masques, qu’en sera-t-il des pays avec un leadership faible?

On doit également penser aux ravages que le confinement à grande échelle aura causés, en termes de nombre de morts, de pertes d’emplois. Les pays à faibles revenus ne jouissent pas du soutien financier gouvernemental et du filet de sécurité social dont nous bénéficions ici.

D’ailleurs, le confinement strict est quasiment impossible dans ces pays. À Kinshasa, quand le gouvernement a déclaré l’état d’urgence à la fin du mois de mars, ils ont essayé d’instaurer un confinement tout en permettant aux gens de se ravitailler tous les 3 jours. En Haïti, une mairesse a tenté à tout prix de fermer le marché communal : cela s’est terminé par une manifestation.

Le symbole le plus poignant de ce confinement impossible est d’écouter trois marchandes, l’une de Kinshasa, l’une d’Abidjan et l’autre de Port-au-Prince, dire la même chose : « Nous préférons mourir du coronavirus que de mourir de faim ». Ou d’écouter cette habitante du bidonville de Bhalswa proche de New Delhi dire : « Le virus ne nous affectera pas car nous serons déjà morts de faim ».

QS : Qu’en est-il des inégalités dans les pays occidentaux face à la maladie?

JMC : Au sein d’une société occidentale, les plus défavorisés sont bien sûr les plus à risque… La COVID-19 ne fait que mettre en évidence ce qui était toujours là : des inégalités sociales et économiques criantes. Plus les inégalités sociales sont grandes, plus les disparités en santé sont grandes et plus les individus touchés sont à risque. Prenons l’exemple du Michigan, aux États-Unis. L’État compte 14% de Noirs. Pourtant, 41% des personnes qui meurent de la COVID-19 sont noires. Et il y a des États où c’est bien pire. À Chicago, 72% des morts sont d’origine afro-américaine, alors qu’ils ne représentent que 30% de la population.

Les personnes défavorisées font face à plus de stress, ont plus de comorbidités, et leur système immunitaire est peut-être plus faible. Les nouveaux arrivants sont encore plus à risque : quand on parle punjabi, créole ou espagnol à Montréal, on n’est pas au même niveau qu’un francophone ou un anglophone pour s’informer, comprendre les mesures préventives ou avoir accès aux soins.

De plus, nous ne sommes pas tous égaux devant le confinement. Prenons l’exemple d’une famille qui vit à 8 dans un appartement à Parc-Extension. Ce n’est pas la même chose qu’une famille vivant dans une maison avec un jardin et qui dispose d’une chambre d’amis. Même si le confinement en soi n’est pas forcément traumatique, tout dépend des conditions dans lesquelles on le vit.

Plusieurs situations dans le confinement peuvent devenir traumatiques : les conflits familiaux, l’atteinte à la cohésion familiale, l’exacerbation de la violence conjugale (il faut prendre en compte la violence psychologique), la violence envers les enfants, par exemple. L’une des inégalités les plus criantes concerne l’école à la maison. Ce ne sont pas tous les parents qui sont assez formés pour aider leurs enfants. Même pour des gens très instruits, cela peut se révéler difficile, alors imaginons des enfants ne pouvant pas compter sur l’encadrement de leurs parents.

QS : Et pour les personnes les mieux nanties, y a-t-il des risques ?

JMC : Bien sûr. Le changement de vie peut être extrêmement difficile. Nous n’avons pas l’habitude de rester chez nous tout en y travaillant, ce qui peut être d’autant plus exigeant lorsqu’on a de jeunes enfants.

Beaucoup de mes collègues dans les universités ont exprimé de la détresse et de l’anxiété à l’idée d’enseigner à distance, de gérer l’avalanche de courriels, etc. Certains ont trouvé cette situation très anxiogène. À l’Université d’Ottawa, la décision de passer à l’enseignement en ligne a été annoncée le vendredi 13 mars et les cours redémarraient le mercredi 18 mars. Imaginez le stress, à la fois pour les enseignants et le personnel en technologie de l’information qui devaient mettre le tout en place.

Par ailleurs, quand on est confinés 24h su 24 avec ses enfants et son conjoint, on se pose des questions sur le couple et la famille, et on ne peut plus fuir ces questionnements. Les effets se font donc ressentir sur les relations de couple et les relations parent-enfant. Il y a également la détresse psychologie, l’anxiété liée à la perte de proches et aux pertes financières. La perte de repères et de routine peut être un facteur de risque majeur pour des troubles du sommeil. Il faut aussi être attentif au trouble d’anxiété généralisé, aux attaques de panique, aux troubles de l’humeur Enfin, n’oublions jamais que les effets isolement social frappent indépendamment de votre revenu, et qu’il faut être attentif à cet aspect.

QS : Un mot pour conclure?

JMC : J’aimerais apporter un mot d’espoir. Comme je l’ai expliqué dans mon dernier ouvrage (NDLR, sur la résilience après le séisme en Haïti), en ce moment, nous devons résister, ne pas nous casser et faire face collectivement à l’adversité que représente la COVID-19: c’est une première étape de la résilience. Cela devrait nous aider plus tard à élaborer notre processus de résilience et à mieux rebondir.

Il ne faut pas non plus prendre la résilience comme une nouvelle dictature à laquelle nous invitons tout le monde à participer. Nous devons vivre nos détresses, chercher de l’aide quand c’est nécessaire, car il ne suffira pas toujours de se dire « ça va bien aller ». En dehors de la résilience individuelle, les pouvoirs publics doivent faciliter une résilience collective. Cela passe par la création d’espaces pour aider les gens à inscrire leurs expériences et leurs adversités liées à la COVID-19 dans la communauté, mais aussi un soutien accru aux plus vulnérables.

Cela passe également par un soutien aux enfants et aux adolescents dans les écoles pour les aider à s’exprimer sur leurs vécus du confinement et de la pandémie, sans établir une dictature du dire. Pour cela, je trouve qu’avant d’ouvrir les écoles, nous devrions fournir à tous les enseignants un cours de premiers secours psychologiques (ou du moins, à faire un rappel de l’importance de telles notions).

Cela peut se faire en ligne et plusieurs professeurs et chercheurs peuvent travailler rapidement sur le contenu. Nos enseignants ont déjà beaucoup de mérite en ce sens, il faut alors mieux les outiller à mieux aider les enfants. Du côté des aînés, cela devrait être une obligation de s’assurer qu’ils bénéficient tous d’un soutien psychologique.

Soyons vraiment attentifs aux plus vulnérables. Aucune personne ne devrait être laissée en marge après cette épreuve collective. Nous résistons collectivement, soyons résilients collectivement.

La COVID-19 suscite énormément de questions. Afin de répondre au plus grand nombre, des journalistes scientifiques ont décidé d’unir leurs forces. Les médias membres de la Coopérative nationale de l’information indépendante (Le Soleil, Le Droit, La Tribune, Le Nouvelliste, Le Quotidien et La Voix de l’Est), Québec Science et le Centre Déclic s’associent pour répondre à vos questions. Vous en avez? Écrivez-nous. Ce projet est réalisé grâce à une contribution du Scientifique en chef du Québec et du Facebook Journalism Project.

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