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Santé

Éliminer la tuberculose chez les Inuit d’ici 2030: un objectif ambitieux

01-06-2018

Crédit: Benjamin Turquet (Pangnirtung)

En mars 2018, le gouvernement du Canada et l’Inuit Tapiriit Kanatami, une organisation qui représente environ 60 000 Inuit, se sont engagés à éradiquer la tuberculose dans l’Inuit Nunangat (le territoire inuit) d’ici 2030. Un objectif qui s’inscrit dans la stratégie mondiale pour mettre fin à cette épidémie, qui a tué en 2016 1,7 million de personnes dans le monde.

Si le Canada s’enorgueillit d’avoir les taux de tuberculose parmi les plus bas du monde, c’est loin d’être le cas partout au pays. Dans l’Inuit Nungangat, le taux d’incidence de la tuberculose chez les Inuit est 300 fois plus élevé que celui de la population non autochtone née au Canada.

C’est ce qu’a rappelé Natan Obed, président d’Inuit Tapiriit Kanatami, le 1er juin 2018 lors d’une conférence organisée par l’équipe du Centre international de la tuberculose de McGill, à l’Institut de recherche du Centre universitaire de santé McGill (IR-CUSM). « C’est une crise au Canada, et pas seulement pour les Inuit. Le pays qui laisse s’installer une telle crise est-il celui dans lequel nous voulons vivre? », a-t-il demandé à un public de médecins, de chercheurs, d’étudiants et de personnes impliquées dans la lutte contre cette maladie.

Natan Obed a rappelé les conditions qui font le lit de cette infection, contre laquelle il n’existe pas vraiment de vaccin efficace (le vaccin BCG protégeant mal les adultes de la forme la plus contagieuse, la forme pulmonaire). Pauvreté, logements surpeuplés et insalubres, insécurité alimentaire, taux de tabagisme élevé, explosion démographique… « La population a augmenté de 29% entre 2006 et 2016, ce qui a des conséquences importantes sur les infrastructures, le système de soin, le logement. Un tiers de la population a moins de 14 ans, et 34% ont entre 15 et 34 ans », a-t-il précisé. À cause de tous ces facteurs de risque, le taux d’hospitalisation des enfants inuits pour cause d’infection respiratoire est le plus élevé au monde.


De gauche à droite, Dick Menzies, Marcel Behr (directeur du Centre International de TB McGill), Natan Obed, Madhukar Pai. Les docteurs Menzies et Pai sont co-directeurs associés du Centre. Crédit: Michael Cichon, Centre universitaire de santé McGill.

Des décennies à fermer les yeux

Mais M. Obed a aussi fustigé l’inaction du gouvernement canadien, celui-ci ayant laissé la situation se détériorer pendant des décennies. « Dans les années 1940-1950, les taux de tuberculose chez les Inuit atteignaient des sommets. Et pourtant, jusqu’à 2013, il n’y avait pas à proprement parler de suivi de la maladie dans la population inuite. »

Les quelques tentatives d’éradication de la tuberculose ont reposé sur des programmes maladroits, mal adaptés aux réalités des communautés, quand ils n’étaient pas tout bonnement scandaleux. « Dans les années 1950, la moitié des adultes ont été amenés au Sud, dans les centres urbains, pour être traités », a rappelé Natan Obed. Beaucoup ne sont d’ailleurs jamais rentrés. Déracinés, emmenés de force, parfois même déplacés à des milliers de kilomètres de chez eux pour asseoir la souveraineté du Canada sur l’Arctique, les Inuit ont subi une colonisation violente. « Ce qui se passe aujourd’hui est une conséquence prévisible de tout cela. C’est à nous de trouver comment inverser la tendance et réparer ces dommages. »

Justement, pour Natan Obed, l’éradication de la tuberculose ne se fera qu’en travaillant pour l’autodétermination des Inuit et en mettant en place des stratégies spécifiques, adaptées à ces diverses communautés – et proposées par elles. Respecter les objectifs (réduire de 50% les cas de tuberculose active d’ici 2025; l’éradiquer d’ici 2030) va demander une forte mobilisation des acteurs politiques. « La politique est aussi importante que la compréhension scientifique de la maladie », a souligné le jeune leader.

Du côté de la recherche et de l’organisation des soins, des progrès sont aussi nécessaires. D’abord, pour permettre un diagnostic rapide de la maladie (voir notre reportage à Iqaluit, Au pays de la peste blanche). « En tant que chercheurs-cliniciens nous pouvons aussi effectuer des recherches sur les interventions menées sur le terrain, afin que les meilleurs outils soient utilisés de façon rapide et efficace», explique le Dr Marcel Behr, microbiologiste et directeur du Centre International de TB McGill. Le centre a notamment contribué à la mise en place au Nunavut d’une plateforme de diagnostic rapide, le GeneXpert, qui permet de traiter les malades plus rapidement et donc de diminuer la transmission.

Ensuite, pour faciliter l’accès aux soins et la prise des traitements (qui consistent en plusieurs mois d’une combinaison d’antibiotiques). « Dans la plupart des communautés, il n’y a pas de médecins. Les coûts pour envoyer par avion privé les malades à Ottawa ou ailleurs au Sud sont astronomiques. Le système de santé n’est pas un système de soin, mais plutôt un système où l’on identifie les patients qui ont besoin d’être référés à des hôpitaux », a déploré Natan Obed. Un modèle créé dans les années 1950 qui a ses limites.

À titre d’exemple, l’installation récente d’un appareil de radiographie numérique à Iqaluit a permis de réduire le temps d’obtention des résultats de 3 semaines à un ou 2 jours « seulement ». Auparavant, les clichés étaient envoyés par avion à des radiologues au sud du Canada pour être interprétés…

D’ici la fin juin, Natan Obed et ses partenaires devraient publier un plan d’action pour éradiquer la tuberculose, et les communautés arctiques devront proposer leurs propres plans d’ici avril 2019. Le début de la fin de la crise?

Pourquoi ne met-on pas de « s » à Inuit ?
Selon le ministère des Services aux Autochtones, « Les Inuit sont le peuple autochtone de l’Arctique. Le mot Inuit signifie peuple en inuktut, la langue inuite. Le singulier d’Inuit est Inuk. ».

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